Ce qu’une année a changé

L’éloge de la vulnérabilité.

“Ce qui nous handicape le plus dans la vie est l’idée dans notre tête de ce qu‘il est censé ‘être’.” Socrates

Il y a un an, je prenais une décision. Je fixais les règles et une deadline : l’an prochain, les choses seraient différentes. L’an prochain je ne serais plus angoissée, avec cette impression d’être asphyxiée, déracinée. L’an prochain je ne m’en voudrais plus d’avoir quitté un homme qui était aimant et rassurant. L’an prochain je ne serais plus aimantée par un homme qui ne m’a jamais aimé. J’aurais accepté avoir mal aimé celui qui aimait et trop aimé celui qui ne savait pas l’être. L’an prochain j’aurais arrêté d’avoir la gorge serrée dès que je croise un nouveau né.

L’an prochain, j’aurais 26 ans, et mon passé sera mon passé. J’aurais appris à le laisser où il est pour le présent, pour vivre maintenant.

L’an prochain, j’aurais accepté mes départs et mes défauts. J’aurais accepté avoir essayé de vivre ailleurs, accepté de ne pas savoir tous les jours vivre ici, accepté de ne pas cacher ce qui est cassée. J’aurais accepté avoir changé d’avis, m’être trompée, parfois abandonnée. J’aurais accepté de vivre dans un monde incertain, parfois menaçant, certes enrichissant. L’an prochain j’aurais quitté la culpabilité pour aimer la vulnérabilité. L’an prochain j’aurais renoncé à la perfection pour écouter mes émotions.

Il y a un an je prenais une décision : l’an prochain j’aimerais la femme que je suis aujourd’hui.


C’était la période de Noël, j’étais partie le fêter en famille. J’avais beau avoir 25 ans, j’étais encore belle et bien la dernière génération : la fille, la nièce, la petite-fille. J’étais en âge d’être maman, mais au cœur de cette famille, j’étais encore une enfant. J’aurais pu avoir un enfant de deux ans, mais je n’étais pas prête pour cette responsabilité. Je voulais me construire en tant que femme, avant d’être mère. J’avais appris depuis : le deuil, la séparation, le secret, étaient venus les uns à la suite des autres bousculer mon année, et mon monde. Je devenais adulte.

Professionnellement, socialement, j’avais pris cette place d’adulte depuis un moment. Je savais où j’allais, ce que je voulais, et cela s’imposait à moi avec un naturel si déconcertant que les opportunités me poussaient constamment à avancer. On me demandait conseils et contacts : j’avais démissionné 14 mois plus tôt et depuis New-York, les startups et le coaching avaient nourrit mon intellect et mon cv.

Personnellement seulement, je m’éteignais. Avec du recul, je réalise que personne n’en aurait fait un tableau si sombre, et c’est à ce moment où je réalisais :

Nous sommes aveuglés par l’idée de ce qu’il est censé être. On regarde autour de soi, et si l’on voit la pyramide de Maslow en place : elle a tous ces besoins vitaux satisfaits, elle est en sécurité, elle s’en sort bien professionnellement, elle a du réseau, et une vie active sur les réseaux. Tout.va.bien. Bullshit.

Tout n’allait pas mal, mais tout n’allait pas bien. Je devais apprendre à ne pas laisser les médias s’infiltrer dans un équilibre un peu fragile, en nous tabassant de contenus sur la menace djihadistes. Je devais apprendre à vivre dans une société qui a des modèles dominants de salariat, où la création de startups ou la passion n’est pas le chemin qu’on vous évoque. Je devais apprendre à vivre dans une ville où «Tinder» nous donne tous les jours exemples de la difficulté de la simplicité dans les relations sentimentales : on ne sait pas plus vite ce que l’on veut, on s’arrange parfois de ce que l’on veut pas. Finalement, je ne devais pas être adulte. Sur plein d’aspects, je l’étais largement. Mais je devais vouloir l’être. Prendre mes responsabilités.


Si on me demande, je dirais que 2015 est une bonne année. C’est la première chose qui me vient à l’esprit, en comparaison avec 2014. Ce sont les expériences qui nous façonnent, et me concernant, chacune d’entres elles m’a enseigné à mes dépens ce dont j’ai besoin. Je dis à mes dépens car aucune d’elle ne s’est passé comme projeté (fuck perfection!), mais elle m’ont toutes mis face à la personne que j’étais. Face à mes analyses, ma sensibilité, et ma recherche de perfection exacerbées. En 2015, j’ai donc fait des choix de raison, après avoir enchaîné des choix de passion les mois précédents.

C’était des choix moins heureux, mais des choix qui me rendent heureuse. Faire cela pour soi est déjà une différence.

La première décision a été de partir très loin, de prendre un recul que je n’arrivais pas à prendre en France. Fuir peut mettre en perspective, c’est le pari que j’ai pris. Partir en Australie me confirme que les choses qui ne vont pas ici, ne vont pas mieux ailleurs, elles y sont pires. Vivre Charlie Hebdo devant mon mac était plus anxiogène qu’être dans le 19ème au moment des attentats du vendredi 13. Travailler en free lance à des milliers de kilomètres ne donne pas une meilleure assise professionnelle. Qu’un homme nous manque à 3km ou à 3000km nous manque pareil, ou pire. A cela s’ajoute la pression d’une autre idée reçue idiote : destination lointaine ensoleillée pour un temps indéterminée fait le bonheur. Mais non, c’était pas mon bonheur. Par contre je me tiendrais à la décision : si je ne tirais pas les choses au claire, je ne rentrais pas en France. Alors oui j’ai vu des hommes et des paysages à couper le souffle ; mais j’ai aussi réfléchis la nuit, pleuré le jour, comparé puis accepté. Accepté que j’avais besoin de consolider des choses avant d’être libre. J’ai été libre avant d’être indépendante, voilà un fait.

Après 4 mois, je suis rentrée en France. J’ai repris la pyramide de Maslow de sa base. Je ne manquais d’aucun besoin physiologique et cela suffit au bonheur des individus qui ne remplissent pas les cases du dessus. De cette compréhension, j’allais déjà mieux. J’ai repris le boulot dans un média, et j’aime ce boulot. Je ne préfère pas écrire au bord d’une plage avec un thé vert, je l’avais fait. J’écrirai le soir et le week-end sous la grisaille parisienne, le temps de rédiger un livre dont je serais satisfaite et que je voudrais partager avec le monde. Je me tiendrais au plan. J’économise de l’argent en restant chez mes parents, j’achète un (évidement petit) appartement, je vais au travail la journée et j’écris un livre le soir, je fais des concessions. Je m’occupe de moi, je construis pour moi, et qui ne m’aime pas ne reste pas.

Ça paraît simple. Quand on veut rendre les choses simples, on réalise qu’elles le sont. Je n’ai pas arrêté d’être compliquée, impatiente, de vouloir bouger et voyager. J’ai arrête d’être angoissée de ce que je ne peux pas changer. Tout le reste, j’apprends encore.

Noël approche et la deadline aussi. Je crois que ce texte parle de lui-même : je choisis la vulnérabilité à la culpabilité.


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