J’ai 14 ans, mon père 45.

Image : yva Denfs
14 ans c’est nul comme âge, ça ne sert à rien. On est trop jeune pour bien comprendre le monde, mais on est trop grand pour qu’on nous l’explique. Surtout, quand, par mimétisme, vous rigolez à la blague “Papa il a une grave maladie”, quand cette dernière se confirme être, dorénavant, réellement et définitivement, conviée à la fête, personne ne prend le temps de vous expliquer pourquoi la blague n’est plus drôle.
C’est vrai quoi : on n’explique jamais les blagues.

La blague, elle s’appelle Parkinson. Et tout ce qu’on sait d’elle au moment de l’annonce c’est que hier, avant, papa n’était pas malade. Depuis, aujourd’hui, il a moins envie de nous faire rire. Nous ? Ma mère, ma sœur, plus grande, celle qui était là quand le docteur a posé le diagnostique, et moi.

Je n’ai plus aucun souvenir de ce qu’on m’a dit à l’époque. Mais je me souviens très bien ce sentiment, cette sensation invisible aux yeux du monde. Les fondations de mon univers venaient de bouleverser tout ce qu’il y avait autour de moi, mais rien, absolument rien, autour de moi, n’avait changé. Mon père n’était pas plus affaibli, plus diminué, plus “malade” qu’avant. Mon quotidien n’était pas impacté : je l’ai su le vendredi, nous fêtions mes 14 ans le samedi soir, 2 jours avant la date officielle où, comme tous les lundis je retrouverais le chemin du collège.

Je sais que ce lundi, j’ai pleuré. Et je ne savais pas pourquoi.

Comme si, de mes yeux, devait sortir toute la tension d’un weekend à voir les visages se fermer : mon oncle, mes grands-parents, le silence de mon grand-père surtout.

Surtout ce silence là.

Quand mon père a annoncé la nouvelle, le samedi, à ses parents, moi j’étais planquée derrière mon Maxi, un de ceux qui s’accumulaient sur la table de mes grands parents parce que “papi il aime bien les histoires à la fin”. 
Je cherchais l’horoscope, comme toujours, ou je me planquais tout simplement derrière, sans aucune idée des mots qui pouvaient s’afficher devant moi. 
Ce jour là j’ai compris que le silence avait un regard, et il portait les yeux bleus de mon grand-père. Un magazine entre nos pupilles respectives a suffit pour retenir quelques larmes.

Mais pleurer pour quoi ?

Sur le moment “pleurer” se serait expliqué d’un “Je pleure parce que, papi, il a les yeux du silence. Et ça me boulverse.”
Ce lundi, pleurer, s’expliquait juste d’un “Je pleure parce que j’en ai eu envie tout le weekend, et j’ai l’impression qu’ici je peux, car je ne me sens pas entourée de gens qui comprennent quelque chose que je suis seule à ne pas savoir”.

Qu’est ce qui pouvait bien alors, rendre mon grand-père si silencieux et les rires de ma mère si lointains aux blagues si absentes de mon père ? Quel était ce secret dont on parlait ouvertement sans jamais et à aucun moment préciser de quoi il était question ?

14 ans c’est nul comme âge. On n’est pas prêt à voir ses parents faillibles. On veut juste leur rentrer dedans pour s’affirmer. On a notre caractère à dessiner. On ne comprend pas qu’ils puissent se soucier d’autres choses.

On est égoïste à 14 ans.

On ne se rend pas compte que, si personne n’en parle, c’est parce qu’il n’y a rien à dire. Mon père n’était pas plus affaibli, plus diminué, plus “malade” qu’avant. Mon quotidien n’était pas impacté. Et personne, n’était alors capable d’anticiper l’histoire qui s’ouvrait devant nous. 
J’ai été protégée jusqu’à mes 14 ans. Plus sans doute que les gens autour de moi qui apprenaient la nouvelle. Eux, non plus, ne savaient rien de la suite, mais eux cependant comprenaient le concept.

Lorsque le diagnostique est posé, PARKINSON n’est qu’un concept, une idée, des choses qui ne s’expliquent pas. PARKINSON est une histoire qu’il faudra vivre. 
Avec elle. 
D’une façon ou d’une autre. 
Sans que l’on soit alors en mesure d’imaginer comment, ni ce qu’elle nous imposera.

Lorsque le diagnostique est posé, ne restent que des questions.

ER


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