Les espaces publics comme communs

Déjà, c’est quoi un espace public ? La notion est en fait polysémique : depuis son apparition, le terme se réinvente au rythme des lois et des usages, et ne cessera sans doute jamais d’évoluer.

Il signifie, au moins, deux choses, selon qu’il est singulier ou pluriel. Pour Thierry Paquot, l’espace public relève de la philosophie politique et évoque le lieu du débat et de la pratique démocratique ; tandis que les espaces publics désignent les endroits accessibles au(x) public(s), arpentés par les habitants, qu’ils résident ou non à proximité . Les espaces publics sont physiques, définis géographiquement et régis par la loi puisqu’ils appartiennent au domaine public. Ils sont de fait organisés par la municipalité, mais contrairement aux lieux publics, ils ont vocation à être habités par tout un chacun.

Ces espaces sont la scène d’une hétérogénéité considérable d’actions et d’acteurs qui cohabitent temporairement. Lieux de passages, de rassemblements, d’activités, de vie parfois … les espaces publics forment un réseau au cœur des villes. Considérés comme extensions de l’espace privé ouvert sur les autres, ils sont une zone de socialisation importante. C’est ce qu’ Edward Burra nous montre lorsqu’il représente le Harlem des années 30.

Edward BURRA, Harlem 1934, Collection Tate, 1934, Encre et gouache sur papier, 794x571mm

Des personnages interagissent, depuis leurs fenêtres parfois, dans la rue: en discutant, jouant aux cartes sur les escaliers, lisant le journal au pied des buildings new-yorkais. La communauté afro-américaine peinte s’approprie la ville de manière informelle, l’utilise comme espace de rencontre.

Mais ce concept de la ville est bloqué par la dialectique capitaliste fondée sur la différence entre bien public et bien privé. De ces deux pôles émergent l’État et le marché comme deux seuls possibilités pour gouverner les espaces publics. Les citadins jouent les rôles dictés par le marché et par l’État — celui de consommateurs avides et celui de citoyens dociles. Mais une position intermédiaire est offerte par la notion de commun. Rarement concept se sera montré aussi malléable. Ses déclinaisons dans les champs politique et universitaire sont multiples : bien commun, biens communs, commun, communs. Les principes défendus sont globalement les mêmes, il s’agit pour la multitude de se réapproprier et de gérer ensemble tout ce qu’il est d’ordre général ou public.

Ce positionnement médian s’oppose tant au public qu’au privé et permet à des communautés de gérer des biens partagés de manière optimale en préservant les différents écosystèmes. C’est un mode de gestion au final très ancien et pratiqué partout. Les ressources communes étaient au départ seulement tangibles : les terres, les bêtes, l’eau. Avec le numérique, d’autres ressources alors immatérielle se développent comme des communs.

Dans tous les cas, selon les recherches d’Elinor Ostrom, le commun existe quand une communauté peut agir sur la maintenance, l’évolution et la gestion des ressources qu’elle utilise selon une charte de gouvernance co-établie.

Le Monde Diplomatique soulevait il y a quelques mois que la philosophie des communs aboutissait parfois à un éloge sans nuance des capacités d’auto-organisation des communautés civiles. Benjamin CORIAT écrit que ces mouvements ont besoin de l’état pour se développer : la reconnaissance légale et l’appui juridique fourni par l’état doivent aider les communs à se pérenniser. Et si les communs ont souvent leur propre souveraineté, les espaces publics sont sur ce point particuliers : ils dépendent par nature des autorités publiques et d’un nombre d’acteurs considérable.

Christiania, Ville libre au centre de Copenhague, fonctionne comme une communauté intentionnelle autogérée,

Plusieurs expérimentation de villes construites autour de communautés, bâtie par des auto-constructeurs et auto-gérées ont vu le jour après les années 1960. Patrick Bouchain rappelle dans une interview sur Strabic que ces mouvements utopistes des se faisaient souvent contre l’institution.

L’utopie des années 1960 n’est pas celle des années 2010. À l’époque, la nécessité était de se rebeller, aujourd’hui la nécessité est démocratique.

Concevoir les espaces publics comme un commun consiste alors à penser un modèle de ville co-produite entre public et public, où les communautés civiles ont un pouvoir de décision et d’action majeur. Plus précisément, la ville en commun s’appuie sur les deux processus constitutifs urbains pratiqués communément : l’un est construit « par le bas », il s’appuie sur les individus, leurs libertés, et responsabilités ; l’autre modèle « de haut en bas » à partir d’un modèle de ville et société, dirigé par le pouvoir et qui définit les droits et les lois pour ses citoyens. Elle relativise ces deux processus jusqu’à les rendre complémentaires.

Les citadins alors associés deviennent partiellement en charge de la gestion et de l’aménagement du territoire. Non seulement cette collaboration est le gage d’une meilleure appropriation de l’espace par les citadins, mais elle permet aussi aux pouvoirs publics d’améliorer la qualité des aménagements et de faire augmenter la valeur des espaces urbains. Thierry Paquot parle d’alter-urbanisme :

À la différence de l’urbanisme-à-l’ancienne qui planifiait autoritairement des “aménagements” sans se soucier ni du lieu, ni des gens, ni du vivant, l’alter-urbanisme s’attache à entrelacer l’humain et le vivant. Il ne peut se manifester que si, sur place, il est initié, porté et mis en place, par des gens.

Mais la démarche peine à se généraliser. Pourtant, la population urbaine est croissante et les enjeux de plus en plus sérieux. Paquot précise dans Territoires partagés que l’alter-urbanisme est la seule démarche envisageable pour ménager, c’est-à-dire. prendre soin, les lieux et ses habitants. Les communs offrent un cadre pluridisciplinaire, pour développer des villes résilientes, durables et qui soutiennent un enjeu de soutenabilité.

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