L’exemple du paysage urbain

Comme bien commun

Le paysage est par définition un bien commun : il doit être accessible à tous et la “consommation” du paysage par les uns ne doit pas porter atteinte à la consommation des autres et des générations futures. En ville, le paysage est en continuel mouvement : il évolue avec la planification, est agrémenté pour certaines occasions, est investi par les dispositifs publicitaire. Il porte aussi les marques du temps et les traces laissées par les citadins : les inscriptions dans l’espace public forgent le caractère d’une ville aussi sûrement qu’une architecture ou un style vestimentaire.

Les résidents ont-ils la main sur leur environnement paysager direct ?

La période de Noël est tous les ans, et particulièrement en Alsace, une bonne occasion d’observer comment les espaces sont investis par les habitants. Le paysage urbain se voit transformé de toutes parts et, à la nuit tombée, c’est une autre image de la ville qui est donnée à voir aux passants et résidents. L’ornementation des rues est le plus souvent à la charge des municipalités et des regroupements de commerces : les illuminations forment à elles seules un argument touristique.

Les habitants peuvent intervenir sur leurs balcons, leurs façades d’immeuble parfois, même si l’accord du propriétaire et des autres résidents est nécessaire. Mais intervenir dans les espaces publics est proscrit. Les habitants ne sont pas, ou plus, impliqués dans ce processus d’ornementation. Les illuminations électriques de Noël se démocratisent de plus en plus, à tel point que depuis les années 2000, certains particuliers rivalisent avec les décorations municipales et génèrent dans leur rues une grande affluence. Mais en dehors de ces périodes de fêtes, l’élaboration du paysage par les habitants ne semble pas permise.

9 rue de la broque 67000 Strasbourg, France

Pourtant, l’appropriation de l’espace urbain passe par la modification directe de son apparence. Quand l’art investit les rues, il cherche à interpeller le citadin. Il peut intervenir comme un média qui inviterait les citadins à s’impliquer dans le fait urbain. Street Art, happening, réalisation collective… sont autant de formes qui questionnent la ville, la mettent en débat et créent le lien social qui l’anime. La pratique du graffiti est très pratiquée dans le quartier gare de Strasbourg et participe grandement à son identité. Le quartier connaît même quelques évènements liés aux arts urbains et des points remarquables sont identifiés par la communauté. La pratique du graffiti y est toutefois aussi réprimée puisqu’elle est considérée comme pratique de dégradation par la loi.


Face à cette répression, de nouvelles manières d’intervenir sur le paysage urbain sont imaginées. La pratique du Cellograff, par exemple, consiste à peindre sur un support tendu entre deux lampadaires, deux arbres … Dans le Nord de la France, une pratique culturelle consiste à utiliser sa fenêtre pour exposer à la rue pensées, revendications, arts. Aujourd’hui, Les fenêtres qui parlent incitent les habitants de Lille à jouer du paysage urbain en exposant chez soi les oeuvres d’un artiste ou leurs propres productions.

Édition des fenêtres qui parlent à Montréal

Les fenêtres sont finalement des liaisons entre les espaces privés et publics, des supports sur lesquelles les habitants ont un pouvoir d’action.

Friedensreich Hundertwasser a théorisé un concept qu’il a aussi appliqué dans ses quelques réalisations architecturales : le droit de fenêtre. L’artiste constate qu’il est rarement accepté qu’un même bâtiment puisse arborer des styles de fenêtres différents alors qu’il est commun de voir deux immeubles de styles totalement différents coexister. Il défend alors le principe de faire cohabiter des fenêtres de tailles et de genres différents en les faisant “danser”, car “le nivellement des fenêtres est insupportable”.

Théorie et application du droit à la fenêtre de Friedensreich Hundertwasser

Hundertwasser livre avec ses productions plastiques des utopies d’espaces et pose ici la question de l’apparence des façades. Le document nous montre un bâtiment dont les fenêtres, parsemées ici et là, sont entourées de halos colorés. L’artiste représente par ces halos l’espace accessible par un habitant qui se pencherait par la fenêtre et serait libre de transformer la façade aussi loin que portent ses bras. Ce principe permet à chaque résident d’affirmer sa présence et son individualité dans un espace visible depuis la rue. L’apparence de l’espace commun n’appartient plus alors ni aux autorités, ni aux urbanistes, ni même aux communautés citoyennes : il est du ressort de chaque habitant d’investir son bout de paysage urbain, sorte d’extension de l’espace privé visible par la rue. Le droit de fenêtre joue des frontières entre individuel et commun. Mais le commun n’est pas le résultat de la seule accumulation d’éléments individuels.

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