Numérique responsable : contrainte ou opportunité ?

Célia Doolaeghe
Apr 14 · 8 min read

L’impact environnemental du numérique n’est pas qu’une histoire d’écologie, il s’agit également de comprendre les risques pour l’entreprise, mais aussi les opportunités qui s’offrent à nous. Que vous soyez développeur, PO, designer ou autre, cet article n’est pas technique et ne nécessite pas de connaissances particulières. Que vous soyez un militant écologiste convaincu ou un simple curieux, voici un focus sur les problèmes et les solutions liés à l’impact du numérique.

Constat

Ce n’est un secret pour personne que l’activité humaine a des impacts sur l’environnement. Tout le monde le sait, la production de CO2 est responsable du dérèglement climatique. Mais depuis quelques temps, on s’inquiète aussi de l’épuisement des ressources, notamment de la raréfaction des métaux impactant directement la production d’appareils numériques tels que nos smartphones, ordinateurs… tout ce dont nos services numériques ont besoin pour exister. Si vous pensez qu’il sera toujours possible de changer de smartphone tous les 2 ans, malheureusement les prédictions sur les réserves de matériaux sont nettement moins optimistes, avec des premières pénuries prévues à plus ou moins courte échéance (10 ans) :

Ce graphique montre les prévisions de réserves restantes rentables en considérant les prix des matériaux actuels. Par la suite, l’extraction sera de plus en plus coûteuse et il faudra choisir quel secteur bénéficiera des matériaux. On le voit déjà avec la pénurie de semi-conducteurs de ce début d’année 2021, situation qui pourrait se reproduire périodiquement à l’avenir. Evidemment, il ne s’agit là que de projections basées sur nos connaissances actuelles, mais qui montrent une tendance à l’épuisement rapide des ressources. A terme, cela empêcherait nos utilisateurs de se fournir en terminaux pour profiter de nos services durablement, qu’on peut voir comme une perte de clientèle à venir.

La fabrication des terminaux n’est pas la seule à avoir un impact environnemental, la consommation énergétique du numérique est loin d’être négligeable. Les services numériques ne sont pas immatériels, ils tournent sur des machines qui rejettent du CO2, du fait de leur consommation d’énergie. Il est probable de voir apparaître des réglementations sur la consommation énergétique des services numériques, comme c’est déjà le cas actuellement dans d’autres industries telles que l’automobile ou le bâtiment. Nous voyons déjà apparaître des exemples d’amendes liées au non-respect de ces réglementations, par exemple pour certaines marques dont les véhicules neufs rejettent un niveau de CO2 supérieur au seuil réglementaire. Les sociétés qui ont opéré leur transformation avant d’y être contraintes bénéficient d’un avantage car elles respectent déjà ces mesures et profitent de l’expérience qu’elles ont accumulée.

On peut faire le parallèle avec la mise en application du Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD) le 25 mai 2018. Les entreprises qui n’étaient pas prêtes (dont les nôtres à ce moment-là) ont dû se mettre en conformité dans la précipitation, et on sait tous à quel point il est agréable et bénéfique de travailler dans la panique. Lorsque des normes environnementales dans le numérique seront instaurées, les entreprises qui ne l’auront pas anticipé vivront une répétition de l’épisode RGPD.

On pourra en tout cas compter sur la génération suivante pour pousser vers une transition écologique. Les étudiants aujourd’hui s’engagent de plus en plus dans la cause environnementale, comme en atteste la création du Manifeste étudiant pour un réveil écologique, signé par plus de 32.000 étudiants. Ces étudiants commencent à challenger les pratiques et engagements des entreprises qui les recrutent, et n’hésitent pas à bouder les moins volontaires. Ils veulent pouvoir aligner leurs convictions personnelles et professionnelles:

En effet, à quoi cela rime-t-il de se déplacer à vélo, quand on travaille par ailleurs pour une entreprise dont l’activité contribue à l’accélération du changement climatique ou de l’épuisement des ressources ?

De nombreux signataires font partie d’écoles d’ingénieurs et seront donc nos collègues de demain. Pour les attirer, il faudra que l’entreprise mette en avant un changement profond dans ses pratiques.

Il pourrait être tentant de mettre en place de grandes campagnes de communication visant à donner une bonne image environnementale de l’entreprise, mais attention à aligner communication et actions. Tout ce qui est annoncé doit pouvoir être vérifié. C’est d’ailleurs le rôle de la Commission Européenne, qui passe déjà au crible chaque année un panel de sites web. Et pour la première fois cette année, elle fait la chasse au “greenwashing” (écoblanchiment), qui consiste à mettre en avant des pratiques vertueuses sans fondements concrets, souvent dans le but de se donner une bonne image auprès de la clientèle ciblée. Parmi les sites analysés, 42% ne semblent pas respecter leurs allégations, et trompent donc leur clientèle. Pour l’instant, il s’agit juste d’un rappel à l’ordre, mais il est plus que probable que les sanctions se durcissent à mesure que les années passent. Étant donné l’intérêt croissant des clients pour les produits et services vertueux, la capacité à montrer une bonne volonté environnementale peut permettre de faire croître la clientèle, en plus d’éviter les sanctions qui ne manqueront pas d’arriver.

Pour une entreprise, investir dans la réduction de son impact écologique peut sembler être un coût important qui ne sera jamais rentable. Pourtant, en 2016, une étude de la Deutsche Bank en partenariat avec l’université de Hambourg a mis en évidence le lien entre critères environnementaux, sociétaux et de gouvernance (ESG) et performance financière. Basée sur plus de 2000 études empiriques publiées entre 1970 et 2014, elle démontre l’impact positif sur les performances financières de la prise en compte des aspects sociétaux et environnementaux. Pour vulgariser, les investissements durables ont donc majoritairement des retombées positives pour les entreprises.

Ce graphique montre que les entreprises qui ont pris en compte les aspects environnementaux et sociétaux dans leurs investissements ont eu majoritairement des améliorations positives de leurs performances financières. Ce serait donc au final un investissement plutôt rentable pour une entreprise.

Pour résumer, d’un côté il est probable de voir à l’avenir des réglementations environnementales contraignantes pour les entreprises du numérique, accompagnées d’amendes dans le cas d’un non-respect. De l’autre côté, les investissements durables devraient faciliter le recrutement et favoriser la santé financière de l’entreprise sur le long terme, en plus d’avoir des impacts positifs pour notre planète.

Il paraît donc sensé de commencer à opérer des changements, mais quels leviers peut-on actionner ?

Actions

Ces dernières années, un nombre croissant de convaincus cherchent à nous faire repenser notre façon de produire du numérique, à travers ce qu’on appelle le numérique responsable.

Cette approche s’appuie sur trois piliers appelés les 3P : People, Planet, Profit. People pour inclure un maximum d’utilisateurs, éviter de proposer des services numériques élitistes (équité sociale) et améliorer l’expérience utilisateur. Planet pour garantir que les activités numériques de l’entreprise aient un impact maîtrisé sur l’environnement et garantir leur soutenabilité sur le long terme. Profit pour réduire les coûts de développement et de maintenance des services de l’entreprise.

L’objectif du numérique responsable vise à concevoir ou améliorer un service existant en progressant sur ces trois axes. Cette approche n’est pas juste une pure optimisation technique du code. Il s’agit au contraire de travailler sur chacune des étapes du cycle de vie d’un service numérique, de la conception à la fin de vie en passant par l’hébergement.

D’abord, il faut commencer par challenger le service qu’on veut proposer. En éco-conception, on agit sur un geste métier plutôt que sur un logiciel. L’idée est avant tout de réfléchir au besoin de l’utilisateur et lui fournir seulement ce dont il a besoin pour accomplir son objectif. C’est ce qu’on appelle la sobriété numérique : mieux vaut un outil simple et efficace qui va droit au but qu’un méli-mélo de fonctionnalités qui noient l’utilisateur dans son contenu. Une application est également plus intuitive et plus agréable pour l’utilisateur. Mais avant d’optimiser un service, il faut avant tout vérifier que celui-ci est utile. Il vaut mieux éliminer le gras que faire du gras bio : si une fonctionnalité sert trop peu, mieux vaut la retirer que l’optimiser. De même, lorsqu’un service n’est plus utilisé, il faut bien penser à le décommissionner pour libérer les ressources matérielles.

Une application plus sobre est au passage moins gourmande en ressources et donc plus facilement accessible pour les configurations les plus modestes. En effet, quand on pense obsolescence programmée, on pense toujours aux pannes matérielles volontaires et autres ralentissements qui forcent le consommateur à renouveler son matériel. On oublie bien souvent que les utilisateurs changent de terminaux juste pour avoir la puissance nécessaire pour faire tourner les logiciels les plus gourmands. Un smartphone qui ne peut plus se mettre à jour et pour lequel l’application n’est plus disponible sera remplacé alors qu’il est encore fonctionnel. Et puis, à quoi bon réparer un téléphone pour lequel les applications ne sont plus disponibles ?

Pourtant, l’impact de la fabrication d’appareils numériques est considérable. D’abord, elle contribue massivement à l’épuisement des ressources abiotiques (non renouvelables). Même sur la consommation d’énergie, la fabrication représente 35% des impacts contre 65% pour l’utilisation. Les appareils des utilisateurs représentent au final entre 60% et 84% des impacts selon les critères (ressources non renouvelables, eau, gaz à effet de serre ou consommation d’énergie primaire). Le plus gros levier sur lequel on puisse agir est donc d’éviter à nos utilisateurs de renouveler leur matériel. Dit autrement, le logiciel devrait être un moyen de prolonger la durée de vie du matériel, et non l’inverse comme aujourd’hui. Certes, il n’est pas agréable de maintenir une rétro-compatibilité importante, mais cet effort a un impact conséquent. Et si aujourd’hui on se permet de ne pas le faire, un jour, nous n’aurons probablement plus le choix.

Les contraintes sur les ressources et la consommation énergétique vont sûrement nous pousser à produire des services plus efficients, qui servent plus avec moins de ressources. Nous devons penser d’abord aux utilisateurs. Nos services se doivent d’être accessibles aux personnes qui n’ont pas accès à un réseau dernière génération ou au smartphone dernier cri, sans les forcer à changer leurs appareils. Nous devons revenir au sens premier du mot “service”.

L’approche du numérique responsable nous montre la voie pour nous améliorer sur nos pratiques, en concevant des applications simples et sobres, en consommant moins de ressources pour fonctionner, et en restant disponibles le plus longtemps possible sur les appareils pour éviter leur renouvellement prématuré.

Le plus important est avant tout de modifier notre façon de penser : les ressources ne sont pas illimitées, nous devons apprendre à travailler avec cette contrainte. Il faut apprendre à être sobre et donc revenir aux sources du métier d’ingénieur : tirer le maximum de valeur à partir du minimum de ressources. De Vinci disait : “La perfection n’est pas atteinte lorsqu’il n’y a plus rien à ajouter, mais lorsqu’il n’y a plus rien à retirer”.

Cet article vise à faire prendre conscience de la situation et évoquer des pistes d’actions. Pour ceux qui souhaitent approfondir leur compréhension avec des exemples, voici un deuxième article Ecoconception: 8 cas pratiques d’application qui vous montrera comment les principes sont applicables sur des exemples réels.

Co-écrit par Célia et Rémi Doolaeghe

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