Mad Max Fury Road : le gâchis


Personne n’a pu échapper au phénomène Mad Max, que ce soit sur les réseaux sociaux, le web ou les affichages publicitaires urbains. Le quatrième volet de la saga de George Miller Mad Max est sorti jeudi 14 mai en salle, le même jour où il a présenté au Festival de Cannes. Engouement, éloges, superlatifs, emballement. Du coup, j’ai été le voir. J’ai profité d’une soirée spéciale à l’UGC mercredi pour découvrir les volets 1 et 2 de la saga sur grand écran et me mettre à jour sur Max.

Un film pour les yeux uniquement

Le film est excellent dans le genre, à savoir film d’action grand public, mais il laisse un goût amer d’inachevé. Il est d’une beauté époustouflante. Les décors de la Citadelle et du désert sont éblouissants, rappelant Star Wars et Dune (le film de SF raté de David Lynch) par moments. Les costumes sont encore plus barges et élaborés que dans Mad Max 2. Chaque tribu et caste sociale possède une identité vestimentaire bien définie. Immortan Joe, le gros méchant moche est une sorte de croisement entre Bane de The Dark Night Rises (pour le masque) et le Baron Vladimir Harkonnen de Dune, qui doit lui aussi faire soigner ses pustules répugnantes par un docteur attitré et asservi.

Le gros méchant moche et répugnant de “Dune” (David Lynch, 1984).

Les couleurs sont poussées dans leurs extrêmes : soit très chaudes dans le désert sec, soit très froides dans la nuit bleutée. Les effets spéciaux sont évidemment réussis, mais ce n’est plus surprenant de nos jours. Le film est pratiquement une course poursuite de deux heures entre des véhicules et des personnages tous plus fous esthétiquement que les autres et on en prend plein les yeux. Mais seulement les yeux.

Coupez le son

La bande-originale est révoltante de platitude et de facilité. On a entendu déjà bien trop souvent cette musique grandiloquente qui serait supposée ajouter une dimension dramatique à de l’action brute. Hans Zimmer et John Williams pour les plus connus ont usé ce style jusqu’à l’os, faisant de ces violons et percussions geignardes et pompeuses une torture pour le cinéphile. La musique est omniprésente, ce qui est toujours une mauvaise idée. On ne peut s’empêcher de souffler de soulagement quand enfin elle s’arrête pour quelques séquences. Au bout d’une heure et demie, je vous assure que j’ai eu envie d’aller frapper le projectionniste pour qu’il coupe le son, je n’en pouvais plus.

Il est pourtant tout à fait possible de faire une bonne bande-originale de blockbuster et se détacher de ce style recyclé. L’exemple qui me vient en tête est Pacifim Rim qui est doté d’une musique survoltée, qui apporte quelque chose en plus au film là où la musique de Mad Max : Fury Road alourdit l’action déjà bien pesante avec toutes ces tonnes de carrosseries. On peut aussi citer Gravity, dont la bande-originale participe énormément à l’ambiance claustrophobique et oppressante, mais le film ne se situe pas vraiment dans la même catégorie que les deux cités précédemment.

Niveau dialogues, on peut aussi couper le son. Ils ne nous apprennent rien, n’émeuvent personne, sont plats et souvent à la limite du ridicule. Je pense notamment aux personnages des pondeuses d’élite qui illustrent plutôt bien l’adage “sois belle et tais-toi” (je reviendrai sur le soit-disant féminisme du film plus bas).

Comment gâcher un potentiel narratif richissime

George Miller a créé un univers post apocalyptique incroyablement riche et fascinant. Dans le 2, on découvre cette guerre pour le pétrole, devenu le bien le plus précieux (tiens, ça me rappelle quelque chose). Je n’ai pas vu le 3, je réparerai cette erreur bien qu’on m’a signalé qu’il est raté. Dans l’ouverture de Fury Road, on comprend qu’en plus du pétrole, l’eau est devenu un bien rare et convoité (tiens ça me rappelle aussi quelque chose). Immortan Joe s’est accaparé des sources souterraines pour maintenir son peuple asservi et dépendant de son règne. La société inégalitaire qu’il a créée dans sa Citadelle pourrait être un reflet de notre monde. Son film aurait pu être d’une profondeur comparable aux puits qui remontent l’eau des nappes phréatiques. Les personnages de Furiosa et Max ont des tas de choses à raconter. La Terre Verte réduite à un marécage où des corbeaux sinistres ont élu domicile aurait aussi pu être une histoire à raconter pour de vrai.

Tout est survolé. Les flashbacks traumatiques et les visions de Max sont censées apporter un peu d’épaisseur a un personnage effacé, interprété par un Tom Hardy peu convaincant, sauf sur le plan final. Le personnage de Max, si attachant dans les deux premiers volets, homme qui a tout perdu, jusqu’à sa propre identité, est totalement absent du film, alors qu’on adorerait apprendre à le connaître plus, suivre son parcours. Dois-je mentionner le plan le plus ridicule du film, Furiosa chancelant sur le sable avant de s’effondrer à genoux en hurlant un “non” beaucoup trop long pour être crédible ? Please. Le personnage de Furiosa est à peine plus développé psychologiquement que le reste là où on aimerait aussi en savoir davantage sur cette fille kidnappée dans son enfance qui a fini dans les rangs les plus hauts de l’armée d’Immortan Joe.

Le début du film et ses prédécesseurs laissaient présager le conte d’un monde ravagé dans lequel quelques humains ont encore l’envie et l’énergie de changer le cours des choses, récit universel s’il en est, qui pouvait être raconté avec une esthétique un rythme unique, incomparable. Mais non. À la place on a eu une très belle longue course poursuite entrecoupée de quelques passages prétextes à plus de course poursuite. C’est souvent le grand problème des films d’actions grand public, qui ont parfois une base scénaristique incroyablement riches mais privilégient le spectacle à l’émotion, l’action à la narration (je pense à In Time, gâchis scénaristique dont je ne me remets pas).

Quant au féminisme supposé du film, il va falloir qu’on se mette définitivement d’accord sur la définition de ce mot parce que je ne l’ai vraiment pas vu. Les femmes y sont représentées par clichés : la guerrière traumatisée par une enfance volée par la violence des hommes, les jeunes femmes belles, sveltes (interprétées par des mannequins, bien sûr) qui servent à reproduire des êtres parfaits pour Immortan Joe, des mères aux corps abîmés, grossis, avachis, dont la seule utilité est de produire du lait nourricier, et des femmes réduites à l’exil qui rejettent les hommes, sortes d’Amazones des temps à venir.

Effectivement, le film repose sur la volonté d’une poignée de femmes de fuir la société patriarcale de la Citadelle et la toute-puissance d’Immortan Joe, d’échapper à leur objectification (ce qui est montré très subtilement pas des “nous ne sommes pas des objets” tagués sur les murs). Si c’est tout ce qu’il vous faut pour parler de féminisme, très bien. Il n’en reste pas moins que les femmes de ce film n’ont pas plus d’épaisseur que les hommes, que c’est l’histoire d’une dictature avant tout et non d’un patriarcat (les hommes de la Citadelle n’ont pas plus accès à l’eau que les femmes), que les pondeuses Victoria’s Secret sont affligeantes de niaiserie et de platitude et leurs dialogues sont d’une fadeur à toute épreuve. Les War Boys, ces garçons dont le seul destin est de servir Immortan Joe dans l’espoir d’être guidés aux portes du Valhalla sont tout aussi exploités et asservis que des ces “pondeuses”, et Nux est leur équivalent. Il trouve la voie de l’émancipation dans cette épopée automobile.

Mad Max : Fury Road est donc une bien belle traversée du désert à toute allure, dans un chaos et un fracas visuel époustouflant, mais sa narration traverse elle aussi le désert et c’est bien dommage.

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