Espaces individualisés

Le territoire est une réalité propre à chacun. Milon écrit que si la carte du topographe décrit, au mieux explique, celle du peintre imagine jusqu’à donner sens à la réalité d’une étendue déjà présente pour en faire un lieu, ou plutôt haut lieu, le génie du lieu. La peinture rend le territoire vivant en l’interprétant et en donnant à voir une subjectivité : la carte devient alors peinture, sorte de fenêtre ouverte, non pas sur le monde, mais sur l’espace intérieur du voyant.

Mapping Manhattan, A love (and sometimes hate) story in Maps rassemble les cartes de 75 new-yorkais. Chacune schématise les expériences et souvenirs de leurs auteur dans le quartier : on retrouve les cartes d’artistes ou de personnages public, comme Yoko Ono, mais aussi celle de citadins anonymes. Betty Cooper, à l’origine du projet, a distribué dans les rues une centaine de fonds de carte de Manhattan en ne donnant qu’une simple instruction : fill it in with whatever best captures your experience of the city. Les cartes étaient toutes affranchies, prêtes à êtres renvoyées à l’auteur. L’expérience fut un réel succès et l’ensemble des auto-portraits cartographiques ont été mis en ligne puis édités. Les moyens graphiques engagés sur chaque carte sont très variés et reflètent la diversité des rapports à la ville.

Mais la cartographie, aujourd’hui, tend parfois à l’hyper-individualisation.

Les cartes sont toujours centrées sur un point, bien représentatif du point de vue de l’auteur. L’orientation du plan diffère ainsi, depuis longtemps, selon les pays -comme les cartes du monde où la France est au milieu-. Le numérique s’est inscrit dans cette idée que celui qui lit la carte en est le centre. L’avènement du GPS déjà modifiait le rapport à la mobilité en fixant le véhicule au centre de l’écran. La carte, elle, est mobile et défile au fur et à mesure du trajet. Ce mode de représentation rompt complètement avec les anciennes’ cartes IGN qu’il fallait manipuler pour suivre du doigt le parcours réalisé : c’est le véhicule qui se déplaçait.

L’utilisation de la géolocalisation s’est étendue avec les cartes en ligne qui s’adaptent quasi-systématiquement à leur lecteur.

La personnalisation algorithmique des cartes en ligne est un phénomène plus récent. Ces services, principalements proposés par Google, lisent l’utilisateur -ses données- pour lui proposer une carte élaborée autour de lui, à partir de lui. Xavier De La Porte parle d’égo-cartographie.

Il raconte le phénomène :

Par exemple, Google sait que vous aimez les chaussures, donc quand il vous géolocalise, ce qu’il place sur la carte autour de vous, ce sont les magasins de chaussures, le monde se configure selon vos intérêts supposés de consommateurs. D’autres services peuvent organiser des représentations du monde autour d’autres critères : le moi qui fait du vélo, le moi malade. Les questions que cela pose sont éminemment politiques, mais on pourrait poser la question d’un point de vue psychopathologique. Qu’est-ce que ça fait, à force, de regarder des cartes qui me mettent toujours au centre du monde ? Pas mon pays, mais moi, la petite bulle rouge ou bleue qui me représente, à partir de laquelle s’organise tout l’espace représenté, les rues, le quartier, la ville, la région, le pays, le continent, et qui, même si je dézoome et élargis au maximum, continuera de rester au centre ?