À la vingtaine : Est-ce que 10 années suffisent ?

Je regarde la série Girls en ce moment. Elle raconte les années de 4 jeunes femmes New-Yorkaises de leurs 23 aux 27 ans. J’ai l’impression qu’il n’y a pas d’écran. Tout y est brut, honnête et vivant. Les excès de la jeunesse transpirent à l’écran : se multiplient les scènes de nudité et de sexe. Se suivent les disputes, les incompréhensions, les rêves et les déceptions ; s’alternent et s’étalent les sentiments crus et les pathologies ; se répètent plusieurs fois les expériences avant d’être comprises.

Au fil des épisodes cependant, je ne suis plus dérangée. Je m’habitue à voir toutes ces choses que l’on ne montrent pas, et je me fait cette réflexion : “C’est fou comme nous ne parlons de rien”.

Nous y voyons des filles qui se masturbent, qui se baladent à poil, qui pleurent en pleine rue, qui se détestent ou s’aiment encore plus, qui mentent pour se rassurer et finissent toujours par se prendre la claque de la réalité. Nous y voyons des filles qui pensent qu’elles sont paumées les jours où elles ont le courage de s’interroger, et qui pensent être à leur place les jours où elles agissent comme on leur a dit qu’elles devraient. On y voit la vie sans filtre et c’est plus brillant que le mensonge parfaitement exécuté.

Je n’étais pas certaine de la raison pour laquelle cette série m’a interpelée. Ça me paraissait « trop » : trop vulgaire, trop fou, trop malsain parfois. À force de regarder, j’y ai vu la vingtaine, ou l’une de ses personnification. C’est un peu décousu et excessif bien sur, mais c’est là : l’obligation de devenir adulte avec le choix de rester collés aux basques de ce que nous sommes ou celui de naitre à nouveau. Comment on fait cela ? Aucune idée, sûrement en laissant la vie nous l’apprendre. La vingtaine, ce chaos perpétuel où les nuages se dissipent au gré des saisons : l’emploi, l’amour, l’amitié, le sexe, les parents : « Quelle est notre place quand on est seul à la prendre ? »

J’ai 28 ans, et ces 8 dernières années ressemblaient à prendre 10 ans chaque année. Je crois que l’adolescence, dont on parle à tord et à travers, n’est pas grand chose à côté de la vingtaine. Et je crois qu’on ne devient pas adulte passé l’adolescence. Je crois qu’il est possible de même ne jamais le devenir. Devenir adulte c’est prendre la responsabilité de qui nous sommes. Comment la prendre quand nous ne le savons pas ?

Pendant la vingtaine, on est dans la tranche entre Mademoiselle et Madame. Nous aimerions nous sentir à la hauteur d’un « Madame » dans le milieu professionnel et nous sommes franchement à peine « Mademoiselle » dans nos vies personnelles. Nous grandissons et nous essayons de ne pas nous laisser étrangler par notre idée des choses telles qu’elle devraient se passer. Nous nous brûlons partout, nous expérimentons, nous testons, nous voulons aller vite et voir les résultats tout de suite. Nous pensons voir le résultat alors qu’on est encore dans le processus. Nous pensons certains jours que le résultat n’est pas satisfaisant. Ou alors c’est moi qui ai fait comme ça.

Et pourtant, arrive 28 ans.

À mesure que le chaos s’en va, la mélancolie s’infuse en moi. Je regarde la version de moi des années précédentes et j’ai envie de lui dire “C’est bien. Accepte tous tes excès, tes questions sans réponse, ton incertitude, tes expériences et ne refuse rien de tout ce que tu ressens. Dans quelques années, tout cela fera de toi ta meilleure amie.” Cliché ambulant et vivant.

Et pourtant.

Il y a des années qui posent des questions. Et il y a des années qui y répondent.

Et pourtant nous y voilà, à ce moment où le corps qui change ne se cache plus, à ce moment où les émotions ne provoquent aucune catastrophe, où les erreurs ne se justifient plus, où les choix sont assumés et où la jeunesse n’est plus une idée un peu batârde dont on profite sans réaliser. Ce moment où on aime un peu toutes ces parties de soi qui se sont cassées pour être construites.

La vingtaine est l’équilibre fragile entre la fausse sécurité et le danger des raccourcis. Une dizaine qui façonne l’existence et qui vous vide le premier sablier du temps qui passe. Une dizaine qui, de toute façon, vous mentira. Elle vous mentira de toutes les certitudes que vous aviez à 20 ans. Mais elle vous construira, elle vous bâtira.

Je n’ai rien construit à 28 ans. Je n’ai pas l’esquisse même d’un appartement, d’un mariage, ou d’une stratégie. J’ai les souvenirs vifs de mes émotions : des ruptures qui m’ont donné l’impression de tuer des parties de moi, des démissions rapides et brutales, des voyages qui m’ont laissé des goûts de vérité, des amours inachevés, des projets avortés, des petites victoires, des musiques trop fortes, des rires interminables, des souvenirs qui sont mille fois plus beaux que les photos, de tous ces jours où j’avais rien et où j’étais assez toute seule. Je vis une vingtaine où l’insouciance fait de la résistance et où le choix de vivre pleinement m’a forcé à vivre consciemment.

Un jour, tu te retourneras et tu réaliseras qu aujourd’hui était l’un des meilleurs jours de ta vie.

Je ne sais pas, ce soir, si 10 années suffisent. À vouloir vivre excessivement mes envies, elles m’ont appris à vivre avec moi. Elles m’ont mises face à mes limites, face à ce qui ne me convient pas, face à ce dont j’ai besoin. J’ai tout choisi, et ces années m’ont appris à porter toutes mes responsabilités. J’aime cette intensité de vivre. Et quand je regarde Girls, j’aime leurs émotions qui débordent et l’application maladroite qu’on met à bien faire quand on a vingt ans.

La vingtaine est l’immense brouillon d’une vie qui se construit. J’ai choisi de gribouiller partout, de mettre toutes les couleurs et je ne crois pas vraiment que la page ressemblera à quelque chose.

Mais la page de ma vingtaine m’apprends à aimer toutes les nuances et m’aide à comprendre que la réussite est comme la beauté : elle n’a aucune objectivité.


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