Freins politiques et juridiques

L’idée d’espaces publics communs est menacée par plusieurs tendances.

D’un côté, le marché tend à devenir un acteur de premier plan dans les politiques urbaines. Les délégations de services publics et partenariats de construction se développent et bloquent tout débat citoyen. Même en France où les puissances publiques, ont toujours tenu un grand rôle dans la conduite des politiques urbaines, on voit se développer des propositions « clés en main » de grands groupes pour la conception et la réalisation de nouveaux morceaux de ville dont ils auront ensuite la gestion.

Mainmise sur les villes, Claire Laborey, ARTE France, 2015

D’un autre côté, la muséification pèse sur la vie de certains quartiers. La petite France de Strasbourg est un exemple : les zones touristiques sont restaurées et se figent dans le temps. Leur règlement limite plus encore l’appropriation. Ce n’est pas le cas du quartier Gare, zone très populaire qui n’en est pas moins touché par les dégradations du temps. La partie basse du quartier connaît un abandon des services d’urbanisme particulièrement discuté dans les médias locaux. Renommée à l’occasion La zone maudite, les habitants formulent de nombreuses améliorations possibles mais regrettent l’absence de suivi et de mise en oeuvre des idées par la municipalité.

Le boulevard de Lyon, la “zone maudite” ? (Photo GG) / Article sur Rue89.strasbourg

Pourtant, alors que Strasbourg est en train de vivre une nouvelle révolution urbanistique dans son étalement vers l’Allemagne et que de nombreux projets d’envergure voient le jour, les zones du quartier gare semblent souffrir d’un manque d’intérêt de la part des pouvoirs publics.


Les espaces publics pourraient être toujours en chantiers, pensés comme des espaces de proposition, actionnables par et pour les citadins plutôt que comme des éléments terminés.

Les municipalités ont cependant du mal à se doter de la souplesse nécessaire. Donner aux citadins des capacités d’intervenir dans l’espace urbain demande d’imaginer de nouveaux modèles d’assurance. Le mouvement des communs appelle, lui, les municipalités à écrire des charte des communs qui partageraient les responsabilités -l’Italie est très en avance sur ce point-. D’autres modes de partenariats sont déjà prévus par la loi, comme par exemple le service d’intérêt économique général qui permet de confier à la société civile l’exécution d’un besoin d’intérêt général.

Campagne de Strasbourg, Eurométropole, 2017

Plus modérément, le droit prévoit la consultation et la participation du public dans l’élaboration des politiques de la ville. Les principes sont prometteurs, mais la mise en œuvre se montre plus timide … Les collectivités préservent les prérogatives décisionnelles des élus et la légitimité technique des services municipaux.

La participation citoyenne se limite alors souvent à la consultation, voire même à la simple information. Les dérives observées du participatif se multiplient : démagogie, ralentissement considérable du temps de l’action publique, surreprésentation d’un petit groupe d’individus (tantôt nymbistes, tantôt groupe d’intérêt) … Les participants aux dispositifs expriment parfois leur insatisfaction quant aux modalités des débats -les thèmes abordés sont verrouillés par la municipalité- et le manque de prise en compte de leur paroles. Les collectivités n’accordent pas souvent les moyens financiers, organisationnels et humains nécessaires à l’application des préconisations citoyennes.

Les constats sont les mêmes à Strasbourg où la participation citoyenne prend la forme de conseils de quartiers. Cette instance de débat s’organise autour de 409 membres permanents répartis en 10 quartiers. Très souvent, les citoyens présents aux réunions publiques sont les mêmes : il est difficile d’atteindre une représentativité satisfaisante lors des consultations citoyennes.

C’est là où vous designers avez du boulot : il faut aujourd’hui imaginer de nouvelles formes d’implications qui touchent un public plus large.

D’autres citoyens refusent de prendre part aux débats tels qu’ils sont proposés par les autorités publiques, les considérant comme biaisés et inutiles. Les plus militants pratiquent l’urbanisme tactique : ils revendiquent, par leurs interventions directes sur le territoire, un droit d’action et de parole face à l’urbanisme productiviste. Ces mouvements de résistance indiquent une différence entre les façons, respectives de l’habitant et de l’aménageur, de concevoir le territoire urbain. Les différentes actions, entre autres développées par les associations d’habitants, soulignent alors l’importance des lieux et de leurs fonctions locales.

Enfin, les espaces publics tendent à être de plus en plus aménagés pour les résidents (les élus cherchant avant tout à rendre visible leur action et à témoigner de leur capacité d’écoute pour se maintenir aux élections suivantes) et par les résidents eux-mêmes, lorsqu’ils sont impliqués dans le processus de décision. Les usagers de passage et ceux que l’on considère comme “indésirables”, sans-logis, zonards, errants …, sont eux toujours écartés de la participation.

Dans ce contexte, le design peut sans doutes penser des nouveaux moyens de concertation et de faire ensemble plus efficaces. En attendant l’évolution des politiques urbaines, les designers peuvent lancer une impulsion qui, au moins nourrira le débat, au mieux fera écho dans les municipalités ou auprès des habitants pour continuer à vivre d’elle même.

Prochain article : Rapports culturels aux espaces publics