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Se souvenir de Marisa Pavan

Une figure féministe de lutte contre le studio-system hollywoodien dominant des années 1950 et des stéréotypes américains concernant les actrices étrangères

Par Margaux Soumoy –

Il fût un temps, qui n’a jamais réellement été révolu d’ailleurs, durant lequel les jeunes actrices étrangères immigrant à Hollywood, par choix ou par obligation, faisaient l’objet d’une attention bien particulière de la part des grands studios de cinéma hollywoodiens de l’époque, qui s’empressaient alors de s’ ‘approprier’ en quelque sorte leur culture et leurs différences, en tout bien tout honneur, pour faire décoller leur carrière aux États-Unis. Si ce système n’est pas dérangeant en soit, voire même positif pour une industrie comme le cinéma, il relève tout de même de certains stéréotypes et manières d’agir implicites qui ont posé problème en 1950 pour une jeune immigrée d’origine sarde, qui plus tard, deviendra connue sous le nom de Marisa Pavan.

Marisa posant pour le photographe américain Milton Greene pour la promotion du film The Rose Tattoo (Daniel Mann, 1955) (Photo: Reproduction/eBay)

Pier Angeli, ou l’exemple ‘parfait’ du “studio-system” hollywoodien dominant des années 1950, selon sa sœur jumelle Marisa Pavan.

Pas évident, lorsque l’on est doté d’un physique naturellement beau et avantageux et d’une personnalité charmante et innocente, de résister aux marques d’attention et d’exploitation des grands studios de cinéma hollywoodiens du début des années 1950, une époque toujours régie par le fameux code de censure Hayes au cinéma et durant laquelle se construisait, dans ces mêmes studios, l’image de la ‘parfaite’ “pin-up” glamour américaine, au physique correspondant aux critères de beauté américains de l’époque, afin de faire promouvoir le rêve américain dans le monde entier.

Les sœurs Marisa Pavan et Pier Angeli (Photo: Reproduction)

Les studios savaient d’ailleurs comment s’y prendre avec les jeunes actrices étrangères pour glorifier leurs différences de beauté et de culture afin de les adapter à cette image de “pin-up” dont le public américain raffolait tant. Et même s’il est difficile de porter un jugement objectif et rationnel en ce qui concerne la beauté physique, qui peut sincèrement contester la beauté d’Anna Maria Pierangeli ? Sa sœur jumelle Marisa Pavan, de son vrai nom Maria Luisa (Marisa) Pierangeli, à travers sa personnalité unique quoique atypique, a su briser ce fameux mythe de la “pin-up” en affirmant que sa sœur n’était pas ‘belle’, dans le sens où elle n’était pas elle-même sous tous ces portraits, ces coiffures, ces vêtements et ce maquillage superficiels que lui imposait la Metro-Goldwyn-Mayer. Fière de l’affirmer, Marisa n’a jamais supporté de voir ce qu’était devenue sa sœur à la MGM : “Les studios ont fait d’elle ce qu’ils voulaient en faire, mais à partir de ce moment-là, ce n’était plus ma sœur que je voyais. C’était un produit des studios.”, raconte Marisa, avec un soupçon de colère dans la voix. C’est à ce moment-là que nous pouvons nous demander si le plaisir que ressentait le public à admirer toutes ces “pin-up” et à envier les beaux yeux et les longs cheveux soyeux et brillants des Italiennes, mis en valeur par des coiffures et du maquillage sophistiqués, mais toujours à l’image des critères de beauté américains, procurait aussi du plaisir à ces jeunes actrices étrangères qui travaillaient durement, sous l’emprise des studios. Tout comme ce qu’a vécu Pier Angeli, ou même de nombreuses actrices américaines ! Son nom a même été changé avant tout ajout de maquillage par les studios. Une atteinte à sa liberté et à son identité ? “Anna Maria Pierangeli”, un nom jugé trop long et pas assez ‘vendeur’, a été américanisé pour “Pier Angeli”. Marisa semble plutôt soutenir le cinéma indépendant, car selon elle, il se concentre surtout sur de beaux scénarios et des plans travaillés, avant tout le superflu imposé par les coiffures et le maquillage hollywoodiens. Les trois films préférés de la carrière de sa sœur sont Domani è troppo tardi (Léonide Moguy, 1949), Somebody Up There Likes Me (Robert Wise, 1956) et The Angry Silence (Guy Green, 1960), car même si Somebody Up There Likes Me a été réalisé par la MGM, sa sœur était réellement elle-même dans ces films-là : “J’ai enfin retrouvé ma sœur, la vraie Anna Maria Pierangeli, à travers ces trois films dans lesquels elle ne portait pas tout ce maquillage ridicule… !”. À partir de cet instant, la décision de Marisa était claire : elle ferait carrière dans les studios hollywoodiens en se battant pour avoir les rôles les plus variés possibles et surtout pas celui de la “pin-up” entièrement refaite, ou encore celui de la belle Italienne dont on utilise l’accent ‘mignon’ à des fins commerciales !

(Photo: Reproduction)

La lutte de Marisa contre le “studio-system” et la grande variété de ses rôles au cinéma et à la télévision.

C’est donc avec une forte détermination et une personnalité de combattante que Marisa a su passer au travers des mailles du “studio-system” et travailler en tant qu’actrice totalement indépendante. D’ailleurs, elle n’épargnait même pas ses agents : “J’étais assez exigeante. Quand un rôle ne me plaisait pas, je le refusais. Quand un agent ne me plaisait pas, je le refusais aussi. Je voulais absolument vivre ma vie comme je l’entendais !”. Et quand on pense que Marisa est née timide et introvertie, cela n’en est que plus surprenant ! Marisa entame donc sa carrière au studio de la 20th Century Fox, lorsqu’après une audition surprise organisée en secret par l’agent et producteur américain d’origine italienne Albert Romolo “Cubby” Broccoli, elle est choisie pour incarner le rôle de la jeune écolière française Nicole Bouchard, subtilement amoureuse du soldat Lewisohn (joué par Robert Wagner), lors de la Première Guerre mondiale, dans What Price Glory (John Ford, 1952). Si la plupart des acteurs et actrices aurait vu d’un très mauvais œil la rupture de leur contrat avec un studio en particulier, la réaction de Marisa lorsque son contrat avec la Fox a été rompu pour cause de soucis financiers était, une fois de plus, à l’opposé de toute logique. Et cette réaction confirme encore une fois le désintérêt de Marisa envers le fonctionnement du “studio-system”, et ce, même si le métier d’actrice commençait à lui plaire de plus en plus. Et c’est en travaillant avec des agents et en prenant de longues et ‘pénibles’ leçons d’anglais qu’elle a pu accéder à une plus grande variété de rôles que sa sœur, qui selon elle, restait ‘bloquée’ à la MGM. Ainsi, Marisa a incarné diverses nationalités dans ses films comme une Américaine aveugle dans Down Three Dark Streets (Arnold Laven, 1954) avec Broderick Crawford, une Amérindienne dans Drum Beat (Delmer Daves, 1954) avec Alan Ladd, la princesse italienne Catherine de Médicis dans Diane (David Miller, 1956) avec Lana Turner et Roger Moore, une Française à la Cour du roi Louis XVI dans John Paul Jones (John Farrow, 1959) avec Robert Stack et son époux Jean-Pierre Aumont, ou encore une Juive au palais du roi Salomon dans l’ancien Israël dans Solomon and Sheba (King Vidor, 1959) avec Gina Lollobrigida et Yul Brynner.

Avec Anna Magnani dans The Rose Tattoo, le film qui lui a valu un Golden Globe et une nomination aux Oscars comme Meilleure actrice dans un second rôle (Photo: Reproduction)

N’oublions pas le rôle intense de Rosa Delle Rosa que Marisa a interprété aux côtés de l’une des icônes du cinéma néoréaliste italien Anna Magnani dans The Rose Tattoo (Daniel Mann, 1955), rôle pour lequel elle s’est battue d’arrache-pied pour obtenir une audition et qui lui a valu une nomination aux Oscars en 1956 comme « Meilleure actrice dans un second rôle », ainsi qu’un Golden Globe bien mérité de la “Foreign Press Awards” en 1955. Car même si ce rôle reste l’un des rôles clés de sa carrière, Marisa ne souhaitait pas être considérée uniquement comme une Italienne au caractère stéréotypé par les Américains, comme le connote, de diverses manières artistiques, son rôle de Rosa Delle Rose. Solomon and Sheba est le tout dernier film américain de Marisa et dont elle ne garde malheureusement pas un bon souvenir, dû en partie à la mort inattendue de Tyrone Power lors du tournage, ainsi que des nombreux changements dans le scénario original, dont elle n’avait pas été avertie. Dans les années 1950, 1960 et 1970, la carrière de Marisa a explosé à la télévision, avec encore une fois de nombreux rôles plus que variés comme celui d’Antigone dans The Kaiser Aluminum Hour “Antigone” (Franklin Schaffner, 1956) avec Claude Rains, ou encore celui de Celia Vandervoort dans la série Arthur Hailey’s the Moneychangers en 1976 avec Kirk Douglas. Décennies durant lesquelles elle a également fondé une famille avec l’acteur français Jean-Pierre Aumont, très apprécié de tous à l’époque et qui fut le seul grand amour de sa vie.

(Photo: Reproduction)

La famille ou le succès professionnel ? Marisa a su combiner les deux !

Après son mariage avec Jean-Pierre en 1956 et la naissance de ses fils Jean-Claude et Patrick en 1957 et 1960, Marisa aurait pu être obligée de faire un choix entre sa vie de famille ou sa carrière. Même si elle a toujours voulu privilégier une belle vie de famille, le succès s’est automatiquement mêlé au rendez-vous sans même qu’elle ne s’en rende compte. Nombreuses apparitions à la télévision américaine, tournées théâtrales et comédies musicales dans le monde entier avec Jean-Pierre, quelques films et émissions de télévision en France, Marisa n’avait pas de quoi chômer. Marisa et Jean-Pierre ont su mêler leurs belles cultures française et italienne et mener une carrière professionnelle très prometteuse. L’acharnement de Marisa ne s’est pas arrêté après la fin de sa carrière cinématographique et télévisuelle, loin de là ! Auteure de quelques albums, Marisa a également été la fondatrice et directrice de l’association URMA (Unis pour la recherche contre la maladie d’Alzheimer), une association visant à recueillir des fonds à l’aide de soirées musicales pour financer la recherche de traitements contre la maladie d’Alzheimer. Une personnalité forte, indépendante et merveilleuse !

Marisa a tout pour plaire. Sa vie a été un succès à la fois professionnel et personnel et son cheminement est le symbole de la réussite d’une lutte aussi inattendue que fascinante menée contre l’un des piliers fondamentaux de l’industrie cinématographique américaine.

Sources :

Article

Pavan Aumont, Marisa. Entretiens téléphoniques avec Margaux Soumoy, 2015–2017

Photographie de couverture

Aumont, Jean-Pierre. Le Soleil et les ombres, Robert Laffont, 1976

Photographie de l’article extraite de l’autobiographie de Jean-Pierre Aumont et scannée par Margaux Soumoy

Pour en savoir plus la vie et la carrière de Marisa Pavan sur le site web de Margaux Soumoy www.marisapavan.com

A multilingual Medium publication about empowerment and representativeness in film.

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Rafaella Britto

Rafaella Britto

São Paulo-based writer, poet, teacher, translator and researcher. Lover of classic films, music, traveling and all things vintage.

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