Revendiquer un territoire partagé

Lorsque des communautés font des cartes, elles s’émancipent et se positionnent parmi ceux qui pensent les espaces. La cartographie devient particulièrement importante lorsque le territoire représenté n’est pas reconnu ou considéré par les autorités.

Battir, à cinq kilomètres à l’ouest de Bethléem, est une terre sensible : placée sur la ligne verte d’armistice de 1949, le village est menacé par la prolongation de mur de séparation voulus par Israël. Cette séparation provoqueraient des dommages irréversibles au patrimoine historique -la ville est classée au patrimoine mondial de l’humanité de l’Unesco- et au patrimoine paysager.

Car le rapport au territoire de ses citoyens est ancestral : les terres ont été sculptées à travers les âges : terrasses étagées de vergers, pentes irriguées … Le village et les terres pratiquées par les habitants témoignent de savoirs-faires très anciens et propres à Battir.

Prenant le contre-pied d’une vision extérieure habituellement déformée sur cette région du monde, c’est un projet global et cohérent de valorisation de leur territoire et de leurs modes de vie que les citoyens de Battir ont pu mettre en œuvre afin d’offrir un ensemble de réponses constructives à ce qui les menace dangereusement.

La démarche s’est étalée sur quatre ans et s’inscrit dans une large étude socioanthropologique qui se base sur l’action des citoyens. Un ensemble d’outils a été déployé sur place pour permettre aux battiriens -qui ne sont pas équipés comme les cartographes du CNRS- de documenter, parcelle par parcelle, leur village. La communauté a comblé l’absence des institutions en réalisant ses propres cartes : des cartes pour comprendre -et faire comprendre- le territoire, se saisir de l’histoire, du sens des paysages, des liens de l’homme à sa terre.

D’autres exemples nous sont donnés en France. Près de Nantes, un grand PPP s’organise entre les collectivités territoriales et Vinci et projette de construire un aéroport dans une zone jusqu’à ce jour rurale, habitée et exploitée. Un mouvement de contestation a investi les lieux et s’est installé au fil des années sur le terrain pour empêcher les travaux. La Zad est un endroit multiple qui évolue constamment, il y a donc de nombreuses façons de l’appréhender, le comprendre et le défendre. Il est différent en temps calme et lors de risque d’expulsion, il change au gré des apparitions, transformations et parfois disparitions de lieux de vie et de constructions plus ou moins défensives ainsi qu’en fonction des cultures et qu’on y trouve. Plusieurs cartes ont été créées, depuis les premières constructions, pour aider à découvrir la Zad, s’y déplacer, la défendre, l’imaginer, mieux comprendre ce qui s’y passe et ce qui s’y est passé.

Les graphistes engagés du collectif Formes Vives ont eux aussi produit une carte du territoire.

Éditée plusieurs fois, la carte est plus largement diffusée et arrive à transmettre l’esprit des lieux. C’est un récit cartographique. Cette carte affirme l’existence de ce territoire de vie. C’est une réponse douce et tranquille à l’hystérie politique et aux propos haineux vis-à-vis des gens qui y vivent.

Y figurent les diverses exploitations et activités agricoles pratiquées mais aussi les lieux-dits, les constructions et habitations zadistes, les zones humides menacées… La carte renvoie aussi aux épisodes marquants de la lutte contre l’aéroport depuis 2008 et ne montre d’ailleurs qu’en pointillés les tracés du projet d’aéroport. En milieu urbain, revendiquer le territoire peut aussi passer par l’occupation physique des lieux.

Les cartes radicales, collectives, permettent de revendiquer l’existence et les pratiques d’un territoire en le documentant. La diffusion des cartes est primordiale : la carte de Battir, pour reprendre cet exemple, est partagée sous licence libre sur le Web, permettant à chacun d’accéder aux données. Les résidences de Catherine Jourdan marquent, elles, leurs fins par un séance d’accrochage des cartes dans les espaces urbains. Les cartes collectives et subjectives sont affichées à la sauvage, exposées sur les supports municipaux, remplaçant presque les cartes officielles présentes dans les espaces publics.