Révéler l’invisible et l’informel urbain

pour légitimer l’expertise citoyenne

L’enjeu principal est la reconnaissance de la valeur de l’expertise habitante pour la production d’espaces publics de qualité. Dans de nombreux domaines, la pratique vernaculaire souffre d’un manque de considération : en architecture, en urbanisme bien sûr, mais aussi en design graphique. Edward Fella, figure du postmodernisme américain, s’est très vite intéressé aux productions graphiques non-professionnelles qu’il se met à collectionner à travers le pays.

Ed FELLA, Letters on America, 1987–2000, chaque Polaroïd mesure 8.9x10.8 cm

1987 : Il commence à photographier les enseignes, lettrages, collages, annonces et flyers avec un Polaroid 680SE qu’il garde dans sa boîte à gants. Il explique :

D’un point de vue historique, si l’on considère le design graphique comme un vaste champ de pratiques professionnelles, comme un continuum du haut vers le bas — le haut étant une pratique académique et le bas étant le vernaculaire ou une pratique naïve — tout est, à un moment ou à un autre, recevable.

En 2000 sort Letters on America, un ouvrage qui compile une partie de ces milliers de Polaroids pris en treize ans. Ce travail de collecte témoigne de tout un pan de la culture populaire américaine et met en avant toutes les richesses de la pratique typographique vernaculaire.

Il est plus difficile de documenter les savoirs géographiques vernaculaires : l’expérience du terrain est faiblement formalisée et ne tend pas vers la théorisation, de sorte qu’elle est difficilement communicable d’un individu à l’autre ou à un membre extérieur au groupe. Mais pour être pris en compte dans des processus urbains souvent très longs, la communicabilité, hors contexte, de l’expertise sensible des citadins est nécessaire.

Dans les années 1980, William H. Whyte explore New York, caméra à l’œil , et filme les manières dont les citadins s’accommodent des espaces publics .À l’époque, la vidéo est un outil nouveau et Whyte s’en sert surtout pour récolter des données puis analyser la vie sociale des espaces étudiés.

Extrait de The social life of small urban spaces, 58 minutes, USA. 1988.

Cette étude devait permettre aux urbanistes de penser des nouveaux espaces de qualité, mais le film The social life of small urban spaces a surtout permis de communiquer au grand public l’influence de la conception des espaces publics sur les comportements humains.

Le vidéo, à travers le montage, dans le passage de l’un à l’autre extraits (en prenant en compte leurs spécificités à la fois spatiales et temporelles), et dans la confrontation des éléments qui leur correspondent, donne à voir ce qui se configure dans l’articulation du social, du sensible et du physique.

L’outil vidéo permet de capturer, à un instant donné, les ambiances et les pratiques urbaines. Mais d’autres supports peuvent être confrontés aux projets urbains pour en améliorer la conception.

Opération divan à Brest en 2016

L’ANPU par exemple, l’agence nationale de psychanalyse urbaine, rencontre les passants et habitants pour dresser une liste de symptômes dont souffre un territoire. Une manière d’identifier les maux pour mieux y remédier par le projet urbain.

Cette pratique est un héritage de la psychogéographie théorisée par Guy Debord et le mouvement d’avant garde Internationale Situationniste dans les années 1950. En réaction à l’urbanisme fonctionnaliste alors à son sommet, ces psychogéographes étudient les effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif des individus. Les moyens de la psychogéographie sont nombreux et variés, mais la dérive expérimentale est essentielle. Se laisser “dériver” dans l’espace, déambuler de rue en rue, d’ambiances en ambiances etc., permettrait de mieux identifier ce qui compose le tissu urbain.

La marche est vue comme une méthode d’analyse de l’espace urbain plus complète : la personne qui fait l’expérience d’un lieu constatera la complexité des espaces et saura mieux identifier les problématiques liées.

Les autres moyens de la psychogéographie sont théoriques et ne possèdent pas ce côté actif et direct qui appartient à la dérive expérimentale : lecture de vues aériennes et de plans, étude de statistiques, de graphiques ou de résultats d’enquêtes sociologiques.

Cependant, grâce à eux, nous pouvons nous faire une première représentation du milieu à étudier. Les résultats de cette étude, en retour, pourront modifier ces représentations cartographiques et intellectuelles dans le sens d’une complexité plus grande, d’un enrichissement.

Pour communiquer les études psychogéographiques, Debord fait des cartes. Mais des cartes assurément plus subjectives que celle qu’on trouve dans les bureaux d’urbanistes fonctionnalistes.

Guy Debord, Guide psychogéographique de Paris, Discours sur les passions de l’amour, pentes psychogéographiques de la dérive et localisation d’unités d’ambiance, dépliant édité par le Bauhaus Situationniste, imprimé chez Permild & Rosengreen, Copenhague, mai 1957.

Ce guide nous montre les reliefs psychogéographiques de Paris et documente la dérive des situationnistes. Les flèches rouges, par exemple, indiquent la structure déambulatoire. Les cartographies purement fonctionnelles sont ici coupées, transformées, remaniées pour représenter des espaces de façon plus sensible : une carte qui rend compte des sensations provoquées au contact de l’espace urbain. Ce mode de représentation laisse place au sensationnel et nous rappelle que chaque individu a une expérience singulière d’un même lieu commun et que lui-même n’aura pas la même perception du lieu à chaque fois qu’il s’y rendra. Certains voient un paradoxe dans le fait de représenter par la carte une expérience qui ne se reproduira pas deux fois de la même manière.

On peut aussi y voir un moyen de laisser trace d’un ressenti pour pouvoir le partager et en faire le point de départ d’une analyse plus poussée d’un milieu urbain partagé.

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