Prisonniers aux Philippines

Dans le Centre de détention et de réhabilitation de Cebu (CPDRC), aux Philippines, 1500 détenus suivent un programme de réhabilitation original, mis en place depuis plusieurs années par Byron Garcia, le conseiller à la sécurité du gouvernement local et actuel directeur de la prison.

Collectif des détenus du Centre de détention et de réhabilitation de la province de Cebu. Vidéo par : Sony Pictures DVD

Visionnés près de 45 millions de fois sur le web, les spectacles sont accessibles chaque mois au grand public. La contribution est volontaire et les fonds récoltés servent à apporter des améliorations au milieu carcéral.

Sous ce singulier tableau se cache cependant une tout autre réalité. L’île de Cebu abrite deux prisons. La première, celle administrée par M. Garcia, est une toute nouvelle prison bâtie sur le modèle américain. Elle est dotée de scanneurs d’empreintes digitales et les détenues possèdent même des uniformes orange.

La seconde est un véritable enfer.

Un enfer de béton

Cette prison, c’est celle de Bagong Buhay. Comptant actuellement plus de 1600 prisonniers, elle a été conçue à l’origine pour n’en héberger qu’environ 250. En moyenne, il y aurait, selon les chiffres du gouvernement de l’archipel, près de cinq fois plus de détenus que de place répartie dans les 1137 établissements pénitentiaires. En 2016, on recensait approximativement 142 168 prisonniers aux Philippines, soit 140 détenus pour 100 000 habitants.

Avec un taux d’occupation de 316 % (en 2012), les prisons des Philippines sont les plus surpeuplées de l’Asie du Sud Est. Elles se classent en troisième position à l’échelle mondiale parmi les 205 pays recensés par l’International centre for prison studies (ICPS). En comparaison, le taux d’occupation s’élève à 116 % en France et 103,9 % aux États-Unis. Toutefois, ceci n’est qu’une moyenne. En effet, le taux d’occupation varie considérablement d’un établissement à un autre. Ainsi, la prison de Malolos City Jail affiche un taux record de 2285 %.

Faute de ressources suffisantes, le personnel des prisons est en nombre restreint. Un seul gardien peut avoir la charge d’environ 70 détenus. Dans certains établissements, la surveillance est déléguée aux gangs qui servent d’intermédiaire entre les détenus et l’administration pénitentiaire. Cette autogestion a pour conséquence d’accentuer les violences en légitimant les escarmouches entre détenus.

Crédit : AFP Photo — Noël Celis

Les centres de détention sont si vétustes et si bondés que les espaces semblent inexistants. Contraint à dormir chacun à leur tour sur des marches d’escalier, des sols fissurés, empilés les uns sur les autres, il n’est pas rare que les prisonniers deviennent fous par manque d’intimité. Des pièces d’une centaine de mètres carrés peuvent contenir plusieurs centaines de personnes, au point où il est impossible de fermer les portes de certaines prisons. L’unique perspective qui s’offre alors aux détenues est d’appartenir à un gang afin d’obtenir un recoin officieusement attitré (« kubol », qui signifie abri en Tagalog).

Les salles de bain et l’eau potable sont inexistantes. Ces conditions constituent un terrain fertile à la propagation de maladies comme le choléra ou la tuberculose. Entre janvier et octobre 2015, le gouvernement a dénombré pas moins de 890 décès principalement liés à des maladies pulmonaires.

Crédit : AFP Photo — Noël Celis

Face à l’urgence sanitaire, de nombreuses ONG mobilisées ont exhorté le gouvernement à prendre des dispositions. Le plus récent rapport date d’avril 2016. Le Comité des Nations unies contre la torture rappelle, dans celui-ci, que la surpopulation carcérale a pour corolaire des effets nocifs sur l’état psychologique des détenus et offre un cadre propice aux suicides. Il dénonce également les actes de violence infligés au sein du milieu carcéral et lors des arrestations.

Dans une vidéo diffusée en mai 2015, on découvre avec effarement un prisonnier se faire battre avec une planche de bois. Les actes de tortures sont des pratiques courantes. La majorité des plaintes sont refusées par les autorités, celles-ci se justifiant par le fait qu’il est impossible d’identifier un tortionnaire dans la mesure où les victimes avaient les yeux bandés.

Crédit : AFP Photo — Noël Celis

La condition des femmes et des mineurs est aussi préoccupante. Malgré le fait qu’elles ne représentent que 8,9 % des détenus, il n’existe qu’un seul établissement pénitencier pour celles-ci. En outre, les procédures en vigueur quant à la séparation des deux sexes dans les prisons mixtes ne sont pas respectées. Alors que 90 % des femmes sont condamnées pour des infractions sans violences (drogues, vol…), elles se voient immergées dans un milieu sans pitié.

Duterte : de mal en pis

Fin juin 2016, l’arrivée au pouvoir du président Rodrigo Duterte a marqué le début d’une campagne fracassante contre le narcotrafic. Celui-ci s’est engagé dans une guerre morbide qui consiste à éliminer par tous les moyens à sa disposition les consommateurs et les trafiquants de drogues. En seulement sept mois, près de 7000 personnes auraient été abattues, dont parmi celles-ci, 2 250 personnes « suspectes ». Amnesty internationale dénonce un « crime contre l’humanité ».

Cette escalade de violence à amener les consommateurs à se rendre aux autorités préférant la prison à la mort. Ainsi, à ce jour, 700 000 toxicomanes se seraient rendus tandis que 26 000 autres personnes auraient été arrêtées. En choisissant l’option de la coercition, les arrestations successives ne font que gonfler les chiffres de prisons déjà surpeuplées.

Le président philippin, Rodrigo Duterte, lors d’ une conférence / Crédit : AFP Photo — Manman Dejeto

À ce bilan s’ajoute celui des prisonniers politiques. Fin 2015, le Bureau de gestion des peines et de pénologie (BJMP) et le Bureau correctionnel (BuCor) recensaient approximativement 1 326 prisonniers d’opinion. Bien que la majorité des détenus soient incarcérés provisoirement, il n’est pas rare que les autorités locales fabriquent des preuves pour les maintenir en détention au-delà de la durée de leur peine. Ces prisonniers appartiennent à divers groupes en conflit avec le gouvernement, aussi bien d’extrême droite que d’extrême gauche, comme le Parti communiste des Philippines (CPP), la Nouvelle armée du peuple (NPA) ou encore le Front national démocratique (NDF). Invoquant des raisons humanitaires, le président Duterte s’était engagé à libérer les prisonniers politiques malades. Toutefois, ces libérations n’ont pas eu lieu.

In time for the International Day of Solidarity for Political Prisoners today, human rights group, Karapatan hold protest at the Manila RTC for the hearing of Tiamzon et al, at the Justice Department in Manila / Crédit : Kathy Yamzon

Pour apporter des solutions au problème du surpeuplement, des remises de peine qui diffèrent d’un établissement à un autre sont proposées. Ainsi, des crédits de bonne conduite sont distribués si le pensionnaire se comporte de façon exemplaire, s’il travaille ou encore s’il étudie. Cependant, ces “bonus” sont accordés de façon très informelle et il existe peu de traces informatisées attestant de l’obtention desdits crédits.

Enfin, le gouvernement prévoit la construction d’une toute nouvelle prison ultra moderne. Avec une capacité d’accueil de 26 880 prisonniers, celle-ci constituerait la plus grande prison au monde. Ce projet de 50 Billions de PHP serait financé par le gouvernement à hauteur de 1,1 milliard ainsi que par des multinationales. Il permettrait, en l’occurrence, de désengorger les prisons périphériques.

Toutefois, à ce jour le projet n’a cessé d’être repoussé et le problème demeure.


Sources :

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