Épisode 11

Dix ans de batailles et un seul gagnant

En 2003, Infinity Ward sortait Call of Duty. En dix ans, le studio a profondément transformé le genre du FPS, l’a remodelé et d’une certaine façon, a fait de même avec une partie de l’industrie. Mais dix ans plus tard, début 2014, pratiquement toutes les personnes impliquées à un degré ou un autre dans la création de la franchise semblent s’en éloigner. Steven Spielberg, son fils Max, John Riccitiello, les employés de Respawn, Vince Zampella et surtout Jason West, Electronic Arts qui favorise désormais Battlefield, DICE qui a trouvé le succès sans chercher à copier Call of Duty, Spark Unlimited qui subsiste malgré tout, Vivendi qui se désengage, même Activision et Robert Kotick qui préparent leur avenir avec Bungie… tout le monde est en train de passer à autre chose. Enfin, tout le monde, sauf les studios d’Activision, véritable petite armée qui continue à sortir au moins un Call of Duty par an.

Première présentation de Titanfall. Vidéo : Respawn Entertainment/Electronic Arts.

Au printemps 2013, Electronic Arts et Respawn Entertainment ont dévoilé Titanfall, le FPS futuriste sur lequel ils travaillaient depuis la formation du studio. Prévu pour mars 2014, en même temps que la première édition de ce livre, le jeu est rapidement devenu l’un des titres les plus attendus du genre, avec un gameplay original et rapide très orienté vers le mode multijoueur. Loin des fioritures technologiques des Battlefield, Respawn a choisi le Source Engine pour développer Titanfall. Il s’agit du moteur développé par Valve Software en 2004 (et amélioré depuis) pour Half-Life 2, mais il s’agit surtout d’un très lointain dérivé du moteur de Quake, ce qui le rendait séduisant et pratique pour une équipe rodée à la même technologie depuis plus d’une décennie. Notez que Respawn Entertainment a bien changé depuis sa création. Après l’accord entre Activision et le duo des cofondateurs, des désaccords sont apparus entre Jason West et Vince Zampella. Ce dernier, plus sérieux, avait peu apprécié le comportement de West durant les dépositions. Une fois la confiance brisée entre les deux, West n’a plus que vaguement fait acte de présence dans les locaux de Respawn, avant de quitter définitivement le studio, la Californie et, semble-t-il, l’industrie du jeu vidéo en général, en mars 2013. Il n’est pas le seul à n’avoir fait qu’un bref passage chez Respawn avant la sortie de Titanfall. Todd Alderman et Francesco Gigliotti, les deux premiers démissionnaires d’Infinity Ward, étaient déjà partis de Respawn quelques mois plus tôt. Ils ont formé Scary Mostro, un petit studio indépendant qui a tenté, sans succès, de se faire financer par le public sur Kickstarter en février 2014. Il s’agissait de leur première tentative de travailler sur autre chose qu’un FPS en quinze ans. Electronic Arts aussi change : en mars 2013 toujours, John Riccitiello a quitté l’entreprise où il a passé tant d’années. Après une période de transition, il a été remplacé en septembre 2013 par Andrew Wilson, un dirigeant d’EA pur jus, entré en 2000 chez l’éditeur américain… et qui s’y est consacré presque exclusivement aux titres sportifs. Pour une fois, Activision comme Respawn se retrouvent donc à traiter avec un acteur n’ayant trempé ni dans les magouilles de l’époque Medal of Honor : Allied Assault, ni dans les batailles plus récentes.

EA, par ailleurs, a toujours fait attention à soigner un peu plus ses poulains qu’Activision. Depuis son rachat par Electronic Arts, le studio suédois DICE a toujours été particulièrement bien traité. L’entreprise a conservé une certaine autonomie et surtout le contrôle total sur la série Battlefield, jusqu’à l’épisode de la cuvée 2015 produit par Visceral Games. Certes, la franchise appartient à EA, mais c’est DICE qui développe et choisit la direction qu’elle prend. Signe supplémentaire de la confiance de l’éditeur : Patrick Söderlund, à la tête de DICE pendant dix ans, a même été nommé vice-président exécutif des studios d’Electronic Arts, tout en restant à Stockholm. C’est notamment lui qui s’occupe directement de Respawn Entertainment, et évidemment de DICE. Le studio, qui a beaucoup grossi depuis l’époque de Battlefield 2, travaille désormais sur plusieurs projets en parallèle : outre Battlefield 4, sorti le 29 octobre 2013 et que DICE devait encore enrichir de plusieurs DLC, l’entreprise travaillait sur une suite de son jeu de course futuriste Mirror’s Edge, ainsi que sur Star Wars : Battlefront, un dérivé de la série Battlefield sous licence Star Wars.

Après le joli score de Battlefield 3 en 2011, Electronic Arts et DICE pouvaient légitimement espérer réussir un aussi joli coup, sinon mieux, avec Battlefield 4 en 2013. D’autant qu’en face, le Call of Duty : Ghosts d’Infinity Ward utilisait une technologie de plus en plus datée ; il s’agissait, après tout, encore et toujours d’une version modifiée du vieux moteur du premier épisode. En 2013, dans une année dominée par les ventes de Grand Theft Auto V, blockbuster hors catégorie de Rockstar Games, et par les sorties de nouvelles consoles, ni Call of Duty ni Battlefield n’ont fait de miracles : les ventes de Call of Duty sont restées élevées, même si la répugnance chaque année plus grande d’Activision à communiquer des chiffres permet de penser à un lent déclin, tandis que les ventes de Battlefield 4 sont retombées à un niveau plus habituel pour la série. Il faut préciser que le jeu a souffert de gros problèmes techniques à son lancement.

En juillet 2013 aussi, Vivendi a annoncé son intention de tourner la page. Après des mois de rumeurs et d’atermoiements, l’entreprise française, qui avait besoin d’argent, a annoncé vouloir vendre la quasi-totalité de ses parts dans Activision-Blizzard, pourtant très rentable, en échange de 8,2 milliards de dollars. Robert Kotick en a profité pour renforcer sa position : un groupe d’investisseurs qu’il dirige a récupéré dans l’affaire 24,9 % des parts d’Activision-Blizzard, pour une dépense totale de 2,34 milliards de dollars, dont 100 millions de la poche même de Kotick. En 2012, le salaire de Robert Kotick s’élevait à près de 65 millions de dollars, en faisant l’un des patrons les mieux rémunérés des États-Unis.

Le 11 octobre, la revente des parts de Vivendi s’est terminée. L’entreprise française a temporairement conservé 12 % d’Activision-Blizzard, malgré les déclarations surprenantes de son PDG : début octobre 2013, dans le journal Le Monde, Jean-René Fourtou affirmait en effet que « dans le cas d’Activision, le caractère violent de certains jeux [dérangeait] plusieurs membres du conseil ». Qu’importe, finalement, pour Robert Kotick : sa stratégie a marché, et même mieux que prévu. Il a non seulement créé de zéro l’une des principales franchises de jeux vidéo des années 2000, mais aussi transformé son entreprise, pris la tête de l’industrie et enfin consolidé à la fois sa position et sa fortune.

Dans l’histoire de Call of Duty, le grand gagnant, c’est lui.