L’Islande : précurseur en termes de parité hommes-femmes ?

Ce 1er janvier 2018, l’Islande a été le premier pays du monde à légiférer sur l’abolition des inégalités salariales dans le milieu de l’entreprise et des services publics. Ce projet de loi oblige ces derniers à prouver qu’ils ne discriminent pas leurs employés sur la base de leur genre, sans quoi ils se voient contraints de payer une amende [1]. Dans quelle mesure est-ce que ce projet de loi s’inscrit-il dans un processus social unique en Europe pour atteindre l’égalité des genres ?

Afin de mieux comprendre le processus qui a mené à la mise en place d’une mesure avant-gardiste, le cas de l’Islande sera comparé à celui de la France par le biais de trois indicateurs : l’acquisition du droit de vote, la représentation des femmes en politique et les femmes dans le monde du travail.

L’Islande est le premier pays au monde à instaurer la parité salariale sur une base législative (Crédit photo : TV5monde)

Tout d’abord, le processus d’acquisition du droit de vote dans les deux pays est très différent. En France, des mouvements s’organisent au fil des années, dont le premier (1900) s’attache plus à la question des droits civils qu’à la question du droit de vote pour les femmes. Ces mouvements de revendications se distinguent des mouvements islandais par leur visée sociale. Alors que les organisations françaises s’adressent essentiellement à la bourgeoisie et à la classe moyenne, les organisations islandaises réunissent des paysannes. À ce moment-là, les organisations mentionnées n’avaient pas réellement de but politique, mais elles contribuaient à la construction d’une identité collective.

D’autres organisations émergent en France au début du XXe siècle, avec des revendications plus politiques. En Islande, les femmes s’allient pour chercher à améliorer leurs conditions de vie : leurs organisations se dotent peu à peu d’une dimension sociale. En effet, en l’absence d’un système de santé, les femmes associées aident, par exemple, les personnes malades et en état de grande pauvreté. Pendant que les mouvements français s’adressent à une élite, les mouvements islandais développent un esprit de communauté et d’entraide, qui fait croître leur influence dans le monde politique.

Les femmes islandaises acquièrent le droit de voter en 1915 et deviennent éligibles en 1919 [2]. L’Islande est le quatrième pays européen à prendre cette mesure, après les pays scandinaves. Les femmes françaises, quant à elles, obtiennent le droit de voter et l’éligibilité en 1944 et l’exercent pour la première fois en 1945 [3]. Les processus d’acquisition du vote sont différents : la France adopte cette mesure après avoir vécu le grand bouleversement de la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte où celle-ci doit reconstruire son identité politique et citoyenne suite au déchirement de l’occupation, alors que l’Islande s’inscrit dans la continuité des mouvements sociaux des femmes associées au sein d’organisations politiques. En France, l’octroi du droit de vote aux femmes permet une réappropriation du sentiment d’identité nationale dans un pays qui a été déchiré entre la collaboration et la résistance.

La manifestation des femmes en 1975 (Crédit photo : Women’s History Archives via Le Nouvel Obs)

Les femmes deviennent éligibles en 1919 en Islande, mais celles-ci ne représentent que 2 à 5% des députés parlementaires, et ce jusqu’en 1980. De grandes marches des femmes pour l’égalité sont organisées, réunissant plus de 20 000 manifestantes. À la suite de ces manifestations, le pays voit la première présidente démocratiquement élue dans le monde occidental, Vigdis Finnbogadottir [2]. Ce n’est pourtant pas une victoire franche car celle-ci n’a que très peu de pouvoirs politiques, le pouvoir étant essentiellement entre les mains du premier ministre et de son gouvernement. La lutte continue en Islande avec le premier parti politique constitué de femmes, le « Samtok un Kvennalista » (“liste des femmes”) qui progresse d’élections en élections et fusionne avec trois autres partis de gauche pour former l’Alliance sociale-démocrate (1999).

En France, le discours est autre : les françaises obtiennent l’éligibilité et le droit de vote en même temps, en 1944. Les femmes ne sont que faiblement représentées dans les organes exécutifs, alors que leur part croît dans les assemblées locales et régionales. De nombreuses lois sont votées pour la parité, dont la plus récente date du 4 août 2014 (dite loi Vallaud-Belkacem, ministre de l’éducation nationale sous la présidence de François Hollande), qui vise la « mise en œuvre de l’objectif constitutionnel de parité ».

Toutefois, le président actuel de la République française, Emmanuel Macron, fait un réel effort de parité en augmentant la représentation des femmes de 25% à 38,8% au sein de l’Assemblée Nationale. Il reste à souligner que M. Macron dispose d’une bonne image médiatique nationale et internationale, et son intention pourrait être de renforcer celle-ci. Les acteurs de changement au sein des deux gouvernements ici sujets à la comparaison ne sont pas les mêmes : alors que les changements en Islande sont initiés par la population, et ce, sans avoir recours à des systèmes de quotas mais plutôt en faisant progresser la pensée sociale et politique, la France, quant à elle, s’inscrit dans un processus de progrès initié par la législation. Le problème engendré est l’immuabilité des mentalités ; or, c’est une composante essentielle en vue de l’acquisition de l’égalité entre les genres, car celle-ci passe par la reconnaissance pleine et entière que les femmes sont les égales des hommes, et non seulement par l’établissement de mesures administratives qui dégagent une idée de l’égalité par des chiffres. Cette différence montre une idée totalement différente de la lutte pour l’égalité : l’un passe par les mobilisations sociales, l’autre par des mesures étatiques.

Le parti des femmes créé en 1983 : « Samtök um kvennalista » (Crédit photo : Alliance pour les femmes).

Enfin, le projet de loi adopté en janvier 2018 par l’Islande s’inscrit parfaitement dans la continuité des progrès sociaux qu’elle a effectué ces deux derniers siècles. L’objectif du gouvernement s’étend sur le long terme : s’il entend réduire l’écart salarial à 7% dans l’immédiat, il souhaite le rendre nul d’ici 2020 à 2022 [4]. Ce projet de loi s’applique à toutes les entreprises et plus de 25 employés, et induit un nouveau mode de réflexion et de sélection [5] : le salaire est fixé en fonction du poste et non de la personne.

Les écarts de salaires deviennent ainsi injustifiés et injustifiables. Ce n’est plus à l’employée de prouver qu’elle est discriminée par l’entreprise mais à l’entreprise de prouver qu’elle ne discrimine pas l’employée. Celle-ci doit fournir un contrat attestant du respect de la loi en son sein : si elle y échoue, elle doit payer une amende. Le fardeau est ainsi déplacé de l’employé à l’employeur.

Ce projet de loi est néanmoins trop récent pour être appréhendé dans son entièreté et des interrogations demeurent : quelles sont les composantes de ce contrat ? Quel est le montant de l’amende ? D’un autre côté, l’écart salarial entre les hommes et les femmes est de 18% en France [6]. Ce pourcentage est en faible baisse depuis les années 2000 mais très peu de progrès sont faits : en plus d’une discrimination salariale qui touche essentiellement le milieu des cadres (les femmes sont payées environ 20% moins cher que leurs homologues masculins), les femmes subissent une discrimination à l’emploi. En effet, celles-ci sont sous-représentées dans les postes de direction au sein du domaine public et politique. Des lois sont cependant votées à intervalles réguliers, comme la réforme pour la féminisation du Sénat (2003), qui vise à revoir la constitution de la chambre haute, étant l’assemblée la plus masculine en France.

Certaines réalités demeurent ; aucune femme n’a jamais été élue présidente de la République française et la seule femme qui était parmi les favoris des élections de 2017 était la cible de remarques haineuses en raison de propos discutables sur des questions telles que l’immigration, ainsi que son allégeance politique (extrême droite). La principale différence entre ces deux politiques étatiques est que l’une prend des mesures concrètes alors que l’autre reste dans l’abstraction. La législation française est vague et présentée sous formes d’objectifs qu’il serait souhaitable d’atteindre. De l’autre côté, la législation islandaise est concrète, chiffrée, et contraignante. En résumé, la France s’occupe de faciliter le chemin à l’employée alors que l’Islande prend le problème à la source et exerce une pression sur l’employeur.

Des manifestations pour les droits des femmes ont toutefois lieu en France ; elles sont juste moins considérables qu’en Islande (Crédit photo : Europe 1)

Pour conclure, cette mesure prise par le gouvernement islandais est première en son genre et unique au monde. Seule, elle ne résoudra pas le problème de la parité salariale hommes-femmes et encore moins la question de l’inégalité des genres, mais elle s’inscrit dans une continuité de progrès qui laisse à espérer que d’autres mesures seront prises à sa suite. Sur cette question, l’Islande se place en tête de ligne en Europe, et inscrit son progrès dans l’évolution de luttes sociales qui perdurent depuis déjà des décennies. Ce mouvement va-t-il se répandre en Europe ou rester une caractéristique Islandaise ?


Bibliographie

[1] Lahalle, Mooréa. Janvier 2018. « La parité salariale désormais obligatoire en Islande », Madame le Figaro. En ligne. http://madame.lefigaro.fr/societe/payer-un-homme-davantage-qu-une-femme-est-desormais-illegal-en-islande-020118-146200 (page consultée le 29 janvier 2018).

[2] Dans Kvennasögusafn Islands. 2016. En ligne. http://kvennasogusafn.is/index.php?page=womens-suffrage (page consultée le 27 février 2018).

[3] Dans 8 mars. 2018. En ligne. http://8mars.info/en-france-les-femmes-obtiennent-le-droit-de-vote?lang=fr (page consultée le 27 février 2018).

[4] Duperron, Audrey. Janvier 2018. « En Islande, l’égalité salariale hommes/femmes est maintenant obligatoire », L’express. En ligne. https://fr.express.live/2018/01/03/islande-obligation-parite-salaires/ (page consultée le 29 janvier 2018).

[5] Avril 2017. « Islande : projet de loi imposant l’égalité des salaires hommes-femmes », Le point. En ligne. http://www.lepoint.fr/monde/islande-projet-de-loi-imposant-l-egalite-des-salaires-hommes-femme-04-04-2017-2117251_24.php (page consultée le 29 janvier 2018).

[6] Dans Observatoire des inégalités. 2017. En ligne. https://www.inegalites.fr/Les-inegalites-de-salaires-entre-les-femmes-et-les-hommes-etat-des-lieux?id_theme=22 (page consultée le 26 février 2017).

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