Usages de la cartographie

vers une ville co-gouvernée

Les situationnistes dressaient déjà dans les année 1950, à l’aide des vieilles cartes, de vues photographiques aériennes et de dérives expérimentales une cartographie influential qui manquait jusqu’à présent.

Il ne s’agit plus de délimiter précisément des continents durables, mais de changer l’architecture et l’urbanisme.

La carte est un élément de travail essentiel des projets urbains. Les penseurs urbains y projettent leurs idées et élaborent de nouveaux plans d’urbanisme en se basant plus sur les données cartographiques que sur les données recueillies sur le terrain. La cartographie, ce support qui donne la sensation d’être une preuve fidèle du territoire …

Carte de la fictive Utopia, par Ortelius 1959 / selon Utopia de Thomas Moore, 1516

Mais la carte est avant tout une image. Le fait de créer une image suppose que l’objet représenté est absent. Traditionnellement, la géographie -et donc la cartographie, se veut objectivante : la carte n’est fondamentalement le point de vue de personne et produit un point de vue abstrait d’où se totalise un territoire. Depuis la haute Antiquité, l’humanité semble ressentir le besoin de connaître et de marquer son territoire.

Ainsi, pendant très longtemps, la carte a eu pour objectif, entre autres, d’être un aide-mémoire (distante, lieu, direction, toponymie, appartenance des terres) . Depuis, ceux qui s’en servent les pensent vraies, bien que ou parce que géométriques.

Elle est d’abord une production graphique. La croyance en la carte objective nous conduit souvent à survaloriser l’image au détriment du réel -le territoire-. La carte pourrait plutôt être considérée comme une mise en scène du territoire qui s’appuie sur trois grands moments : la réflexion en amont, la construction au centre l’interprétation et la communication en aval. À chaque étape, le cartographe intervient personnellement et, à la manière du monteur vidéo, fera des choix, des découpes, jouera des échelles, des cadrages etc. La cartographie, comme l’art pour Paul Klee dans son credo, ne restitue pas le visible, il rend visible.

La carte possède intrinsèquement une sélection et une interprétation de ce qu’elle représente. En fait, le cartographe se veut l’interprète entre la réalité et le lecteur.

Mais l’interprétation n’est jamais neutre. Philippe Vasset est allé voir, pendant un an, ce qu’il y avait dans les zones vides -laissées en blanc, sans indications- des cartes IGN d’Ile-de-France. Il découvre des bidonvilles,des friches accueillant abris et jardins de fortune, des zones mouvantes provisoirement laissées à l’écart des projets d’aménagement et aussitôt occupées de manière alternative. Ces réalités n’apparaissent pas sur les cartes officielles et cet article note que ce décalage est plus problématique encore : La conception de l’espace public en particulier a été (et reste) majoritairement déterminée par les cartes officielles, les statistiques et les limites administratives, sans que soient prises en compte d’autres visions de la ville, notamment celles de tous ceux qui la vivent au quotidien.


La carte est une vue de l’esprit

Faire une carte est un exercice intrinsèquement subjectif. Gaston Bachelard expose que l’homme imagine d’abord et voit ensuite. L’auteur traite des pratiques scientifiques en général, mais appliquons sa thèse à la cartographie : pour atteindre l’objectivité, le cartographe devrait rompre avec toute sensation ou perception pour livrer dans la carte un regard parfaitement extérieur et détaché qui ne laisse rien voir de sa personne ni de sa pensée. Toute objectivité, dûment vérifiée, dément jusqu’au premier contact avec l’objet . L’homme devrait alors réaliser beaucoup d’efforts intellectuels pour prendre une attitude objective.

Mais le cartographe est forcément amené à faire des choix.

Version icosaédrale de la Dymaxion Map, dessinée par Shoji Sadao, 1952

Déjà, la carte représente la réalité construite selon l’une des deux-cent combinaisons possibles pour projeter la sphère en plan. En suite, l’auteur devra trier les informations qui figureront sur la carte et celle qui seront mises de côté. Mark Monmonier avance que face à la complexité du monde, il est impossible de représenter justement le territoire sur la surface d’une feuille de papier sans le déformer : comme toute autre représentation du réel, la carte ne peut prétendre à l’exhaustivité.

Même les cartes les plus fidèles à la réalité restent infidèles par leurs exagérations, leurs tromperies et leur caractère. La carte nous manipule, nous qui en sommes à l’origine.

Aussi, la carte est un support de communication. On peut la considérer comme un langage, visuel même puisqu’elle s’exprime à base de signes. Ce langage graphique est un système spatial permettant l’analyse des relations qui existent entre plusieurs sémantiques lit-on dans les ouvrages de cartographie. Les éléments cartographiques, choisis, orientent le contenu sémantique : la démarche sémiologique considère que tout élément sur une carte a une signification. Soit parce que l’auteur utilise sciemment un élément graphique afin qu’il soit le support du message à transmettre, soit parce que sa présence, parfois dénuée de signification, impose au lecteur d’interpréter le signe pour comprendre le message.

Alfred Korzybski, initiateur de la sémantique générale, est l’auteur de la célèbre citation : Une carte n’est pas le territoire. Cette métaphore lui permet d’introduire la sémantique en comparant carte et mot : si la carte n’est pas le territoire et ne représente pas tout le territoire, le mot n’est pas ce qu’il représente et ne représente pas tous les « faits » pensés par celui qui les prononce. Catherine Jourdan, philosophe et cartographe, complète cette idée : la carte est un discours.

La Palestine n’apparait pas sur Google Maps

Ainsi, toute carte est une vue de l’esprit et pourrait être nommée « cartographie subjective ». Cette appellation tient à la fois de l’oxymore et du pléonasme et met le doigt sur les tensions propres à la pratique cartographique.

Article suivant : Révéler l’esprit des lieux