Rapports culturels aux espaces publics

Les espace publics communs n’existent qu’à condition que les citadins s’engagent dans le processus de fabrique urbaine.

Le développement de la sphère privée, défendue par tous les moyens pour assurer sa protection, conduit à une rupture forte avec l’espace public. Celui-ci tend, par défaut, à s’opposer à l’espace privé et à s’en détacher.

Il n’est plus évident, dans nos villes occidentales, que ces espaces soient le prolongement de l’espace privé. Le laboratoire de designer Urbanité Engagée a mené une série de micro-interventions dans les rues strasbourgeoises pour, justement, mesurer cette rupture. L’expérience rassemble les participants sur un tapis posé dans la rue. Ils se mettent en scène à l’aide d’objets ou de petits meubles et s’installent un moment pour pratiquer une activité d’usage plutôt réservée à l’espace privé : lire, se reposer, échanger autour de jeux. Il s’agissait en fait d’observer les réactions à ces appropriations de l’espace. Si peu de personnes adultes se sont manifestées, quelques unes sont venues à la rencontre des participants : -Vous revendiquez quelque chose, c’est une manifestation ? -Qu’est ce que vous vendez ? -Pour jouer aux cartes, je préfère le tapis chez moi ! L’occupation de la rue peut être un acte militant, une installation commerciale, mais plus difficilement un lieu de ‘vie’.

D’autres n’ont pas vu non plus l’intérêt d’occuper la rue pour des activités banales que l’on fait normalement chez soi. “Faire une sieste dans un parc, à quoi bon ? En plus, je ne me sentirai pas en sécurité …”. Ce sentiment d’insécurité induit l’abandon des espaces publics, dans certains quartiers populaires plus particulièrement. Plusieurs strasbourgeoises rencontrées citent notamment la partie basse du quartier gare comme zone qu’elles craignent et évitent après 21h.

Face à cette crainte et ce désintérêt, comment re-développer une culture de l’espace public, zone primordiale de la vie urbaine qui n’attend que d’être investie ?

5.5 designers, Chérie. J’ai oublié la nappe !, 2007, mobilier de pique-nique bois et pâte de verre (Bisazza), île de Nègrepelisse. Production La cuisine, centre d’art et de design.

Les 5.5 designer ont mis en place, dans un parc, plusieurs scènes invitant au repas hors du cadre domestique. La nappe est étendue au sol, posée sur un tronc d’arbre, entours les arbres …et apparaît comme la trace d’un repas passé et dont on aurait oublié de tout rapporter chez soi : Chérie. J’ai oublié la nappe ! Les installations sont en fait bien permanentes : le motif vichy est fait de céramiques de pâte de verre italiennes. Le dispositif est en fait plutôt un protocole : il s’agit d’installer in situ une nappe pour signaler les espaces à investir et suggérer des usages : déjeuner seul, en groupe, en tête-à-tête … Le décalage produit par l’utilisation de la céramique sert le propos puisqu’il provoque l’intérêt. La surface brillante se distingue d’autant plus qu’elle est cernées de végétaux. Pour éveiller l’attention des citadins sur les usages des espaces publics, il faudra de la même manière penser des dispositifs en décalage avec la densité des aménagements, des signes et des informations propres à la ville.

Urbanité Engagée mène des ateliers à la Maison Jeune Citoyen de Schiltigheim. Là-bas, ils imaginent des outils qu’ils animent ensuite auprès de groupes d’enfants âgés de 8 à 11 ans. Les ateliers sont globalement portés sur la citoyenneté et le vivre-ensemble en ville. L’approche sociologique de ces moments de rencontres est particulièrement intéressante puisque les enfants sont amenés à échanger sur leurs pratiques, leurs savoirs et leurs envies. Et sur les questions liées aux espaces publics, tous ne se sentent pas concernés.

La ville appartient à Monsieur le Maire ? -Non, à François Hollande ! -Mais non, les rues n’appartiennent à personne … À moins qu’elles appartiennent à tout le monde ?
Ateliers “Rêve ta ville” à la MJC de Schiltigheim / Urbanité Engagée

Pour mieux identifier le rapport qu’entretiennent les enfants aux espaces publics, un atelier les amenait à représenter leur ville idéale. Plusieurs tampons à disposition ont permis de construire, parcelle par parcelle, ce nouvel espace urbain imaginé. Routes, bâtiments, rails de transports en commun, espaces verts, etc. Les enfants choisissent parmi ces éléments et appliquent les tampons d’une couleur ou d’une autre, selon que l’élément est privé, à eux, ou partagé avec les autres habitants. Très souvent, les participants commencent par représenter leur habitat, imaginent ensuite de grands espaces verts en centre-ville et finissent par construire des routes qui desservent les différents points d’attraction. Difficultés supplémentaire pour le groupe : la cartographie se constitue à plusieurs. Les règles du jeu imposent à chaque joueur d’intervenir à la suite de ce qui a déjà été fait. Et si l’idée est de constituer un plan collaboratif, beaucoup perçoivent comme très contraignant de se raccrocher au travail des autres :

Ca sert à rien d’avoir des zones ensemble. Il faudrait que chacun fasse sa partie de la ville et qu’on relie tout avec des routes.

Une autre activité proposait de construire un habitat partagé. Là encore, chaque enfant a fabriqué sa chambre, son espace de jeu, son terrain de sport, sans prêter attention à ce que fabriquaient les autres participants. Et qu’il s’agisse de la construction d’un habitat ou de planification urbaine, les lieux partagés ne sont pas perçus par les enfants comme des biens commun mais plutôt le résultat d’une addition de plusieurs espaces personnels et privés.

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