Cartes communes

Personnalisées avec les données, les cartes contemporaines se concentrer sur l’individu. Mais les cartes subjectives se rapportent aussi souvent à l’épopée personnelle. Il est plus difficile de faire une carte à plusieurs. S’il n’y a de réalité que celle que je perçois, quelle est alors la réalité de l’autre ?

Les cartes communes existent quand, justement, les individualités se rencontrent.

Les cartes personnelles peuvent être un point de départ : plusieurs sources qui matérialisent leurs ressentis par des cartes rendent explicitent l’implicite et permettent de confronter les différents points de vue pour ouvrir un dialogue.

On peut imaginer des espaces urbains documentés et pensés d’après une multitude de cartes personnelles. C’est d’ailleurs l’ambition de la designer Annelys de Vet. Elle édite des Atlas subjectif de … Mexico, Palestine, Serbie, du Hainaut etc. Ces atlas rassemblent des cartes du pays ou de la région faites par ses habitants. Mais en plus des cartes, ils collent et photographient les typologies d’éléments qui participent à l’image et à l’ambiance des lieux. L’ensemble forme une étude sensible du territoire, un rapport citoyen qui tente de représenter toute l’étendue des rapports aux espaces.

Mais multiplier les visions ne suffit pas. Des dispositifs numériques -ou physiques plus complexes- permettent de créer des plateformes dynamiques, qui passent d’un point de vue à un autre, en faisant circuler les métadonnées (descriptions, commentaires, noms) entre différentes cartes.

Le commun se trouve sans doute dans les articulations, géométriques ou imaginaires, qu’on peut trouver entre plusieurs cartes subjectives.

Catherine Jourdan a réalisé dans plusieurs villes des ateliers de cartes subjectives et collaboratives de quartiers. Accompagnée d’un graphiste, elle entre en résidence dans des quartiers et accompagne les participants à produire collectivement une image de la ville. Ici à Rennes, dans la partie sud de la Ville, les enfants ont noté leurs habitudes, leurs perceptions, les envies … Le projet démarre sur une feuille blanche. Aucun fond de carte n’existe : il est important que les échelles, elles aussi, puissent être modifiées selon les perceptions -le centre ville est ici bien plus loin qu’il ne l’est en réalité, il semble inaccessible-. Au delà des perceptions de chacun, ce projet vise à faire ressortir le commun. Ce commun que la carte cherche à approcher, c’est « la ville » qui l’incarne. Celle-ci est d’abord un prétexte (un support) pour proposer un espace de jeu décentré : on ne parle pas de soi, on parle de la ville, et en parlant de la ville, on parle de ce qu’il y a de commun de soi aux autres. En cela, la carte est un objet-tiers, transitionnel, permettant de formuler la manière dont se noue des subjectivités.

C. Jourdan rappelle une chose : la carte est aussi -surtout- un outil de médiation. Elle éveille les citadins sur la question des espaces communs et permet de fédérer des communautés autour des territoires partagés. Lors du premier atelier mené par Urbanité Engagée, les enfants sont arrivés au compte-gouttes et rejoignaient au fur et à mesure le groupe rassemblé autour d’une carte de Schiltigheim. Chacun était invité à situer sa maison et très rapidement les enfants montraient du doigt leurs écoles respectives, les parcs qu’ils côtoient etc. À partir de là, les discussions ont fusé : Quels sont les points géographiques communs aux uns et aux autres ? Les projections communes ?

J’avais déjà pu observer le rapport à la cartographie lors d’une courte résidence dans un petit village alsacien. Nous avions dessiné un fond de carte très sommaire du village et les résidents étaient invités à remplir la feuille de ce qu’ils voulaient : anecdotes, points de vue et parcours favoris, noms locaux donnés aux rues, parcs, etc. Pour constituer une carte plus proche des ressentis du territoire par les locaux, nous avons parcouru le village pendant cinq jour, à la quête de témoignages que nous avons, plus tard, traduits graphiquement.

La carte présentée aux habitants du village comme celle montrée aux enfants de la MJC, est un support à l’échange humain, au partage d’expériences, de savoirs parfois et est de fait une bonne introduction au faire-ensemble.

L’édition de cartes collaboratives est facilitée par le numérique, qui favorise l’auto-référentialité. Le processus contributif et le crowdsourcing sont largement explorés depuis que OpenStreetMap, en 2004, commence à constituer une base de données géographiques libre du monde (permettant par exemple de créer des cartes sous licence libre), en utilisant le système GPS et d’autres données libres, ajoutées par des contributeurs membres de la communauté. Cette plateforme permet de construire la carte, de la compléter au fur et à mesure des connaissances du terrain des différents acteurs. Mais le projet ne s’ancre pas que dans le virtuel : des rencontres appelées Cartoparties s’organisent dans les villes. Les participants ratissent, en équipe, une zone définie pour ensuite la documenter sur OpenStreetMap en précisant ce qui s’y trouve, en ajoutant des indications.

Certaines communes se sont d’ailleurs approprié les cartes numériques collaboratives pour réaménager leur territoire avec l’aide des habitants. La plateforme Carticipe est une application en ligne de démocratie participative, où chaque citoyen peut voter pour ou contre des propositions d’aménagements, ajouter ses idées …En 2014, des acteurs locaux strasbourgeois -Repérage Urbain et Rue89Strasbourg- ont mis en place une concertation 2.0. Objectif : imaginer Strasbourg 2028. La carte est devenue un outil de débat constructif au moment de la campagne des élections municipales, mais les suggestions n’ont pas été prises en compte par l’Eurométropole. Le dispositif numérique s’ajoute en effet parfois à la longue liste des actions dites vitrines mises en place par les puissances publiques.