Révéler l’esprit des lieux

Comment représenter un territoire ressenti ?

Les cartes objectivantes, ou cartes majeures, sont de simple retranscriptions de l’étendue géométrique qui restent des résumés ou des archives du monde, qui stérilisent les lieux qu’elles décrivent par les fixations qu’elles imposent.

Alain Milon utilise des termes forts pour décrire comment les cartes officielles agissent sur les territoires vivants : elles enserrent, étouffent, conservent, ont le pouvoir de tuer par ses fixations. La cartographie traditionnelle est particulièrement remise en cause lorsqu’il s’agit de représenter l’urbain : la ville n’apparaît plus comme un organisme cerné et limité ; elle bouge, grandit et n’a plus de frontières définies. Sa diffusion snobe la fixité des cartes majeures.

Aussi, Les cartes qui revendiquent une quelconque objectivité n’auraient pour seule intention que de chercher à cerner un territoire pour faciliter l’orientation de ceux qui la lisent.

Pour Nelson Goodman, les principales caractéristiques de la carte sont qu’elle révèle des faits que la seule exploration ne permet de voir. Ainsi donc, la carte aurait d’autres objectifs que la seule représentation plane et exacte d’un territoire et d’autres usages que la navigation, l’orientation.

Elle permet aussi de matérialiser des ressentis, des usages, des visions et des projections.

Alain Milon parle de cartes en mode mineur : qui révèlent des lieux nouveaux encore inenvisagés. Gilles Deleuze et Félix Guattari opposent, eux, dans Mille Plateaux les principes de cartographie et de décalcomanie. La carte est opposée au calque en ce que le calque est la reproduction d’un état de choses identifiées qu’il suffit de représenter. Le calque permettrait ainsi d’être objectif, puisqu’il est simple reproduction du réel. La carte, elle, est au contraire un tracé original qui rend un aspect du réel que nous ne connaissions pas encore. Elle possède, comme le terrier, des entrées multiples : un même espace pourra alors être représenté par autant de cartes différentes qu’il y a de pratiques sociales, esthétiques, politiques ou encore psychologiques de l’espace.

Car le territoire n’est pas qu’une étendue : sa véritable nature tient au fait qu’il est d’abord une lecture psychologique avant d’être une perception spatiale, ce que la tradition antique appelle l’esprit des lieux.
Malgré son formidable pouvoir d’abstraction, la limite de la carte telle que nous la connaissons se situe dans le fait qu’elle ne rend compte bien souvent que de visions géométriques, matérielles, agrégées, objectivées, ou abstraites de la ville, niant ses dimensions culturelles, sensibles, imaginaires, occultant les échelles des espaces vécus, leur imbrication, leur superposition, démentant toute réalité sociale ou la restituant de manière normative. -voir l’article entier ici-

Les normes sont d’abord graphiques. Les codes cartographiques imposés, aux travers des siècles, offrent une vision unilatérale de ce qu’est l’espace : perception zénithale, conventions qui tendent à figurer l’espace seulement selon ses unités de surface …

Web, papier ou sur GPS

Les cartes utilisées par les acteurs urbains sont animées d’une telle volonté d’objectivité qu’elle sont foncièrement anémiées des réalités du territoire. Mathias Poisson explique que les SIG -systèmes d’information géographiques-, outils numériques de conception cartographique, ont largement participé à la standardisation des cartes. La manière de faire les cartes s’est largement unifiée grâce à l’utilisation de logiciels qui permettent l’application de conventions bien définies, par l’emploi d’un langage international de la carte qui correspond aux normes occidentales. Les graphismes classiques sont au final assez pauvres et ne disent rien du territoire qu’ils représentent.

Carte du Blosne, par Mathias Poisson

Les villes sont complexes et mouvantes. Elles ne s’appréhendent plus seulement dans leur opposition avec la nature et demandent des représentations qui sachent communiquer toutes les données sensibles propres à l’urbain.

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