Un an sabbatique, on fait le bilan.

Julien Devaureix
Jan 21, 2016 · 10 min read

En janvier 2015 j’ai démissionné, j’ai quitté ma vie à Hong Kong pour partir prendre l’air; voici le bilan de cette année hors-normes.

Un an sans travailler, sans maison, sans plans précis, sans rendez-vous, sans téléphone, sans factures, sans obligations, sans routine imposée, sans pression.
Un an à vivre sur un autre rythme, plus lent, moins régulier.
Un an de totale liberté.
Un an de voyages, de rencontres, de dépaysement, de lectures, de découvertes, de réflexions, de création parfois.
Un an de vie à deux.
Un an pour prendre du recul sur soi, sur la vie que l’on mène, sur le monde, et tenter d’y voir plus clair.
Je me suis offert du temps, j’ai fait une longue pause, sans m’imposer de vraiment planifier les choses, sans le pouvoir d’ailleurs.
Alors que cette petite aventure, cette parenthèse touche à sa fin et que je m’apprête à retrouver une vie plus « normale », alors qu’une nouvelle année a commencé et qu’une page se tourne, j’essaie de faire le point sur ce que j’ai vécu.

Ma motivation première était d’expérimenter un style de vie différent, un peu par fatigue de ma vie d’alors, surtout par curiosité.
Que se passe-t-il si je ralentis, si je ne m’impose plus de contraintes, si je pose mon regard sur des choses nouvelles?
Serai-je plus apaisé, plus créatif, plus conscient, plus ouvert? Serai-je plus sûr de quoi faire de ma vie et aurai-je trouvé un certain sens à tout ça?
En définitive, serai-je une personne différente, plus à même d’aborder la suite du parcours avec sérénité et clairvoyance?

Commençons par le commencement: qu’est-ce qui se passe quand on largue les amarres?

Ce que je retiens d’abord est qu’il n’est pas si simple de vraiment laisser aller les choses, de vivre sans contraintes.
Dès que j’ai enfin eu du temps libre je me suis échiné à la remplir. On ne change pas des habitudes, une manière de vivre et d’être en quelques semaines.
Au stress du travail et de ses impératifs s’est substitué le stress de la page blanche. J’avais devant moi beaucoup de temps, tous les possibles et je ne savais pas quoi en faire. J’avais conscience de vivre un moment privilégié, d’avoir une opportunité peut-être unique dans une vie, et j’avais avant tout peur de ne pas être à la hauteur, peur de ne rien en faire d’important, d’intéressant ou tout simplement d’excitant.
Cette peur m’a suivi durant des mois et s’est même accentuée alors que le temps restant se contractait; j’ai dû souvent lutter contre cette angoisse du vide pour enfin comprendre et accepter ce que l’inaction, la lenteur ou le laisser-aller peuvent avoir de bon.

J’ai été habitué à être productif, à faire.
J’ai été formé à me fixer des objectifs, à me comparer, à être en compétition permanente, à vouloir progresser et «réussir ».
Comme nous tous, j’ai aussi été formaté à un mode de vie, à une lecture du monde, à un mode d’interaction avec les autres et à une certaine définition du succès et de l’ambition.

Mes premiers mois de temps libre m’ont d’abord permis de mieux comprendre l’existence et la nature de ce cadre. J’ai voulu prendre du recul sur la vie que je menais et la personne que j’étais, et l’inscrire dans un contexte plus large.
Qu’est-ce qui nous motive? Qu’est-ce qui nous pousse à mener la vie que l’on mène? Quel est ce cadre, est-il pertinent, et peut-on s’en soustraire?

Plusieurs livres m’ont d’abord inspirés et aidé à avoir une vision un peu plus claire: « La semaine de 4 heures », « La supercherie d’Icare » pour n’en citer que deux en exemple; les idées principales:
- Nous avons été formés à rentrer dans le cadre, à travailler dur pour devenir un rouage du système
- Ce système est en train de disparaitre avec la révolution numérique
- Il faut s’en émanciper au plus vite en osant être différent, faire ce que l’on aime et travailler pour soi en étant malin; ceci en s’appuyant justement sur les opportunités offertes par le numérique.

Ces livres (et d’autres) sont relayés par énormément de blogs, sites, podcasts que j’ai consommés avec immodération.
J’ai été séduit par ce qui me semblait être la panacée: on peut devenir ce que l’on souhaite, on peut tous être entrepreneurs, vivre de sa passion, et en plus le faire de n’importe où.
J’ai été séduit mais suis resté sceptique quant à cette promesse que tout est possible et qu’il suffit de se mettre au travail et d’appliquer la recette.
J’en ai fait le sujet d‘un blog et ai commencé à tester les techniques de changement et de développement personnel que j’ai trouvées: fixation d’objectifs, outils de productivités, auto-motivation…

Avec un peu de recul je tire beaucoup de choses de ces premières lectures et réflexions.

D’abord une prise de conscience: on peut changer à peu près ce que l’on veut en soi a condition de bien s’y prendre, on peut sans cesse progresser vers les objectifs que l’on se fixe.

Ensuite l’idée que le cadre dans lequel on vit existe pour une raison et que l’on peut en sortir, ou du moins ne pas le subir sans garder un certain recul.

Mais rapidement, à l’engouement de mes premières découvertes a succédé un doute quant à mon désir réel de suivre à la lettre les recommandations de ces nouveaux gourous (J. Canfield, T.Robbins, N.Hill, B.Tracy, J.Rohn…). Je me suis par ailleurs progressivement rendu compte que ces lectures suscitaient la naissance d’une nouvelle forme d’ambition et d’un stress qui m’empêchait à nouveau de prendre du recul et surtout de vivre dans l’instant présent.

Ce malaise ressenti au contact de certains de ces contenus s’explique il me semble par la nature des réponses apportées au désir de changement et de progrès: pour faire simple, très « américaine ».
Autrement dit, la définition classique de la réussite par l’argent est souvent centrale et on en reste à une étude très individuelle et matérielle de ce que doit être une belle vie. Il s’agit certes de prendre de la distance avec la manière dont on vit au quotidien et dont on voit les choses, mais l’idée est de devenir plus performant, productif, populaire, autonome ou compétitif, avec pour finalité de s’élever au-dessus des autres, si possible en devenant riche. On ne sort donc en fin de compte du cadre que pour mieux profiter du système…

Je me suis pris au jeu, j’ai rêvé de performance, de création d’entreprise vite revendue, d’influence. Je me suis vu comme Tim Ferris (auteur de La semaine de 4h), voyageant en permanence en gérant un business à distance. J’ai mis en place de bonnes habitudes pour changer d’état d’esprit et de comportement. J’ai voulu trouver ma raison d’être, ma passion parce que seul cela compte… Et puis je me suis rendu compte que je faisais peut être fausse route et que si tous ces bouquins disent la même chose c’est certainement qu’il y a des vérités a dire, mais aussi que celles-ci, et les recettes qui vont avec, se vendent bien.

J’ai donc pris un peu de recul et me suis recentré sur le voyage et sur des lectures d’une autre nature.

Tout ceci n’est pas linéaire bien-sûr; une année de vie, de recherche, de réflexion, d’expérimentations et de découverte est faite de vas et viens.
Il y a des moments de pur plaisir, de prise de tête, de rien, de trop, de discussions, d’introspection, d’observation, de lecture, de fête, de galère, de rencontres… Comme dans la vie « normale » mais avec peut-être plus d’intensité car plus de temps pour vivre et ressentir les choses.

Cette idée qu’il fallait prendre son temps a été centrale dans ma démarche et dans la manière dont cette année « off » a été vécue.

D’abord une lenteur volontaire dans le voyage. Nous avons choisi non seulement de nous autoriser à improviser un itinéraire, mais aussi de ne pas nous presser, de faire de longues pauses, d’être des nomades alternatifs, de traverser rapidement certains endroits en voyant les paysages par la fenêtre, avant de poser les valises pour tenter de comprendre la vie locale, d’en prendre la température et le rythme.
Nous avons ainsi été un peu habitants de León et de Corn Island au Nicaragua, de Medellin et de Cartagena en Colombie, de Sifnos en Grèce, nous nous sommes sentis Napolitains le temps d’une quinzaine et “Koh Phanganiens” pour un mois.
Quel privilège que de pouvoir prendre le temps de vivre, qui plus est où l’on veut!

A mes lectures effrénées sur l’urgence de changer et de progresser ont succédé des lectures plus « douces ». En vérité, c’est en allant vite et en m’interrogeant sur la notion de performance et de réussite que j’ai commencé à m’intéresser de plus près à l’idée de lenteur et de bien-être. Comme déjà dit, malgré (à cause) d’un emploi du temps très peu chargé, j’ai mis du temps à vraiment parvenir à me poser et a soulever mes œillères.

C’est là en quelques sorte la seconde phase du périple, avec des expérimentations, de méditations et de yoga notamment, des lectures plus philosophiques et spirituelles: Spinoza, Alain, Mathieu Ricard, Fréderic Lenoir, Eckhart Tolle…
Du bon et du moins bon, du plus ou moins profond; peu importe, tout cela m’a aidé à réfléchir au bonheur, au sens de la vie, à ce que réussir veut dire, et m’a fait découvrir de nouvelles pistes que je continuerai d’explorer pour pas mal de temps encore.
Je me suis rendu compte à quel point changer, ou plutôt progresser, est nécessaire, et qu’il y a une direction évidente à donner à ce progrès : la sagesse.
C’est le travail d’une vie, on a donc un peu de temps…

Etre sage c’est quoi?
N’étant pas sage moi-même il m’est difficile de répondre à la question, mais de ce que je comprends tout le monde s’accorde plus ou moins sur le sujet. On associe à la sagesse des comportements, des vertus, des valeurs que l’on peut tous appréhender: raison, modération, connaissance, bon sens, altruisme, générosité, tolérance… On voit l’idée, et on se dit donc qu’il y a du boulot.

Etre performant, être heureux, être sage… Etre dans son époque. Et donc comprendre son époque.
Voilà aussi à quoi j’ai accordé une grande partie de mon temps. J’ai en partie développé ce thème dans mon article « nous vivons une époque formidable ».
J’ai visionné beaucoup de documentaires et lu des ouvrages passionnants sur la manière dont fonctionne réellement notre monde et sur où cela nous mène. On sait tous que le constat est assez flippant, mais quand on creuse un peu plus comme je l’ai fait on réalise qu’on est certainement assez loin de la réalité: c’est ultra flippant!
Climat, inégalités, ressources, gouvernance, crise financière et économique… on connait les symptômes mais on a à priori tendance a largement en sous-estimer leur ampleur.
On connait aussi les causes mais il semble que rien ne change suffisamment ou suffisamment vite, malgré la bonne volonté de certains et quelques actions concrètes.

Pourtant ceux qui font ce diagnostic, les scientifiques, les experts, proposent presque tous des solutions. Tout le monde s’accorde à dire qu’on court à la catastrophe mais qu’il n’est peut-être pas encore trop tard.
J’ai donc voulu comprendre ce qui était proposé pour s’en sortir.
J’ai lu Rifkin, Hulot, Laloux, Rabhi et consort, qui font tous le constat d’un modèle à bout de souffle et d’une transition nécessaire et urgente dans différents domaines: le modèle économique et financier, l’énergie, la recherche et l’innovation, la consommation…
En fin de compte tout se recoupe, et bien que cela soit assez complexe, on comprend que le changement passe par l’individu ou plus précisément par des groupes d’individus, car tout mouvement de fond commence toujours par l’actions de quelques-uns avant de contaminer le plus grand nombre.

C’est ainsi que le travail de compréhension des choses du monde et de changement personnel est profondément lié à l’évolution dont le monde a besoin.
Et cette prise de conscience progressive a pour moi été rythmée par le livre et surtout le MOOC d’Otto Scharmer, ULab (Transforming Business, Society and Self) que nous avons suivi avec ma femme et 45 000 autres personnes en simultané dans le monde. Passionnant!

En définitive j’ai en fait été ramené à un principe de réalité: tout projet de vie s’inscrit dans un contexte plus large. Et ce contexte est aujourd’hui différent de tout ce que les générations précédentes ont connu.
Penser sa vie, son bonheur, son succès, son travail doit se faire plus que jamais en « connaissance de conséquences ». Et ce n’est évidemment pas simple car cela suppose d’abord de faire l’effort de vraiment s’ouvrir avec honnêteté aux enjeux globaux et à leurs causes profondes, et ensuite d’être prêt à en tenir compte dans la manière dont on gère sa vie.

J’en suis là.

J’ai fait l’effort d’étudier et de tester un peu et j’ai eu la chance d’avoir le temps pour le faire.
Je n’ai que des débuts de réponses mais j’ai le sentiment de commencer à discerner les bonnes questions.

J’ai vécu une expérience inoubliable et j’ai eu la chance de la partager.
J’ai beaucoup appris sur un tas de choses, sur moi-même, sur le monde en essayant de prendre du recul et de vivre et regarder les choses avec un œil neuf.

Le plus dur sera maintenant de mettre en pratique ces théories du changement sur la longueur, de continuer de progresser et si possible avec honnêteté, cohérence et courage.
Changer vraiment est difficile mais il est rassurant de se dire qu’on peut le faire sans nécessairement tout remettre à plat d’un coup; au contraire la transition peut être progressive, douce et joyeuse; c’est certainement d’ailleurs ainsi qu’elle dure.

Je vais maintenant continuer d’explorer ces idées et les théories qui vont avec, mais avec un angle plus large, moins autocentré.
Je vais aussi tenter d’appliquer ces beaux conseils à moi-même tout en reprenant une vie normale. A quel point suis-je prêt à faire des compromis avec mon mode de vie, mon confort? A quel rythme? Ce n’est que confronté à la réalité du « retour à la ville » que je trouverai mes réponses.

Mais je suis sûr d’une chose: le changement est certainement ce à quoi notre génération sera le plus confrontée au cours de son existence; tout bouge, tout s’accélère et tout est lié.
Il faut s’y préparer, anticiper, comprendre pour espérer mener une belle vie dans un monde vivable. Les changements individuels, comme systémiques, sont plus que nécessaires, ils sont inévitables, l’époque l’exige.

Je continue de creuser…


Originally published at www.thebigchangetheory.fr on January 21, 2016.

Carnet de route

Des idées et des impressions sur ce que je vis, vois et entends

Julien Devaureix

Written by

Digital and innovation professional, trying to understand tomorrow to make sense of today. Traveller, photographer, life experimenter & podcaster @sismique.fr

Carnet de route

Des idées et des impressions sur ce que je vis, vois et entends

Welcome to a place where words matter. On Medium, smart voices and original ideas take center stage - with no ads in sight. Watch
Follow all the topics you care about, and we’ll deliver the best stories for you to your homepage and inbox. Explore
Get unlimited access to the best stories on Medium — and support writers while you’re at it. Just $5/month. Upgrade