L’hybridation réel / virtuel — Charles Tijus, Directeur du LUTIN

— Cet article fait partie du dossier de veille sur l‘évolution des Cultures Web. Retrouvez l’édito et les autres interviews ici et retrouvez le dossier complet ici !

Enseignant-chercheur dans le domaine de la psychologie cognitive et des sciences cognitives à l’université Paris VIII, Charles Tijus est directeur du Laboratoire des Usages en Technologies d’Information Numériques (LUTIN), à la Cité des Sciences et de l’Industrie. Connaisseur des cultures web et de nos interactions via les machines, nous vous invitons à découvrir comment notre vie toujours plus connectée change nos habitudes individuelles et sociales.

Les cultures web font partie des domaines étudiés au LUTIN depuis longtemps. A l’époque où j’étais étudiant, le CNET faisait déjà appel à nous pour comprendre les usages du Minitel. Nous avions rendu des préconisations, pas toujours suivies ; si bien que le Minitel est resté un outil très centralisé. Pour nous, il fallait déjà en fait quelque chose qui se rapproche de ce qui sera du Web, qui permette aux personnes d’échanger entre elles. La culture française étant très centralisatrice, nous avons perdu des marchés dans plusieurs domaines, pour cette même raison. On trouve là deux grandes cultures du web : la culture verticale Wikipedia et la culture horizontale de Facebook.

Au LUTIN, nous mettons l’accent sur l’expérience utilisateur et sa culture du web. Nous avons beaucoup traité de la question de cette culture web, qu’il s’agisse de la culture top-down, verticale, avec celle des sites scientifiques par exemple, mais aussi sur celle qui est bottom-up avec les réseaux et les jeux multi-joueurs (nous avons d’ailleurs un livre blanc sur ce thème). En fait, le plus intéressant est le couplage de ces deux cultures. D’ailleurs, ce sont surtout les réseaux qui sont de vraies sources d’informations, notamment en termes d’apprentissage centralisé. De plus en plus de de réseaux d’utilisateurs, d’apprenants, se créent autour des plateformes centralisées avec un objectif d’entraide. Par exemple avec Wims, plateforme d’exercices et d’informations sur les mathématiques, ou encore avec les MOOC de France Universités Numériques (FUN) se développe des réseaux, avec des classes virtuelles, des utilisateurs qui se répartissent eux-mêmes dans des salles, communiquent entre eux et avec le professeur.

Le réseau social autour d’une activité est ainsi une tendance qui se développe ; de cette manière, les gens appartiennent à une communauté. People Olympics est un réseau social autour des activités sportives. Des sites de jeux vidéo rassemblent des communautés qui s’investissent, avec les avantages et désavantages que l’on connait bien.

Au LUTIN nous traitons donc principalement de réseaux, avec des projets d’utilisateurs. Nous intervenons pour conseiller l’animation du réseau, pour des projets à long terme.

L’impact sur les fonctions cognitives

Les réseaux et leurs cultures se développent via des systèmes construits autour de technologies cognitives. Ces technologies prennent en charge nos fonctions cognitives. On parle d’externalisation de nos fonctions cognitives. En résumé, nous donnons à la machine la possibilité de faire beaucoup de choses pour nous, sans nous en rendre compte. Qui connait aujourd’hui plusieurs numéros de téléphone ? Notre mémoire travaille beaucoup moins. Nos fonctions cognitives sont de moins en moins sollicitées, le tout étant pris en charge par les dispositifs. La mémorisation et la prise de décision à très court terme le sont également.

Nous donnons à la machine la possibilité de faire beaucoup de choses pour nous, sans nous en rendre compte.

Il y a quelques années, pour conduire une voiture il fallait savoir se repérer sur une carte. Maintenant, nous décidons encore de notre trajet, mais on peut déjà distinguer différents niveaux d’actions : les actions primitives (tourner à droite ou à gauche, freiner), les aspects tactiques (décider quelle route prendre) et les aspects stratégiques (favoriser le caractère agréable du trajet par exemple). Bientôt les machines seront en mesure de prendre tout cela en charge grâce aux informations disponibles dans les traces que nous laissons ; de manière explicite dans nos agendas, sur nos rendez-vous ; mais aussi de manière implicite : les durées pour réaliser telle ou telle tâche …

Notre comportement dans les réseaux sociaux seront également pris en charge par le terminal. D’une certaine manière, c’est déjà le cas. Par exemple, nous configurons nos adresses mail pour automatiser les messages d’absence du bureau pour ceux qui cherchent à nous joindre. Notre quotidien, dans quelques années, sera différent étant donné que nous aurons automatisé ce que nous répétons le plus souvent, sur ce même modèle : le système nous propose de commander une pizza parce que c’est ce que nous faisons habituellement lorsqu’on est avec les enfants.

Nos comportements modifiés

Les machines sont néanmoins de plus en plus transparentes : on ne les perçoit pas, et on ne sait pas comment elles fonctionnent. Pour beaucoup, cela vient d’un travail réalisé en termes d’ergonomie. C’est le sujet de recherche, notamment de Don Norman qui a travaillé avec Apple, très tourné autour des interactions avec le terminal. Au LUTIN, nous avons les robots Nao, avec lesquels nous interagissons, pour étudier nos relations avec les machines. Et cela ira en s’amplifiant : nous seront de plus en plus constamment amenés à interagir avec les objets connectés. C’est d’ailleurs l’avenir des réseaux sociaux : lesdits objets vont intégrer une fonction de réseau social.

Dans l’interaction entre deux personnes ou dans un réseau de personnes, la machine s’efface : elle devient transparente. On va répondre au téléphone sans avoir à se préoccuper de l’application utilisée. Toutefois, le lien construit ne serait pas le même s’il faut se confronter à une machine que l’on ne comprend pas. Cela arrive encore aujourd’hui, comme dans le cas de manque de réseau qui coupe un appel. Mais la machine s’efface parce qu’elle devance son utilisation. Elle ne se met en avant quand il le faut: uniquement. C’est ce qu’on trouve avec le « push », avec l’effet « pop-up » des notifications et de la personnalisation des informations. Aujourd’hui il n’y a plus besoin de taper son code, d’allumer un appareil… La machine disparait de l’équation. C’est très bien d’un point de vue ergonomique, mais cette machine prend aussi le pas sur notre attention, et c’est le plus important. La machine, — parce qu’elle décide à notre place de nos interactions avec des personnes — capture notre attention. Ce qui revient à se laisser emporter par des notifications quand on prend notre téléphone pour appeler quelqu’un jusqu’à en arriver à oublier l’intention initiale : passer le coup de fil. Cela crée une barrière : lorsque l’on est face à quelqu’un qui utilise son téléphone : on s’en énerve. En réalité ce n’est pas la personne qui décide de dévier son attention, elle est sollicitée. La conscience de ce que l’on fait s’amenuise.

La machine, — parce qu’elle décide à notre place de nos interactions avec des personnes — capture notre attention.

Tout cela crée de l’urgence. Souvent, les notifications reçues sont en plus de ce que l’on est censé faire. Par exemple, un lycéen doit rentrer travailler, mais son attention pourra être captée par autre chose, par un jeu vidéo par exemple. Avant, on était mono-usage. Aujourd’hui, on est multitâches ; le nombre de canaux pour se contacter est impressionnant ! Par exemple, à l’instant t, on peut me solliciter via mes messages, Skype, Gmail, Hangout et par téléphone. D’autant que tous les dispositifs convergent : l’interface nous permet d’être multitâches en cachant l’origine de la tâche. Le système cache tout cela, derrière les formats similaires à la réception. Lorsqu’une tâche attrape notre attention, notre réflexe est de la traiter immédiatement : elle est au premier plan. Mais on risque de perdre la source… Le multitâches, c’est l’attention divisée, l’attention que l’on répartit. Pour s’en sortir, il ne faut pas oublier l’objectif premier, la raison de l’initiation de l’action. D’autant que la sensation d’urgence (la notification qui risque de disparaître) va à l’encontre de la réflexion, de la prise de conscience, de la métacognition (la prise de conscience de ce que l’on est en train de faire).

Le multitâches, c’est l’attention divisée, l’attention que l’on répartit.

Les relations humaines en ligne

Notons que les communautés en ligne se construisent autour de l’image de soi. Par exemple, certaines communautés sont connues pour la violence de leur propos. Le problème n’est pas l’anonymat en ligne. Ce serait le contraire : c’est le fait que l’on soit reconnu qui pousse les personnes à se laisser aller à des violences. Le réseau fait la part belle à ceux qui en disent le plus, qui sont connus pour cela et c’est de cette façon que l’on se fait connaître. L’identité sociale est définie par rapport à l’image que l’on donne de son pseudo, pas de l’émetteur lui-même. Devenir connu passe par les messages passés, les idées défendues, la manière de le dire. C’est aussi une sorte de compétition : à qui sera le plus violent. A terme, on crée une réputation, très importante en ligne. Avant, la réputation se fondait sur l’expertise d’une personne, aujourd’hui elle fonctionne sur la manière de dire les choses. Il est question d’amour-propre, de l’image renvoyée. Les utilisateurs ont d’ailleurs parfois plusieurs pseudos. On peut imaginer plusieurs jeux d’acteurs, sous plusieurs pseudos, selon les plateformes.

Une carte d’identité numérique, à code unique, est ce qui permettrait de contrôler des débordements en ligne.

Cette tendance ira en s’amplifiant, sauf si on met en place une sorte de carte d’identité numérique. Aujourd’hui, si un internaute tient des propos offensants, il est possible de remonter à la machine, pas forcément à une personne physique. C’est la raison pour laquelle Hadopi ne pouvait pas fonctionner : impossible de savoir qui a utilisé la machine pour télécharger des contenus. Impossible également de savoir si les contenus étaient effectivement vus ou s’il était simplement question de se créer une image du super pirate en ligne. Une carte d’identité numérique, à code unique, est ce qui permettrait de contrôler des débordements en ligne.

Comment analyser les réseaux sociaux. Il faut penser « redondance » et « diversité ». C’est de cette façon que l’on peut analyser les réseaux sociaux en tenant compte de leur dynamique. Un réseau social est un organisme vivant : ce sont des êtres humains derrière les écrans qui créent des liens. Pour créer une communauté, il faut à la fois de la redondance (parler de la même chose, avoir les mêmes intérêts), et de la diversité (se faire connaître, se différencier). Pour se faire reconnaître, les stratégies peuvent être sur la forme, le fond… Les codes sociaux sont en constante évolution, comme les hashtags par exemple. Avant, les utilisateurs avaient un seul pseudo, aujourd’hui, même dans une seule communauté ils peuvent en cumuler plusieurs.

Les projets du LUTIN : l’hybridation réel / virtuel

Notre focus actuel pour le moment est d’avoir des connaissances sur l’objet connecté lui-même. Si on prend l’exemple des transports, c’est le fait que l’objet se mette en action lorsqu’il y a proximité : si je suis proche d’une ligne de bus, mon smartphone pourra me donner les horaires des prochains passages. Pour le moment, les actions se passent sur les médias, bientôt elles auront lieu sur les objets eux-mêmes. Nous nous dirigeons ainsi vers la disparition des écrans, en faveur de robots compagnons et autres smart objects.

Dans ce domaine, nous travaillons à un projet avec l’ENSAD sur les objets à comportement. Dans le domaine de l’IoT, les objets à comportement sont l’étape suivante : capables de s’adapter aux utilisateurs en ayant les actions d’adaptation pour cela. On peut imaginer par exemple connecter des objets à notre calendrier, qu’ils puissent s’activer au moment opportun. Un autre projet en cours dans nos équipes porte sur le vêtement connecté. A Taiwan, les vêtements des élèves changent de couleur une fois qu’ils ont répondu à la question posée en classe avec leur smartphone. On intègre le téléphone à l’enseignement au lieu de l’interdire, comme c’est le cas en France. Si j’évoque ces projets, c’est parce qu’il est question de l’hybridation réel / virtuel. Nous vivons entourés d’objets intelligents qui nous apportent une aide.

Cela rejoint une préoccupation forte du LUTIN : avoir une forme d’assistant virtuel, un agent qui m’apporterait son aide. On peut imaginer un assistant en réalité augmentée, capable d’interagir avec l’utilisateur. Cet agent aurait accès à mes données et serait en mesure de faire des recommandations pour des cadeaux, des trajets etc. C’est quelque chose qui se développera dans les réseaux sociaux : l’avatar. J’y mets une attention particulière : il n’est pas question que l’on pense l’avatar comme un autre soi-même, mais comme une forme de secrétaire, avec plus de fonctions. C’est l’utilisateur qui dirige son avatar, le met en dialogue avec les avatars des autres personnes pour nous faciliter la vie. Nous pourrions être représentés de cette manière sur les réseaux sociaux : par notre secrétaire particulier ; notre porte parole.

Quand on pense une telle innovation, il faut envisager la possibilité qu’elle soit acceptée ou non, selon les critères d’utilité, de potentiels usages (santé, travail, sécurité…). Il faut faire en sorte que la proposition soit intuitive, facile à utiliser. Il faut savoir différencier les avatars robots ennemis des robots alliés. Les premiers agissent à notre insu tandis que les alliés déclarent les actions débutées et la raison de leurs actions.

Toutefois, l’image négative des robots met un frein cognitif à l’utilisation de robots individuels dans les réseaux sociaux. On pense plus facilement aux bots russes qui ont influencé les élections américaines qu’à un robot capable d’intervenir à ma place sur les réseaux sociaux, de me proposer des textes en amont ou de « liker » certains contenus. La tendance innovante se dirige pourtant dans cette direction. C’est ce à quoi l’on s’attend avec ce qu’on appelle l’ergonomie prospective : penser l’ergonomie de technologies qui n’existent pas encore.

Par exemple, la Fondation de l’Abbé Pierre a proposé aux SDF de numériser leurs documents d’identité pour les placer dans un coffre-fort numérique avec code, pour les aider en cas de difficultés. Dans ce cas, les applications numériques sont là pour venir en aide à la personne. Cela soulève d’ailleurs le problème du mot de passe : les internautes ont tendance à utiliser le même sur toutes les plateformes. Imaginons un mot de passe similaire pour un compte bancaire en ligne et un site peu sécurisé. C’est dangereux : les hacks se font facilement parce qu’il n’existe aucun identifiant qui rend une personne unique en ligne. On ne peut donc pas tracer l’utilisateur dans les réseaux.

Nous sommes actuellement en partenariat sur un projet traitant de l’empathie via une application pour une école. Cela pourrait également être l’une des activités des assistants virtuels : le fait d’être constamment connectés nous le permettrait. Des applications nous aident également à mieux gérer notre alimentation. Mais comment garantir que tout cela sera appliqué dans le monde réel ? Ici il est question de la transférabilité du monde virtuel au monde réel. C’est un concept important dans l’hybridation réel / virtuel : nos actions dans le monde virtuel peuvent se retrouver dans le réel. C’est également une problématique de réseau, d’unification de la personnalité : changer de comportement d’un réseau à l’autre peut poser problème dans la vraie vie !

Dossier de veille Cultures Web

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