Juin 2014

La Chine et les acteurs chinois du numérique sont les vedettes de ce printemps 2014.

Qu’il s’agisse de l’entrée en Bourse d’Alibaba, géant chinois du e-commerce — entre 1000 autres métiers, du fait que Tencent est désormais la 1ière société de jeux vidéos du monde ou encore des premiers investissements chinois significatifs dans la Silicon Valley, la Chine déboule à grande vitesse sur la scène digitale, bien décidée à y prendre un place de choix et à ne pas laisser le leadership aux seuls américains.

Il faut dire que les chiffres de développement d’Internet en Chine sont vertigineux, à l’échelle de ce pays qui est en passe de devenir la 1ière puissance économique mondiale : il y avait 137 millions d’internautes chinois en 2006 et près de 618 millions à la fin 2013. Chaque année, plusieurs dizaines de millions de Chinois se connectent à Internet, dont une part prédominante de connexion à travers des smartphones. Ainsi, près de 500 millions d’internautes sont en fait des mobinautes !

Il y a près de 250 millions de cyber-acheteurs en Chine, soit 6 fois plus qu’au Royaume-Uni et 75 millions de plus qu’aux Etats-Unis. La Chine est devenue en 2013 le premier marché mondial du e-commerce.

Cette croissance n’est pas près de s’arrêter, compte tenu du dynamisme de l’économie chinoise, de la progression constante d’Internet et du mobile, d’autant que le taux de pénétration d’internet n’est que de 46 % pour le moment, contre 65 % en Europe en moyenne et 78% aux Etats-Unis.

Au-delà des chiffres, le succès d’Internet en Chine repose aussi sur l’existence d’un écosystème vibrant d’innovation et de start-ups. Une des particularités de l’Internet chinois est que les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple etc…) n’y règnent pas en maîtres et, bien au contraire, sont quasiment inexistants dans ce cyberespace. Ils sont remplacés par des sociétés pas forcément très connues en Europe au premier rang desquelles figurent :

- Alibaba : le titan chinois du e-commerce, qui s’est largement diversifié depuis dans le e-paiement, la finance en ligne, le cloud computing… Alibaba emploie plus de 20 000 personnes et réalise un chiffre d’affaires de 6,5 Mds $ en 2013. Elle se prépare à rentrer en Bourse en 2014 avec une valorisation autour de 160 Mds $ ;

- Tencent : un autre géant, qui possède entre autres le réseau social QQ (818 millions de membres), la messagerie instantanée Tencent Weibo, et qui est même devenu le n°1 du jeu vidéo mondial grâce à ses jeux en ligne. Tencent a eu un chiffre d’affaires de près de 10 Mds $ en 2013 et emploie près de 20 000 personnes avec une valorisation de près de 150 Mds $ ;

- Baidu : le moteur de recherche en mandarin lancé en 2000, un des plus importants sites en mandarin qui s’est également diversifié dans la vidéo en ligne, le e-commerce, avec un revenu de 5,2 Mds $ en 2013.

Parmi les autres titans chinois du numérique, on pourrait également citer sina.com, un des principaux portails web du pays ou encore les géants du hardware comme Lenovo, qui a récemment racheté l’activité « serveurs » d’IBM en 2013 après déjà avoir racheté son activité « PC » , ou encore Huawei ou Xiaomi, qui est en train de devenir un concurrent sérieux pour Apple et Samsung dans les smartphones.

Même si, en termes de chiffre d’affaires, les Alibaba, Baidu, Tencent etc… sont plus proches de Facebook que de Google, Amazon ou Microsoft, il est malgré tout frappant de constater que le Web chinois a su faire émerger des entreprise de cette taille, ce que l’Europe n’a jusqu’ici jamais été vraiment été capable de faire.

D’où l’intérêt d’essayer de comprendre pourquoi…

La censure et le protectionnisme ne suffisent pas à expliquer le succès des géants chinois

Une idée très répandue concernant le géants chinois numériques est que ceux-ci ont pu se développer grâce au contrôle du Web et à la censure mis en place par le gouvernement chinois à des fins de contrôle politique. Cette censure bien réelle est d’une ampleur et d’une sophistication quasiment unique au monde. Elle vise à la fois à contrôler l’accès depuis la Chine à des sites Internet étrangers mais aussi à contrôler les échanges digitaux au sein du pays. Elle s’appuie non seulement sur des solutions technologiques mais aussi sur des armées d’internautes payés par le gouvernement chinois pour détecter d’éventuels « dérapages » et intervenir massivement dans les médias sociaux en cas de besoin. (pour une description précise du fonctionnement, voir le dossier spécial de The Economist synthétisé ici).

La censure du Web est bien réelle en Chine et, de fait, certaines entreprises comme Facebook ou Twitter y sont interdites, dans la mesure où leurs serveurs ne sont pas situés sur le territoire et le gouvernement chinois n’a donc pas de prise sur les informations qui transitent sur ces réseaux sociaux. Il en va de même pour Youtube et différents sites de Google comme Google Docs (voir ici la liste fournie par Wikipedia des principaux sites bloqués en Chine ).

Si l’on prend Google, pour la partie « moteur de recherches », la situation est plus complexe. Entre 2005 et 2010, la société a accepté d’appliquer la censure sur les recherches voulue par le gouvernement chinois. Ça n’est qu’en 2010, après différentes attaques de hackers contre ses services, que Google a décidé de fermer son moteur de recherche en Chine continentale et d’offrir ses services via Hong-kong, depuis le site https://www.google.com.hk/. Depuis, la société n’a cessé de voir sa part de marché dans la recherche pour atteindre finalement un peu moins de 2% en 2013.

Pour autant, même si le ralentissement due aux firewalls de censure du gouvernement explique probablement une grande partie de la baisse, la censure n’apparaît pas forcément comme la seule tendance à l’œuvre dans la marginalisation de Google en Chine. Il faut aussi prendre en compte :

- l’antériorité de Baidu, lancé dès 2000, et qui occupait déjà une place prépondérante avant l’arrivée de Google en 2005 ;

- le dynamisme de la concurrence, avec d’autres moteurs de recherche comme Sogou.com ou encore 360.cn lancé en 2012 et qui a connu une progression très rapide.

Dans le même ordre d’idée, ça n’est pas la censure qui explique l’échec d’ebay en Chine, mais bien plutôt la compétition avec Alibaba. Une meilleure connaissance du marché chinois et une incroyable agressivité commerciale expliquent la défaite du géant américain qui a fermé ses activités en Chine (voir cet article de Forbes sur cette bataille homérique).

Enfin, et surtout, il ne faut pas s’imaginer le Web chinois comme étant le résultat d’une politique gouvernementale. Les Alibaba, Tencent, Baidu etc… ne sont pas des créations du gouvernement chinois soucieux d’avoir ses champions nationaux face à Google. Au contraire, la construction de l’écosystème digital s’est faite de façon similaire en Chine qu’aux Etats-Unis, en s’appuyant des start-ups qui ont su se construire des bases d’utilisateurs impressionnantes, puis se développer et se diversifier en levant des fonds auprès de capitaux-risqueurs et en s’appuyant sur des capacités très fortes de développement informatique.

Le parallélisme et les interconnexions entre les écosystèmes digitaux américains et chinois sont d’ailleurs frappants. On retrouve ainsi des sociétés de capital-risque américaines à l’origine du développement de certains géants chinois ou encore beaucoup de dirigeants de start-ups chinois qui ont fait leurs études d’informatique aux Etats-Unis avant de revenir en Chine pour créer leur entreprise : par exemple, le fondateur de Baidu a étudié aux Etats-Unis avant de retourner en Chine pour créer le moteur de recherche.

De même, Sequoia Capital a créé un bureau dès 2005 en Chine et, avec plus de 50 personnes, eta investi dans des sociétés comme JD.com, un des géants du e-commerce chinois ou encore Qihoo 360, le moteur de recherche qui monte en Chine depuis quelques années. De même, dès 2005, Accel Partners, autre poids lourd du capital-risque américain, a noué un partenariat stratégique avec une des principales sociétés de capital-risque chinoise, IDG, et a levé de nouveau près de 1,3 Mds $ en 2011 pour investir sur le marché chinois.

Ainsi, les grandes sociétés de capital-risque américaines s’intéressent de très près à ce qui se passe en Chine et investissent de façon conséquente (voir par exemple ici), sans oublier l’existence de capitaux-risqueurs directement chinois et particulièrement actifs (voir cette synthèse du WSJ).

L’écosystème digital chinois n’est pas une pâle copie des Etats-Unis

Pour autant, ces similitudes et ces croisements entre écosystème US et écosystème chinois ne signifient pas que les start-ups chinoises ne sont que de pâles copies de leurs homologues américaines. Le Web Chinois n’est pas une armée de « me-too Made in China », dupliquant passivement des business models déjà éprouvés aux Etats-Unis (même si cela peut naturellement exister).

Contrairement à ce qu’on peut parfois entendre, Alibaba n’est pas simplement « l’Amazon chinois », ni Baidu le « Google » chinois, pas plus qu’on ne peut résumer Tencent au « Facebook chinois ». Certes, ces sociétés ont développé des applications qui existaient déjà aux Etats-Unis (moteur de recherche, réseau social etc…) mails il faut souligner qu’elles l’ont fait de façon spécifique au marché chinois et qu’elles ont ensuite considérablement enrichi ces applications grâce à leurs propres innovations et leur propre R&D.

Ainsi, si on prend l’exemple d’Alibaba, la société a d’abord été créée comme une plate-forme B2B pour mettre en relation des fabricants chinois avec des importateurs occidentaux. Ca n’est qu’en 2001 qu’elle a lancé une plate-forme B2C, se rapprochant ainsi du modèle d’e-commerçant d’Amazon. De plus, la société reste avant tout une plate-forme de e-commerce, sur un modèle e-bay ou Rakuten, et s’est diversifiée dans le cloud, les paiements en ligne, la vidéo… En réalité, de par sa capacité à innover et sa volonté de diversification, Alibaba serait plutôt le Google chinois qu’un équivalent d’Amazon.

Même si certains considèrent que le Web chinois produit davantage de l’innovation « incrémentielle » plutôt que des innovations de rupture, on peut citer plusieurs secteurs où les start-ups chinoises sont particulièrement actives et n’ont pas à rougir par rapport à la Silicon Valley, comme la messagerie instantanée et le micro-blogging, le m-commerce ou encore les paiements en ligne.

De fait, on assiste aujourd’hui en Chine à une « guerre de tous contre tous » entre les Tencent, Alibaba, Baidu etc.., très similaire à celle que se livrent les GAFA dans le reste du monde. Chacun des géants de l’Internet chinois cherche à conquérir de nouveaux territoires, au fur et à mesure qu’Internet se répand en Chine, y compris en se confrontant directement à d’autres géants. On peut voir ainsi ici comment Tencent développe le m-commerce au sein de sa messagerie instantanée pour prendre des parts de marché à Alibaba.

Gengis Khan aux portes de l’Occident ?

Aujourd’hui, les géants du Web chinois sont pleinement engagés dans une compétition féroce sur leur marché domestique, qui constitue leur première priorité, tant les perspectives de développement y sont importantes. Le fait que plusieurs d’entre eux se sont introduits à la Bourse de New York n’est pas forcément le signe d’une volonté d’implantation aux Etats-Unis mais plutôt la volonté d’éviter les contraintes beaucoup plus fortes de la Bourse de Hong Kong, notamment en matière d’actionnariat privilégié.

Pour autant, on commence aussi à sentir des « envies d’ailleurs » de la part de ces acteurs qui ont acquis des positions dominantes sur leur marché national. Ainsi, Alibaba commence à prendre des acquisitions dans des start-ups américaines, par exemple Lyft…. De même, Tencent a récemment lancé des campagnes de publicité pour promouvoir son application WeChat en Asie du Sud Est et en Afrique du Sud. Qihoo, une des start-ups les plus dynamiques en Chine, a également prévu d’implanter des bureaux dans la Silicon Valley et envisage de se lancer sur les marchés occidentaux.

Ca n’est donc probablement qu’une question de temps avant que les start-ups chinoises ne cherchent à s’implanter sur les marchés occidentaux, en traduisant leurs applications, en ouvrant des bureaux, en rachetant des start-ups et voire même en entrant en concurrence frontale avec les GAFA sur leurs territoires.

Il est donc très possible que, d’ici quelques années, peut-être même quelques mois, le champ de bataille s’élargisse et que de nouveaux compétiteurs chinois viennent se mesure aux GAFAs et que l’on voie Alibaba lancer des offres « clouds » concurrentes à celles de Google ou Amazon pour les consommateurs américains ou européens, Tencent lancer WeChat en Europe contre Facebook et Whatsapp… La compétition n’en sera probablement que plus intéressante et plus rude et des surprises sont à attendre.

Mais une chose reste malheureusement certaine : aucun européen n’est aujourd’hui de taille à monter sur le ring…

Pourquoi la Chine et pas l’Europe ?

Pour moi, l’échec de l’Europe à faire émerger des sociétés de taille mondiale dans le domaine de l’Internet — contrairement à la Chine, s’explique par deux facteurs principaux :

1/ L’existence d’un véritable marché unique

Les Etats-Unis et la Chine offrent pour les start-ups qui se lancent un marché d’une taille et d’une profondeur extrêmement importantes, qui leur permet de croître très rapidement. Incontestablement, il s’agit d’un avantage primordial pour atteindre plus vite une taille critique, être plus vite rentable et mettre en place une dynamique de croissance très robuste qui justifiera ensuite des levées de fond et des valorisations plus élevées.

En Europe, les start-ups sont d’abord confrontées à la barrière de la langue puis à un marché unique, qui, 20 ans après son lancement, reste encore largement en construction. Certes, beaucoup a déjà été fait, mais pour avoir été confronté à la question de l’implantation d’une filiale dans un autre pays de l’UE, les barrières en termes de système bancaire, de paiements, en matière juridique et réglementaire, restent encore très prégnantes… Sans compter que les levées de fonds et le financement restent encore très largement nationaux.

L’Europe n’offre donc pas la même profondeur de marché que les Etats-Unis ou la Chine pour les start-ups en forte croisance.

2/ Le capital-risque, encore et toujours.

Surtout, la Chine semble bénéficier d’un secteur du capital-risque plus important et capable d’accompagner les start-ups plus loin que les capitaux risqueurs européens (ce qui rejoint d’ailleurs le sujet d’un marché unique du capital-risque en Europe).

Les chiffres qui apparaissent dans le graphique suivant, compilés par Ernst & Young dans son rapport annuel, montrent ainsi que le montant total des investissement en capital-risque en Chine n’est pas très éloigné de celui constaté en Europe (sauf en 2013), alors qu’en termes de PIB/habitant l’Europe est 4 fois plus riche que la Chine.

Investissements annuels dans le capital-risque

On peut d’ailleurs rappeler que Sequoia Capital a des bureaux aux Etats-unis, en Chine, en Inde, en Israel mais pas en Europe (Accel a un bureau à Londres).

Mais le graphique suivant, toujours tiré du rapport d’Ernst & Young, est encore plus intéressant :

Taille des levées de fonds en capital-risque

On voit ainsi qu’en termes de montants moyens levés par levée de fonds, la Chine est nettement au-dessus de l’Europe, surtout pour les derniers rounds de financement. Lorsque l’on est une start-up avec déjà un certain niveau de maturité, on peut lever beaucoup plus d’argent en Chine qu’en Europe, ce qui permet ensuite de poursuivre sa croissance et d’atteindre des niveaux de valorisation encore plus élevés. On en revient ainsi au point que j’avais soulevé dans ma chronique précédente l’incapacité de l’Europe à financer ses satrt-ups matures (en « late stage ») de façon à ce qu’elles atteignent une taille globale et une valorisation comparable à leurs homologues américaines et chinoises. La seule perspective de sortie est donc de se faire racheter ou de s’introduire en Bourse trop tôt…

Reste enfin une dernière question : dans quelle mesure le protectionnisme chinois (ou la censure) expliquent-ils le succès de ces géants chinois de l’Internet et donc dans quelle mesure, comme le voudraient certains, faut-il appliquer des politiques similaires en Europe ?

Comme on l’a vu plus haut, le lien entre censure / protectionnisme et développement des entreprises numériques chinoises est beaucoup plus complexe que ce qu’on pense parfois. De plus, une telle position serait non seulement contraire à la plupart des engagements internationaux de l’Europe, mais à notre tradition d’ouverture, aussi bien politique qu’économique.

Ni la censure ni le protectionnisme ne me paraissent être la solution pour développer en Europe des entreprises numériques de taille mondiale. Cela ne veut pas dire qu’il faut tout accepter de la part des entreprises américaines et faire preuve de naïveté quant à leurs intentions. Mais si l’on veut s’inspirer à bon escient de l’exemple chinois, c’est plus vers sa formidable capacité à faire grandir leurs entreprises que l’Europe devrait regarder.


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    Maxime Baffert

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    Passionné de numérique sous toutes ses facettes, geek sur les bords. Directeur général de Viva Technology et de Proximedia (mais mes tweets n'engagent que moi)

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