Démocratiser le projet urbain

Un des rôles du designer urbain ?

Accompagner les communautés urbaines, c’est en premier lieu démocratiser -c’est à dire mettre à la portée de tous- tous les éléments nécessaires à la gestion et à la conception des espaces publics.

Les municipalités s’ouvrent à l’ouverture des données et rouages publics. Mais la seule mise en partage ne suffit pas à rendre transparent. Un travail graphique est nécessaire pour rendre accessibles et lisibles les contenus partagés. Si la ville de Strasbourg, par exemple, commence à développer une politique d’open-data, les données ne sont pas mises en forme et apparaissent indigestes à l’écran . Le rôle du designer se trouve aussi certainement là : penser la distribution et la mise en forme des contenus ouverts.

Données de Strasbourg.eu : Espaces de jeux de la ville

SF Better Streets est un dispositif en ligne mis en place par la ville de San Francisco. Il vise à outiller les citadins (individus, associations, commerçants…) afin qu’ils proposent des améliorations dans leur quartier ou leur ville, un pas de plus vers la conception de rues “pour tous” ; des rues répondant mieux aux besoins de tous les citadins, agissant sur les piétons, cyclistes, véhicules, les équipements et le mobilier urbain, la qualité de vie, la circulation …

Les outils numériques permettent à la fois interactivité, structure hypertexte complexe et animation. Ces dimensions, mises au service de la compréhension des mécanismes du projet urbain et du dialogue participatif pourraient permettre la co-construction des projets liés aux espaces publics.

L’outil internet participe aussi grandement à la démocratisation du projet urbain. De nombreuses ressources -tutoriels, guides, kits open source — apparaissent sur le web et documentent les manières d’intervenir dans les espaces publics et de participer à l’élaboration des lieux.

Votre ville est à vous, sachez la conserver, édité par le conseil de l’Europe, 1975, 103 pages

Mais la démocratisation de l’urbanisme n’a pas attendu l’existence du Web. En 1975, Yona Friedman répond à une commande du Conseil de l’Europe et écrit Votre ville est à vous, sachez la conserver. Le ton est donné dès l’édito : le document s’inscrit dans une campagne qui vise à provoquer une prise de conscience et un appel à l’action. Friedman imagine une ville fictive, Machinbourg, et développe plusieurs scénarios qui la modifient au fur et à mesure. Schéma après schéma, il étudie et dessine la façon dont Machinbourg est affectée par les différentes modifications et propose au lecteur les méthodes pour qu’il puisse effectuer ces analyses lui-même. L’ouvrage est en fait un manuel d’autoplanification et fait partie d’une série d’éditions qui présentent toutes schématiquement des méthodes d’autoplanification architecturale, sociologique et urbaine aux habitants des villes. Le manuel débute par la redéfinition des notions d’architecture, d’urbanisme et de gestion des biens communs : l’habitant est au cœur du processus et le concepteur traditionnellement considéré comme expert devient un technicien-conseiller aux services d’usagers quasi autonomes.

Bien que Friedman ait largement théorisé le sujet, il explique ici très simplement des notions et des modes de fonctionnement en réalité plus complexes. Le manuel est un outil de médiation à part entière. Le mode de représentation graphique très économe choisi par Yona Friedman, également plasticien, permet au message d’être saisi par le plus grand nombre. La simplification extrême du dessin résonne ainsi avec le travail de vulgarisation effectué pour que le propos soit énoncé dans un langage accessible à tous : il appartient aux citoyens de mettre en oeuvre les alternatives à la planification urbaine des spécialistes pour des espaces plus en phase avec les réalités du terrain. Il explique :

J’ai essayé d’ailleurs, d’exposer ces idées et ces tendances en un langage simple, compréhensible par tous, enfants et analphabètes aussi bien qu’intellectuels. Traduisant nos connaissances en matière d’habitat, d’environnement, d’organisation sociale, de santé, d’alimentation, etc., une ‘encyclopédie simple”, rédigée dans le style des B.D., encyclopédie facile à lire (et aussi à afficher), représenterait sûrement la clé qui ouvrirait la voie à toutes les innovations sociales non paternalistes.

Les manuels de Friedman s’inscrivent dans un mouvement d’éducation populaire. Le principe est de promouvoir, en dehors du système d’enseignement traditionnel, une éducation visant le progrès social. L’éducation populaire a pour concepts-piliers l’émancipation

  • la conscientisation
  • le développement du pouvoir d’agir
  • la transformation sociale
Bannière des APU historiques de Lille / Fives / Roubaix

De nombreux ateliers populaires d’urbanisme ont vu le jour en France depuis les années 60. Ces ateliers élaborent in situ des alternatives citoyennes aux renouvellement urbains pensés par l’Anru -Agence nationale de rénovation urbaine- ou aux politiques inadaptées de la ville et portent la voix des habitants jusqu’aux autorités compétentes.

Article suivant : Réveler l’invisible et l’informel