Épisode 7

Gros Sous, traîtrise et espionnage

Le 1er mars 2010, moins de six mois après la sortie triomphale de Modern Warfare 2, Activision annonce le licenciement immédiat de Jason West et Vince Zampella pour rupture de contrat et insubordination. Il envoie une équipe de sécurité dans les locaux d’Infinity Ward pour saisir leurs ordinateurs et téléphones portables. Le duo est aussitôt remplacé par Steve Pearce et Steve Ackrich, des pontes d’Activision. L’éditeur crée au passage une nouvelle division interne centralisant toutes les activités reliées à la marque Call of Duty : on y retrouve donc Infinity Ward, Treyarch (qui se consacre désormais uniquement et intégralement à la franchise), le nouvellement formé Sledgehammer Games ainsi que des studios qui participent ponctuellement à l’effort de guerre, comme Raven Software. Le conflit couvait depuis un moment, mais cette fois-ci, Activision est passé à l’offensive.

Le 3 mars, Jason West et Vince Zampella, tout juste chômeurs, portent plainte contre Activision. Ils réclament le paiement des royalties dues pour Modern Warfare 2, ainsi que le contrôle de la marque Modern Warfare, que, selon eux, Activision leur a contractuellement laissée. West et Zampella accusent de leur côté Robert Kotick d’arrogance et de cupidité. Ils réclament au moins 36 millions de dollars de compensation pour rupture de contrat et exigent qu’Activision ait l’interdiction de produire des Call of Duty situés durant une époque moderne ou futuriste, ainsi que d’utiliser la marque Modern Warfare.

Un mois plus tard, le 9 avril 2010, Activision porte à son tour plainte contre Jason West et Vince Zampella (qui répondent via leur avocat), les accusant d’avoir menacé l’avenir de la franchise Call of Duty. Évidemment, les détails des deux plaintes croisées filtrent rapidement sur Internet et peignent un tableau surprenant, qui explique peut-être pourquoi Activision n’a pas attendu le 31 octobre 2011 (date de la fin des contrats de Jason West et Vince Zampella) pour se séparer du duo. Selon Activision, qui publie des e-mails le prouvant, West et Zampella se préparaient à trahir leur camp et à déserter chez l’ennemi.

Pour une fois, ce n’était pas Activision qui débauchait chez Electronic Arts, mais l’inverse. Durant l’été 2009, tandis qu’Infinity Ward terminait Modern Warfare 2, John Riccitiello, alors PDG d’EA, avait fait venir la paire dirigeante du studio à ses frais, en jet privé, pour une rencontre, à l’initiative de l’agent des développeurs, Creative Artists Agency. D’informelle, la discussion a rapidement pris un tour plus précis : le 4 janvier 2010, une ébauche de contrat d’édition entre Electronic Arts et un éventuel nouveau studio fondé par Jason West et Vince Zampella commençait déjà à circuler. Le tout contrevenait évidemment totalement au contrat signé par le duo avec Activision, mais puisque les choses allaient si mal avec la maison mère…

Ça n’est d’ailleurs pas le seul rapport existant entre les patrons d’Infinity Ward et Electronic Arts : dans un e-mail de mars 2010, donc après le licenciement de West et Zampella, un employé de Digital Illusions CE (la filiale d’EA spécialisée dans la série Battlefield), dit avoir demandé en janvier à Vince Zampella d’attendre la sortie du nouveau Battlefield : Bad Company 2 avant de commencer à sortir du DLC pour Modern Warfare 2. Zampella aurait alors accepté (et, de fait, le premier DLC pour Modern Warfare 2 est sorti quatre semaines après Bad Company 2). Selon Electronic Arts, cet échange d’e-mails relevait de l’humour. Pour Activision, le message prouve au contraire la volonté d’EA de saboter la franchise Call of Duty. En décembre 2010, Activision ajoute donc Electronic Arts à sa plainte initiale contre West et Zampella. Les mises augmentent puisque l’éditeur réclame 400 millions de dollars de dommages et intérêts.

Cette trahison en cours, ce n’est bien sûr pas une première pour West et Zampella. Huit ans plus tôt, et alors que Riccitiello était simplement président mais pas encore PDG d’Electronic Arts, c’est déjà chez EA que la vingtaine d’employés de 2015 Inc avait tenté de fuir. À l’époque, un changement de stratégie les avait arrêtés. Cette fois, c’est la méfiance d’Activision qui a éventé leur complot.

Car tous ces e-mails, ces voyages discrets, ces projets secrets de contrats, comment Activision les a-t-il obtenus ? Officiellement, l’éditeur dit avoir lancé une enquête sur les actions de Jason West et Vince Zampella juste après la sortie de Modern Warfare 2. Il avait même menacé les deux patrons de licenciement pour insubordination s’ils ne coopéraient pas pleinement à l’enquête contre eux. On imagine bien leur degré de motivation après ça…

Les 13 et 14 février 2010, quelques semaines avant le débarquement du duo, Activision a questionné un à un tous les employés d’Infinity Ward dans leurs bureaux. West et Zampella affirment avoir été retenus durant six heures dans une pièce sans fenêtre et avoir eu l’interdiction d’aller réconforter les employés qui craquaient psychologiquement après un interrogatoire. Voilà la version officielle, déjà pas bien glamour.

En réalité, on sait aujourd’hui que le sort de Jason West et Vince Zampella avait été scellé bien plus tôt. D’après des e-mails entre plusieurs dirigeants d’Activision (obtenus par la suite par Electronic Arts et ajoutés à la plainte début 2012), l’éditeur envisageait de se séparer de West et Zampella dès janvier 2009… tout en s’inquiétant des retombées négatives que cette rupture pourrait avoir dans la presse. Janvier 2009, c’est moins de six mois après la fusion entre Activision et Vivendi Games, et donc moins d’un an après la renégociation du contrat avec West et Zampella. Fin mai 2009, les discussions par e-mail entre Robert Kotick et les autres dirigeants d’Activision sont claires : dès la fin de la production de Modern Warfare 2, West et Zampella doivent partir. Activision a même déjà un plan de succession tout prêt. Et dès juin, il s’active sur un autre front : les experts cherchent comment limiter les bonus financiers (négociés un an plus tôt) redistribués aux employés d’Infinity Ward pour tous les jeux Call of Duty.

La véritable attaque d’Activision débute en juillet 2009 : c’est le projet « Icebreaker » (Brise-Glace). Activision charge Thomas Fenady, un informaticien, de « trouver de la merde » sur Jason West et Vince Zampella. George Rose, le chief legal officer (directeur juridique) d’Activision, lui demande explicitement de pirater leurs ordinateurs, comptes e-mails et messageries vocales et de voir ce qu’il peut y trouver. Selon une déposition de Thomas Fenady, George Rose et Robert Kotick « en ont marre d’avoir affaire avec ces types et leurs egos… » et veulent « s’en débarrasser ». Il reçoit une instruction supplémentaire : ne pas se faire prendre.

Fenady, qui prend son job au sérieux, va jusqu’à demander au gérant des immeubles d’Activision d’organiser un faux exercice d’évacuation pour incendie dans l’immeuble d’Infinity Ward, afin d’éloigner West et Zampella de leurs ordinateurs pour pouvoir en copier le contenu en toute tranquillité. Avec une surprise à la clef : Activision finit par découvrir que pendant qu’il complotait contre ses employés, ses employés complotaient contre lui.

Enquête secrète, espionnage et conspiration d’un côté, et de l’autre voyage en jet privé chez le concurrent : pas de doute, du côté d’Infinity Ward comme de celui d’Activision, tout le monde voulait rompre au plus vite. Et dans cette guerre des chefs, Activision avait oublié le principal : tous les autres employés d’Infinity Ward. Ceux qui, après tout, font le jeu.

Au moment où Activision licencie West et Zampella en mars 2010, l’éditeur n’a pas encore payé aux employés les royalties dues pour la sortie de Modern Warfare 2. Celles-ci sont parfois énormes : en juin 2009, quand Activision voulait revoir les bonus à la baisse, l’éditeur estimait qu’il faudrait probablement verser environ 10 millions de dollars à West comme à Zampella. Les primes pour les autres employés n’étaient pas aussi mirobolantes, mais tout de même confortables.

Or, ces royalties, ainsi que celles sur tous les jeux utilisant les technologies développées par Infinity Ward (les jeux Treyarch, par exemple), étaient verrouillées par le contrat entre Activision et le duo West et Zampella. Ce même contrat, datant de mars 2008, où Activision laissait au duo le contrôle de la marque Modern Warfare et de tous les Call of Duty modernes et futuristes. Ce contrat qui autorisait également le studio à lancer une nouvelle franchise après Modern Warfare 2. Et ce contrat, surtout, qui n’était valide que tant que West et Zampella étaient employés d’Activision… Dans leur plainte, les deux ex-patrons d’Infinity Ward affirment que, devant leur méfiance face à cette clause, Robert Kotick leur aurait déclaré : « Ne vous inquiétez pas, il est impossible que vous soyez un jour virés. » En évinçant les patrons d’Infinity Ward, Activision veut, semble-t-il, faire d’une pierre deux coups : se débarrasser des deux fortes têtes et économiser des dizaines de millions de dollars.

Privés de leurs patrons, privés de leurs bonus financiers et forcés de travailler sur Modern Warfare 3 dont ils ne veulent pas, les employés d’Infinity Ward font alors ce que personne chez Activision n’avait prévu : ils se rebellent.

Le 6 avril 2010, deux employés d’Infinity Ward démissionnent, et pas n’importe lesquels : Francesco Gigliotti, le lead software engineer, et Todd Alderman, le lead designer du studio. Ils faisaient partie des fondateurs issus de 2015 Inc. À leur suite, très vite, les départs et démissions se multiplient. En regardant les CV, on remarque que tous les employés à responsabilité sont concernés, laissant essentiellement des juniors chez Infinity Ward. En trois mois, près d’une cinquantaine de personnes, soit environ la moitié du studio, quittent ainsi l’empire de Kotick, laissant en plan le développement de Modern Warfare 3. La plupart ne partent pas dans l’inconnu total : ils vont rejoindre leurs anciens boss Jason West et Vince Zampella. Ceux-ci ont en effet ouvert le 12 avril 2010 leur nouveau studio de développement, Respawn Entertainment (une coquetterie de leur part : le respawn désigne, notamment dans les FPS où le terme est très utilisé, l’action de réapparaître sur le champ de bataille). Respawn est officiellement indépendant (et conserve la propriété de ses futures franchises) tout en étant intégralement financé par Electronic Arts. Comme pour le premier rendez-vous avec John Riccitiello, c’est Seamus Blackley, agent de Jason West et Vince Zampella chez Creative Artists Agency (et par ailleurs ancien de DreamWorks Interactive), qui a arrangé le tout et négocié le contrat.



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Sébastien Delahaye

Written by

Futur : documentaliste — Présent : en formation — Passé : journaliste — sebastien@delahaye.net

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