Pistes et idées pour pratiquer un design plus libre et plus ouvert.

Bouilloire par Jesse Howard, sur OpenStructures, cc-by-nc

Ceci est le compte-rendu de 2 ateliers menés par le Collectif Bam avec Designers Éthiques, notamment dans le cadre de l’évènement EthicsByDesign 2018.

Tout est parti d’une petite discussion sur Twitter et de cette question plutôt simple : quelles pistes pour un design open source ? Cette interrogation, que nous entendons et nous nous posons au quotidien, sous-entend une envie croissante de la part des designers de rendre possible l’exercice, la diffusion, le commerce ou les formes d’un design plus ouvert, plus libre qu’il ne peut l’être aujourd’hui. Si cette question se pose, c’est qu’il y a friction quelque part avec un design plus fermé. Inspirés par le mouvement de l’open source et plus largement du logiciel libre, nombreux sont donc les praticiens du design qui y ont vu un nouveau souffle et un positionnement fort pour lutter contre certaines dérives et conséquences néfastes du monde industriel : obsolescence programmée, fuites de données, abus de Copyright, la liste est longue et mériterait plusieurs articles à elle seule. Des choix volontaires de design comme la non-transparence, la non-réparabilité ou l’incompatibilité technologique sont fréquents, et en tant que citoyens nous nous en plaignons souvent. 
Ainsi, transférer les valeurs de l’open source au design c’est préférer contrôler nos objets (physiques, numériques, serviciels…) plutôt que de les laisser nous contrôler.

Quelques mots sur le “design libre”

Plutôt que de parler de design open source qui nous semblait trop centré sur le partage de fichiers de conception, nous avons plutôt choisi de parler de “design libre”, comme philosophie tirée du logiciel libre dont nous pourrions proposer cette définition :

Un ̶l̶o̶g̶i̶c̶i̶e̶l design libre est un ̶l̶o̶g̶i̶c̶i̶e̶l design dont l’utilisation, l’étude, la modification et la duplication par autrui en vue de sa diffusion sont permises, techniquement et légalement […]

De là nous avons établi qu’il n’y avait pas un design qui soit libre et un autre qui ne le soit pas. C’est plutôt une histoire de degrés et d’horizon à atteindre. Une partie d’un projet peut être facilement libre (sur son modèle économique) tandis que ses formes pourraient être plus “fermées” à une modification par autrui pour des raisons de sécurité ou d’image (Nous laisserions-nous transporter par un Boeing open source ?). À l’inverse, ne faire de l’ouverture qu’un moyen de récolter l’avis de sa communauté, autour de son identité graphique par exemple, ne servira à rien s’il n’y a pas un effort d’acculturation au design et aux raisons de ses choix (comme a pu l’expérimenter Mozilla). Nous avons donc surtout choisi de parler de design plus libre et plus ouvert. Des produits et des environnements qui permettent d’être fabriqués, personnalisés, réparés, remixés plus librement par leur design.

Nous nous arrêterons là sur la définition et les motivations d’un design libre, qui auraient aussi mérité plusieurs ateliers. Nous avons préféré nous regrouper et nous concentrer sur cette question : comment faire un design plus libre ? Je veux dire au quotidien, entre des clients parfois difficiles et des fins de mois qui le sont tout autant. Car il est plus facile à dire qu’à faire !

Comment ouvrir mon design quand mon client le voit comme une porte ouverte à la concurrence ? Comment faire commerce d’un design que j’ai mis en licence libre ? Comment convaincre que laisser possible la modification est bénéfique pour le projet ? Plein de questions auxquelles nous n’avions pas de réponse tout faite. Nous avons donc organisé deux ateliers pour partager les réflexions, les conseils, les arguments et les astuces de la part de ceux qui pratiquent le design.

Atelier à l’évènement EthicsByDesign

Ces ateliers, dont le compte rendu détaillé est disponible ici, ont posé plus de pistes de travail et d’arguments pour convaincre que de conseils pratiques à proprement parlé comme nous l’avions imaginé. Nous vous proposons donc un résumé :

1- Se protéger grâce aux licences libres

Diffuser son design c’est aussi le protéger avec des licences libres. Les freins à l’utilisation de ces licences sont souvent un manque de connaissance de leur existence ou de leur fonction (et du droit d’auteur en général). On note aussi des faux a priori du type “mettre en Creative Commons ne me protège pas” ou “il faut payer pour avoir ces licences ?”.

Quelques arguments convaincants : 
“Cela augmente la communication du projet en facilitant le partage, et offre donc plus de visibilité” ; “Les Creatives Commons sont adaptées au droit d’auteur français et protègent autant qu’elles permettent” ; “Vous choisissez les conditions de partage plutôt que de laisser dans le placard un projet abandonné”; “Mettre en Creative Commons Share-Alike oblige à repartager les modifications sous la même licence, tu peux donc bénéficier d’une R&D contributive large et gratuite !” ; “Autoriser une large diffusion te permet d’imposer ton standard (comme le fait Tesla par exemple)” ; “Cela démocratise les usages et fait donc grandir ton marché”.

Tips & ressources :

  • Le site de Creative Commons, les versions vectorielle des pictos.
  • Commencer en mettant ses projets non issu d’une prestation (projet de diplôme, recherche…) en licence libre.
  • Dans une prestation mettre les résultats en licence libre ou en open source sous certaines conditions et en respectant les besoins de confidentialité ou de protection du client. Concrètement il s’agit par exemple de mettre une clause dans le contrat pour que le projet devienne libre si le projet n’aboutit pas dans les 5 ans, ou si un seuil de rentabilité est atteint. Ou encore faire une cession de droits seulement sur les livrables finaux et non les esquisses (le client pense parfois qu’il a les droits sur tout). De toute façon les idées et méthodes sont difficilement protégeables, en les diffusant le client communique positivement en devenant une référence dans son domaine et en contribuant au bien commun.

Pistes de travail :
Bien se protéger nécessite plus qu’une simple mention. Il faut penser des contrats adaptés (et travailler avec des juristes !). Comment implémenter des conditions de licences libres dans des contrats de cessions de droits ? Est-il possible de céder des droits de commercialisation au client tout en laissant l’œuvre en cc-non-commercial ? Quels contrats de cession de droits de cette mise en open source sous conditions ? Quels gabarits de contrats à se partager ?

Des stickers Creative Commons à coller sur des créations physiques.

2- Commercer avec des business models adaptés

Il faut se l’avouer, le nerf de la guerre reste le business économique. La question que nous entendons souvent est “Comment faire du commerce avec du design libre”. Bien que libre ne veut pas pour autant dire gratuit, de nombreuses croyances existent. Pour les contrer il faut sourcer et réfléchir à des formats économiques adaptés et parfois différents.

Quelques arguments convaincants :
“Ce n’est pas parce qu’un cuisinier publie un livre de recettes que l’on ne va plus dans son resto, bien au contraire !” ; “Mettre en open source peut permettre de se libérer de coûts logistiques, comme l’exemple de SEB” ; “Vendre la personnalisation ou la fabrication plutôt que les plans (comme OpenDesk)” ;“WikiSpeed fabrique un modèle de voiture 10% plus rapidement, en utilisant l’open source et des méthodes agiles. Son modèle économique se base surtout sur de la formation à ces méthodes” ; “Utiliser des ressources en licence libre me permet d’aller plus vite et donc de gagner de l’argent en ne réinventant pas la roue. Je me dois en retour de partager cette ressource de la même manière”.

Tips & ressources :

  • OpenModels, Un livre sur les business models de l’économie ouverte
  • Getting Paid for Open Source Work, Guide de l’Open Source
  • 10 commercially successful open source hardware projects in 2013
  • Business Models autour de l’open design (études de cas)
  • OpenDesignNow, un livre que l’on peut acheter mais dont le contenu a été progressivement mis en ligne sous licence Creatice Commons tout au long de l’année. Vous pouvez y retrouver des articles et études de cas autour de l’OpenDesign.
  • Trouver diverses formes de revenus comme : faire payer des frais de licence d’une marque (ex: Arduino), vendre un service supplémentaire (ex : fabrication du mobilier par OpenDesk), vendre une expertise (ex : Wikispeed avec des cours ou des conférences), récolter des dons (comme Wikipédia), offrir un accompagnement de conseil (ex : OpenIDEO), faire payer une version personnalisée ou complète (ex : freemium), faire payer le support, vendre des livres tutoriels (ex : Arduino encore eux) etc…

Pistes de travail :
Travailler sur des petites phrases convaincantes ou des exemples pour casser les préjugés Libre = Gratuit = Pas de commerce, tout en évitant les sempiternels exemples comme Arduino ou Tesla qui sont utiles et forts mais parfois loin du domaine du projet.

Arduino et ses déclinaisons en CC-BY-SA, réalisés par Arduino ou sa communauté. Crédits Image : SparkFun
Téléchargez et fabriquez le vous-même, ou bien payez et gagnez du temps. Opendesk.cc

3- Publier les plans & documenter le projet

Quelques questions sont apparues sur les façons de bien publier et documenter son projet, et surtout le retour que nous pourrions en avoir.

Quelques arguments convaincants : 
“Ton projet devient plus fiable s’il est testé par une communauté” ; “Documenter me permet publiquement de me montrer précurseur dans un domaine” ; “De toute façon ton produit sera un jour copié, sauf si tu le caches, même Apple n’a pas pu empêcher Samsung de faire des smartphones similaires. Mais Apple reste dans l’imaginaire un leader dans l’innovation”

Tips & ressources :

  • Privilégier des formats ouverts pour permettre une réappropriation large (.svg, .odt, .stl, .xcf, .dxf…).
  • Ne pas réinventer la roue et publier sur des plateformes au public large type Instructables, ou des plateformes plus spécifiques comme WikiFab, Thingiverse (pour les fichiers 3D), GitHub (pour du code) ou même Nounproject (pour des pictogrammes).
  • Récolter le feedback (les “makes”, “ remixes” en tous genres…) et communiquer dessus comme indicateur de pertinence ou de réussite (Plus c’est testé et utilisé par les pairs plus l’objet peut être légitime).

Pistes de travail : 
Il est encore difficile de documenter le design d’un projet, ses versions, ses déclinaisons ou encore ses contributeurs. Pour documenter un code on utilise Github, pour une conférence on peut utiliser Framapad, mais pour documenter un design ?

Les “Makes” du Second Life Mug, réalisés par la communauté à partir d’un fichier 3D sur la plateforme Thingiverse

4- Créer des systèmes et des formes praticables

Pour redonner aux gens le pouvoir de contrôler les objets et environnements qui les entourent, ceux-ci doivent être praticables et modifiables, avec le moins de connaissances et d’outils possibles. En d’autres termes, on peut très bien laisser l’utilisateur ouvrir le capot de sa voiture, il n’en pourra pas pour autant le modifier sans les outils et les connaissances spécifiques. Le rôle du design est donc de créer des formes et des systèmes qui soient plus ouverts et praticables.

Quelques arguments convaincants :
“Cela permet de jouer de l’effet IKEA (Biais cognitif où les consommateurs accordent une valeur disproportionnée aux produits qu’ils ont partiellement créés)” ; “Rendre autonomes les gens plutôt que leur imposer un produit figé, c’est les rendre mieux conscients de leurs choix” : “Permet de lutter contre une obsolescence programmée de l’objet comme le fait FairPhone en changeant un élément et pas l’ensemble”.

Tips & ressources :

  • Des exemples inspirants comme Hacking HouseHold, WikiHouse ou OpenStructures qui construisent à partir d’une grille et d’un système technique pour rendre inter-opérant les éléments de leur design.
  • Communiquer sur les avantages pour l’utilisateur (réparabilité, personnalisation, éducation, etc).

Pistes de travail :
Travailler sur un répertoire de formes ouvertes et praticables (physiques, graphiques, numériques, spatiales…), ou de systèmes à partir d’exemples ?

5- Collaborer de façon ouverte

Ouvrir un design peut être aussi d’ouvrir le moment où l’on conçoit ce design. On peut parler alors d’open innovation, ou de conception ouverte. Mais les conditions de confidentialité du projet peuvent parfois fermer le projet à une petite équipe.

Quelques arguments convaincants :
“Ouvrir le moment de conception c’est ouvrir le spectre des idées, avoir l’occasion de se rapprocher de son public” ; “C’est légitimer un projet qui n’a pas été fait seul dans un coin mais le fruit de nombreux regards.”.

Tips & ressources :

  • S’inspirer des outils de travail collaboratif du web (GitHub, Wikipédia etc) pour imaginer un travail collaboratif sur des objets de design moins programmables (espace, objets, services, images…)
  • Plus facile sur des sujets d’intérêt commun ou à impact social fort.

Pistes de travail :
Les outils pour collaborer sur un design à distance sont rares voire inexistants.

Et si on imaginait le GitHub pour les designers. Pas mal d’essais mais qui n’ont jamais perduré.

6- Travailler avec des logiciels libre de design

Nous parlons ici d’ouvrir les outils de design en choisissant des logiciels plus libres que ceux habituellement utilisés. Car aujourd’hui les écoles de design nous forment aux mêmes logiciels de création (propriétaires), eux-même demandés comme compétences indispensables dans les entreprises (Demandons-nous à notre plombier quel marque de clé anglaise utilise-t-il ?). Au final ce qui se joue c’est une uniformisation de la création en utilisant toujours les mêmes outils. Néanmoins il est difficile de se (re)former à un autre logiciel, cela demande du temps et de la motivation, souvent non rémunérés. D’autant plus que les logiciels libres de design ont une interface souvent bien moins accueillante.

Quelques arguments convaincants : 
“Le jour où tu ne payes plus ton abonnement Adobe tu ne peux plus ouvrir tes fichiers. En fait, tu finis par louer un accès à tes propres créations !” ; “Utiliser des logiciels libres et donc des formats libres augmente le partage et l’autonomie de ton client ou de tes utilisateurs qui peuvent télécharger le même logiciel” ; “Les logiciels libres sont souvent gratuits ou moins chers, cela réduit donc le coût pour pratiquer ton métier. Ce qui peut devenir un avantage concurrentiel.” ; “Changer son logiciel c’est diversifier sa créativité, car tout ressemble à un clou pour qui ne possède qu’un marteau.”.

Tips & ressources :

  • Liste de logiciels libres et gratuits pour le design
  • Quand le projet est moins challengeant ou plus “confort”, en profiter pour tester de nouveaux logiciels.
  • Profiter des ateliers de l’association OLA (Outils Libres Alternatifs) pour se former et tester un nouvel outil de travail libre.

Pistes de travail :
Mettre des designers dans la conception et l’amélioration de logiciels de design libres, car ceux-ci sont souvent peu conviviaux et peu intuitifs… En profiter pour créer des fonctions qui soient différenciantes des logiciels propriétaires.
Trouver un cadre pour se laisser du temps pour tester de nouveaux logiciels (on nous demande souvent d’être le plus productif possible et donc nous nous laissons peu le temps pour tester autre chose).

Les barres d’outils d’Adobe Photoshop depuis 1987. Une évolution très faible dont le logiciel libre pourrait profiter en se démarquant. Image par Nolwenn Maudet

7- Documenter librement le design

Ce dernier point est plus large. Il commence par cette question : “Dans l’histoire du design, y a-t-il des icônes d’un design plus libre ? Comment les documenter ?”.
Peut être qu’avant de documenter le design libre, il est nécessaire de travailler sur la discipline du design même, car disons-le, la plupart en ont une assez mauvaise compréhension. Est-ce la faute à une rapide évolution de la profession qui s’exprime aujourd’hui à travers différentes formes (design de produit, graphique, UX, UI, stratégique…) ou d’une quantité encore trop faible de médiateurs du design ? Une autre raison peut être aussi celle d’une tendance à cacher la manière dont on fait notre travail, pour garder ce qui fait notre “exception” ? Pourtant expliquer le design comme le fait par exemple Ricardo Vazquez, c’est augmenter sa compréhension et donc son marché. On parlera donc ici, non pas de documenter un design libre, mais documenter librement la pratique du design.

Quelques arguments convaincants : 
“Ouvrir les portes de sa profession c’est favoriser sa compréhension et diffuser une culture du design. In fine c’est améliorer les conditions de travail et de dialogue avec ses clients et ouvrir le marché du design” ; “J’explique donc je suis : si je fais un effort à expliquer ma profession, je montre mon expertise et ma maîtrise du sujet” ; “Je peux augmenter le prix de mes devis : entre 2 devis à 10 000 €, mon client préférera un devis qu’il comprend, où les étapes, les méthodes et les outils y sont présentés clairemet, plutôt qu’un devis qui sort du chapeau”.

Tips & ressources :

Pistes de travail :
Les sessions d’écriture collective pour documenter le design sur Wikipédia.
Réfléchir au design du design, c’est à dire aux moyens de concevoir, faire comprendre et expliquer le design lui-même, de le rendre praticable et perceptible. Réfléchir à une explication de la profession à travers des supports commerciaux comme les devis, les contrats, les factures…

“Welcome to every day of a designer’s life with the empty canvas” The Hour of Design by Ricardo Vazquez

Et la suite ?
Nous vous proposons de continuer la réflexion en organisant d’autres ateliers via ce Framapad. Nous organiserons dans l’année d’autres moments pour aller plus loin dans chacune des pistes.

Si vous souhaitez corriger une info ou apporter une contribution n’hésitez pas à le noter.

Merci par ailleurs à tous les contributeurs présents pendant ces premiers ateliers.