Condition : reconnaître l’expertise d’usage

et la légitimité des habitant·e·s à contribuer aux espaces urbains

Les espaces publics communs existent quand les habitants, ensemble, sont considérés comme partie intégrante des acteurs urbains. Les rôles de chaque partie doivent être redéfinis mais, parfois, les responsables urbains reprochent à la participation citoyenne de confronter la légitimité des “experts” et des “profanes” de l’action publique. Mais l’habitant n’est-il pas un expert du terrain de par ses pratiques quotidiennes ?

Showbow lors du festival — projet open source

Dans le cadre du Festival Urban Prototyping de San Francisco, la ville a invité artistes et citoyens à réinventer en tant que piétons des espaces conviviaux au cœur d’une artère commerciale. Les idées prototypées, installées pendant 2 semaines, ont permis aux services municipaux d’observer les interactions entre dispositifs et passants. Cette étude a ensuite grandement influé sur le projet de réaménagement de la place. Mais l’agencement des espaces publics n’est jamais réellement fini ; les usages évoluent et devraient être considérés comme la poursuite logique de la conception. S’inspirer des usages pour penser la ville ne suffit pas : il s’agit d’inclure les communautés d’habitants tout le long du processus et non plus seulement sur une courte période de temps donnée.

Les habitants ne sont pas seulement consultants, mais considérés comme experts de leurs pratiques et de leur territoire.À la manière de savants, ils développent des savoirs du terrains. Le qualificatif “savoir” a longtemps été réservé à ce que produisaient les “savants” puis les “chercheurs”. On peut alors parler de savoirs vernaculaires -c’est à dire non-scientifiques-. Le site Hypergéo donne cette définition :

Tout comme le savoir savant, ils s’affirment comme une construction intellectuelle et non pas seulement comme une praxis fondée sur l’expérience empirique. Ils s’élaborent par la mobilisation conjointe d’unités d’informations de types très divers, issues de l’expérience (du terrain), de raisonnements abstraits relevant de la géométrie, de la physique, de la biologie, etc., ainsi que de réflexions d’ordre philosophique. Ensemble, toutes ces unités d’information forment des savoirs géographiques vernaculaires.

Si ces savoirs existent, ils n’en sont pas moins reconnus. Par les puissances publiques d’abord, qui doivent remettre en question la légitimité de ses experts urbains.

Le quartier Gare de Strasbourg connaît depuis plusieurs année un conflit avec la municipalité, au sujet du prolongement d’une ligne de tram qui couperait dans le faubourg, au cœur de la vie de quartier.Après plusieurs échanges infructueux avec Strasbourg, plusieurs associations du quartier se sont réunies et ont collectées des fonds pour faire appel à un bureau d’étude qui appuiera la proposition bis proposée par les habitants. Bien sûr, le projet fait débat au sein même du quartier, mais les associations regrettent que la municipalité n’ai pas entendu leurs oppositions. L’appel à un bureau et ses experts, devrait, selon elles, donner du poids à la proposition : si les savoirs vernaculaires sont peu pris en compte, peut être que l’intervention d’un tiers -designer, qui met en forme et modélise la proposition civile- permettrait à la municipalité de reconsidérer la collaboration.

Mais les habitants eux-mêmes doutent souvent de leur capacité à intervenir dans le processus urbain. Rancière défend l’idée que toutes les intelligences sont égales. Il écrit :

Ce qui abrutit le peuple, ce n’est pas le défaut d’instruction mais la croyance en l’infériorité de son intelligence

Lors des projets collaboratifs, enfants comme adultes se pensent parfois dénués de la capacité à bâtir, à concevoir, à penser ou repenser. La médiation doit alors faire partie intégrante des projets collaboratifs, en valorisant l’image du citoyen-acteur. Le collectif ETC réfléchie aussi à cette médiation à chacun de leur projet. À Rennes, ils ont organisé un chantier ouvert de deux semaines dans le cadre de la concertation engagée par la ville pour requalifier la place de Prague et définir ce qu’elle pourrait devenir pour les quarante années à venir avec les habitants. Il a surtout fallu proposer un support alternatif de concertation, en touchant une population peu investie dans les processus décisionnels. Le collectif a réalisé une série d’affiches pour inviter les habitants à participer au chantier et faire prendre conscience que chacun peut être moteur des transformations de son cadre de vie.

Affiches du collectif ETC

/Usagers de l’espace

L’implication d’un grand nombre de citadins permet surtout de croiser les expériences du terrain. Georges Perec introduit son livre Espèces d’espaces comme étant le journal d’un usager de l’espace. Il y décrit les rapports qu’il entretient avec ses différents environnements urbains : son quartier, sa rue, son immeuble … Ses talents d’écrivain nous permettent de comprendre ses interactions avec les espaces. Car l’expérience du terrain est différente pour chacun. Edward Hall constate que les individus originaires de cultures différentes habitent des mondes sensoriels différents. Les sensations kinesthésiques que chaque citadin éprouve dans la ville, ses rues etc. changent d’une culture à une autre, d’un sexe à l’autre, d’un statut social à un autre …

Les usages des espaces publics sont eux aussi très divers. En plus des pratiques appréhendées par les urbanistes — se déplacer à pied, à vélo, en voiture, s’asseoir parfois, profiter des végétaux et des jeux aux parcs — les citadins peuvent détourner les espaces pour les adapter à leurs pratiques.

Démocratie créative, Strasbourg, détourne le mobilier urbain pour faire du sport

À la vue de cette diversité des perceptions et pratiques de la ville, comment considérer la place d’experts de l’urbain extérieurs qui n’ont pas l’expérience du terrain nécessaire et qui ne cherchent pas systématiquement à multiplier les regards ?

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