Analyse de scénario de Hellraiser : les vertus et limites de l’horreur

Baptiste Rambaud
Jan 10 · 20 min read

CINÉMA — Analysons le scénario du film Hellraiser (1988) : en quoi le cinéma d’horreur nous est-il bénéfique, ou néfaste ?

Que reproche-t-on au cinéma d’horreur, exactement ?

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, Apple Podcasts, Soundcloud, Spotify et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 65e numéro de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur quatre. Aujourd’hui, ouvrons la boîte de pandore avec le film d’horreur anglais Hellraiser : Le Pacte, écrit et réalisé par Clive Barker, et sorti au cinéma en février 1988. Ce sera l’occasion pour nous d’étudier ce que le genre horrifique présente comme vertus et comme limites.

Durant un voyage, Frank Cotton entre en possession d’une boîte maléfique qui le transporte dans un monde imaginaire ; mais arrivé sur place, des monstrueuses créatures le dévorent. Quelques années plus tard, son frère Larry et son épouse Julia emménagent dans la maison de Frank, sans se douter que l’esprit de ce dernier y rôde encore. Alors qu’une goutte de sang accidentelle tombe sur le sol, le monstre se réveille, et part en quête de chair fraîche.

Si les mot « Pinhead » et « Cénobites » ne vous évoquent que des insultes graveleuses, je préfère vous prévenir, attention spoilers.

INTRODUCTION

Pourquoi aime-t-on l’horreur ? Pourquoi devrions-nous nous en méfier ? Deux questions que tout amateur de terreur audiovisuelle s’est vu poser au moins une fois dans sa cinéphile. Telles seront les deux parties de cette analyse. Je ne prétends pas à l’exhaustivité tant ce débat est infini, mais me suis efforcé de ratisser large, afin de cerner un maximum de dimensions du débat, et ainsi d’aider éventuellement les auditeurs parmi vous qui écriraient de l’horreur à questionner et à approfondir leur rapport à ces récits.

Il va de soi que je ne suis ni sociologue, ni psychologue, mon analyse vaut donc ce qu’elle vaut : celle d’un cinéphile qui se questionne et qui lit des trucs.

En outre, le film de Clive Barker me servira surtout — comme souvent — de point d’appui ponctuel dans l’analyse.

Enfin, je traiterai d’un seul bloc les deux aspects que j’estime fondateurs du cinéma d’horreur : la peur et le sang, la terreur et la révulsion, la tension et le gore.

Commençons donc avec les différents effets que le spectateur peut apprécier, face à un film comme Hellraiser. Je procèderai par thème.

APPRENDRE AVEC L’HORREUR

Premier thème : apprendre. Un film d’horreur favorise certaines formes particulières d’apprentissage. Nous en parlions dans le dernier épisode du podcast, on profite notamment des films et des séries pour apprendre comment survivre. Le plus souvent, il est davantage question de survie sociale, nous disions, mais avec le cinéma d’horreur nous revenons à l’élémentaire survie physique. Comment Julia attire-t-elle les victimes dans la gueule de son ex-amant Franck, et comment pourrions-nous faire, à leur place, pour éviter le pire ? Comment Kirsty — fille du mari Larry et belle-fille de Julia — échappe-t-elle aux Cénobites, lors d’une course poursuite dans une maison étriquée qui s’effondre ? Chaque choix de personnage pour assurer sa survie nous permet de questionner les nôtres, ceux que nous aurions faits dans des contextes similaires.

Mais… la terreur et la révulsion, ne sont-elles pas des méthodes inconfortables d’apprentissages ? Pourquoi les privilégierions-nous ? Après tout, dans un thriller tout public, le personnage risque souvent de mourir, et pour autant, la mise en scène nous épargne les effusions de sang. Je pense que l’on peut s’en remettre à la notion de « masochisme bénin » rapportée par la chaine YouTube Scinéma dans sa vidéo sur la logique de l’humour ; théorie de 2 psychologues dans les années 80 comme quoi, de même qu’on aime apprendre via le rire malgré un état de malaise ou de surprise qu’il implique, on aime apprendre via la peur. L’inconfort émotionnel permet justement de « retenir la leçon. »

Au delà d’apprendre à survire, une bonne histoire d’horreur symbolique nous apprend à comprendre nos peurs les plus profondes, remarque Stephen King dans son essai L’Anatomie de l’Horreur — sachez qu’à chaque fois que je me rapporterai à lui dans cette étude, je ferai référence à ce bouquin en particulier. Un peu comme un médecin qui manipule votre corps et cherche où vous avez mal, l’écrivain d’horreur identifie des points vulnérables. Une interprétation que j’ai par exemple eu de la symbolique de Hellraiser, rapporte à l’adultère. Si vous ouvrez le puzzle, vous rencontrez un monde intense en plaisir comme en souffrance, et où l’un ne va pas sans l’autre. Cela m’a semblé mis en parallèle avec la relation sexuelle tabou que Julia a pu avoir, le jour de son mariage, avec le frère de son fiancé. Bref, un adultère. Depuis, Julia est hantée par ce souvenir et, une fois sous l’emprise de la réincarnation de son amant, la protagoniste se désintéresse de sa vie conjugale classique. Cette relation toxique implique des souffrances chez Julia (celle notamment de se mettre en danger, de tenir ses proches à l’écart, de s’enfermer dans un secret) mêlés de plaisirs indissociables (le goût pour l’interdit, le souvenir d’une sexualité intense, ou tout simplement le sentiment amoureux). Quelque part, je dirais qu’Hellraiser convoque notre éventuelle peur de la relation adultère, notre peur d’une relation — notamment très éphémère — qui ferait en un instant s’effondrer une autre bâtie depuis des années, ou quand le confort se transforme en prison, et mêlant donc intensément plaisir et douleur, à l’instar des sévices infligés par les Cénobites. Je vous rapporte à l’épisode de Comment c’est raconté dédié à Taxi Driver, pour approfondir plus généralement la notion de symbolique dans un récit.

© ESC Editions & Distribution

Enfin, toujours sur l’apprentissage, l’horreur permet en particulier de traiter frontalement et sans concession de sujets extrêmes, remarque la vidéaste Laura fait genre dans sa vidéo sur le goût pour les films d’horreur. Et en effet, quand il est question de parler sexualité ou mortalité, il est admis qu’un film d’horreur s’autorisera à aborder la question sans pincettes, sans tourner autour du pot.

RASSEMBLER AVEC L’HORREUR

Un deuxième thème à travers lequel le film d’horreur peut se révéler appréciable pour le spectateur, est celui du lien social.

Toujours dans sa vidéo, la vidéaste Laura fait genre rappelle cette étape de l’adolescence où, tel un rite de passage, nous jouions entre amis à qui était le moins touché par ces films d’horreur, et donc qui était le plus « adulte ». Derrière une logique puérile de compétition, se cache une expérience de vie fédératrice car rituelle et partagée en secret avec nos amis.

En outre, remarque Stephen King, si dans la vie, l’horreur est une émotion que l’on affronte en solitaire, qui nous isole des autres et dresse des barrières, l’expression collective de nos peurs permet le retour à un état plus stable. De même que — comme nous le disions précédemment dans le podcast au sujet de Problemos — la comédie atténue notre honte de ce qu’elle dénonce en nous appariant à travers nos rires collectifs, l’horreur atténue notre impuissance face à nos peurs en nous appariant à travers nos cris collectifs.

Non seulement on ne se sent plus tellement seul, on se sent d’autant plus « humain ». En 2019, dans une discussion accordée par John Carpenter à la Société des réalisateurs de films lors de la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, le cinéaste a rappelé que la peur était saine, qu’elle fait partie de nous, qu’elle est universelle. Tout le monde a peur partout dans le monde. Ainsi, écrit Stephen King, en frissonnant, on réaffirme notre propre humanité. Pour ceux comme moi qui ont découvert Hellraiser seuls chez eux, donc quand bien même ils n’ont pas joint leurs frissons à ceux des autres, le simple fait d’être effrayé par les Cénobites suffit à nous lier socialement aux autres spectateurs qui, chacun chez soi, ont éprouvé la même émotion.

Enfin, toujours dans le thème du lien social, et pour revenir à quelque chose de plus concret, la psychologue et vidéaste La Psy qui parle remarque, dans sa vidéo sur les raisons de notre goût pour la peur, que cette dernière rapproche les gens. Dans l’adversité, nous avons le réflexe de se serrer les coudes, de chercher et donner de l’aide, et, bien des complicités naissent ainsi de situations vécues comme dangereuses. Se serrer les uns contre les autres, se rassurer, parler pour désamorcer, chacun sa façon de survivre entre proches face aux péripéties tendues et choquantes, et dieu sait qu’on se souvient avec qui nous avons enduré tel ou tel film d’horreur marquant.

BIENFAITS PSYCHOLOGIQUES DE L’HORREUR

Cela me permet d’enchainer avec un troisième thème : la psychologie. Toujours dans sa vidéo, la Psy qui parle évoque plusieurs facteurs qui tendent à favoriser notre intérêt pour les récits horrifiques.

Déjà, les films d’horreur provoquent chez nous ce qu’elle qualifie de déluge d’hormones : endorphine, adrénaline et dopamine. Ce cocktail biochimique provoque ainsi chez le spectateur un état d’euphorie, difficile à retrouver dans les autres genres cinématographiques.

Par ailleurs, le sentiment de sécurité que nous confère la salle de cinéma et le recul que nous confère l’expérience cinématographique, nous assurent de vivre ces émotions sans risque, à l’instar d’une virée en Space Mountain, solidement protégés par nos gardes-corps. L’histoire d’horreur, lit-on chez Stephen King, nous laisse voir derrière la porte que d’ordinaire nous gardons fermée.

En outre, aller au bout d’un film d’horreur nous récompense avec une certaine satisfaction d’avoir ainsi repoussé nos limites. Comme cette blague du mec qui ne porte de chaussures de ski en journée que pour apprécier les retirer le soir, endurer un film d’horreur nous offre le plaisir d’y avoir survécu.

Enfin, si nous disions plutôt que le cinéma d’horreur nous renseignait sur nos peurs, ils nous permet du même coup de les apprivoiser, ces peurs. Nous nous réfugions dans des terreurs pour de faux afin d’éviter que les vraies nous terrassent, précise Stephen King, nous inventons des horreurs pour nous aider à supporter les vraies horreurs. Quand le générique de fin d’Hellraiser survient, on peut se dire que c’est bon, on a traversé des dangers de morts, échappé à un monstre qui se nourrit du sang des autres, on s’est sortis d’affaire d’un tabou conjugal tragique, on est toujours vivant malgré une peau lacérée par des crochets, etc. En tout cas, on se convainc d’avoir traversé nous-mêmes ces expériences et, quelque part, que ces peurs ont été vaincues.

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SE SENTIR VIVANT

J’aimerais finalement aborder un quatrième thème, sur lequel le cinéma d’horreur parvient à satisfaire son spectateur : notre physicalité ; notre expérience corporelle.

Le film d’horreur, lit-on dans L’Anatomie de L’Horreur, est une musique qui touche les nerfs plutôt que la cervelle. On a tendance à considérer le cinéma comme un vecteur avant tout de sens et de réflexion — tel est d’ailleurs la raison d’être de ce podcast. Par ailleurs, on considère souvent, question sensations, que les films ne nous donnent matière qu’à voir et à entendre. Pourtant, des films tels qu’Hellraiser, qui à travers des scènes de torture ou plus généralement de body horror, provoque la révulsion du spectateur, mobilisent ainsi un autre sens : celui du toucher.

De même que le cinéma d’horreur nous plonge dans une euphorie intense, il mobilise notre physicalité, il reproduit chez nous des sensations matérialisées à l’écran, comme si nous les expérimentions dans notre propre corps. Aucun autre genre cinématographique ne nous permet de vivre aussi concrètement une histoire.

Donc, concernant les vertus particulières du cinéma d’horreur pour le spectateur, voilà les quatre grands thèmes que j’ai identifiés : social, psychologique, éducatif et physique.

LA VIOLENCE EST UNIVERSELLE… ET PAYE

Après… L’horreur n’est pas appréciée que des spectateurs — l’industrie aussi, se réjouit parfois d’y avoir recours.

Paul Schrader rappelle, dans le recueil d’entretiens The Craft of the Screenwriter, qu’un film doit intéresser des millions de personnes, pour espérer être financé. Justement, la violence et la sexualité permettent de satisfaire cette exigence, par leur universalité ; puisque ces deux fantasmes pénètrent toutes cultures et classes sociales.

Si on met de côté l’intérêt financier à produire des récits bon enfant afin de toucher des familles entières, le sang et le sexe parlent à tout le monde ; dernier exemple planétaire en date : Game of Thrones. Parenthèse fermée.

Avant d’en venir à la deuxième partie de cette analyse — les limites et dangers du cinéma horrifique — je vais me permettre d’évacuer une non-limite, un non-danger, afin de gagner du temps.

LA VIOLENCE RENDRAIT VIOLENT ?

Longtemps, les oeuvres violentes — et le jeu vidéo en fait encore les frais de nos jours — ont été taxées de dangereuses car favoriseraient ou encourageraient le recours à la violence. Représenter des actes violents, ce serait les banaliser. La réponse la plus séduisante que j’ai trouvé à ce cliché, nous vient de Stanley Kubrick, livré dans ses entretiens avec Michel Ciment : « je pense que la différence entre beaucoup de films du passé qu’on jugeait inoffensifs, et les films que l’on critique aujourd’hui c’est que, dans les films contemporains la violence est montrée dans ses effets et non de la façon classique, c’est à dire irréaliste. Si la violence était nocive, je pense qu’il faudrait en premier montrer du doigt les animés de Tom & Jerry, les films de James Bond, et les Western italiens, parce qu’ils présentent la violence comme une chose drôle, sans aucune conséquence. Considérer le cinéma et la tv comme un aspect essentiel de la violence dans le monde, c’est ignorer les causes véritables de cette violence. »

Notons le paradoxe ainsi soulevé par Kubrick : c’est la fiction tout public, qui généralement banalise la violence, puisque la présente comme sans conséquence, l’édulcore, voire la justifie — les gentils bottent le cul aux méchants, c’était bien mérité, vive le manichéisme…

Ainsi, lit-on dans l’Anatomie de l’horreur, l’histoire d’horreur est plus souvent innocente que coupable, mais on a toujours eu tendance à tuer le messager, quand le message était déplaisant. Oui, parce qu’en étiquetant le cinéma d’horreur comme dangereux, on évite du même coup de s’exprimer sur les problématiques qu’il cherchait justement à soulever.

Bon. Cela dit, du même coup, la culture n’adoucit pas tant les moeurs non plus, déplore Kubrick, pas plus qu’elle ne les envenime, puisque — s’il peut se permettre ce point Godwin — les nazis écoutaient pour beaucoup du classique.

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Maintenant que nous avons mis de côté cette question, observons en quoi le cinéma d’horreur peut tout de même porter préjudice.

LIMITES ET DANGERS DE L’HORREUR

Commençons par revenir à l’aspect social de ce genre. Stephen King remarque que les récits d’horreur nous autorisent à rejoindre la foule, à devenir tribal. Ce cinéma nous invite moins à penser comme un individu que comme une masse de gens, et ainsi de crier de concert, de craindre de concert. La scène mythique d’Hellraiser où Franck reprend forme, a dégoûté des salles entières de spectateurs — tout autant qu’elle les a fascinés. Tout ce sang, cette chair, cette monstruosité. Et bien, ce que nous exprimons collectivement face à la monstruosité, poursuit King, c’est notre foi en la norme. Et quand apparait un être visqueux squelettique sous nos yeux, quelque chose considéré comme anormal, que nous ne connaissons pas, par défaut nous le craignons. Et je trouve qu’Hellraiser questionne super bien ce réflexe. Quand Julia rencontre la réincarnation monstrueuse de Franck pour la première fois, elle prend peur et fuit — tandis qu’il la poursuit en rampant et cherche à lui saisir la cheville. « Quelle horreur », se dit-on. Mais… Franck lui révèle alors son nom, et implore son aide : s’il ne boit pas de sang, le pauvre homme est condamné à rester ce tas de chair rampant. Et voilà qui change totalement notre regard sur lui — et celui de Julia, qui reconnait son ancien amant. Il n’est plus un monstre assoiffé de sang, il est une âme en peine souffrante, victime d’une malédiction, réduite à ramper dans un grenier. Nous faisons soudainement preuve d’empathie pour lui, nous passons de la peur à la pitié. Dorénavant, le « monstre » ne sera plus lui — malgré sa condition physique — mais Julia, qui tendra des pièges aux victimes innocentes qu’elle lui livrera. Aussitôt après nous avoir fait craindre le monstrueux, l’anormal, Clive Barker nous invite à le comprendre, voire à le plaindre.

Non seulement l’horreur nous invite à rejoindre la foule, à pointer l’anormal du doigt, mais ce genre nous encourage à renoncer à nos capacités analytiques d’adulte, pour redevenir un enfant qui voit tout en noir ou en blanc, ajoute King. Le méchant requin, le méchant zombi, le méchant tueur en série… Et puis, bien évidemment, le jeune homme ou souvent la jeune femme innocente, etc etc. Les cénobites excentriques et leurs tenues terrifiantes, vs. la jeune Kirsty, évidemment innocente ; ces représentations propices à la terreur, et si répandues dans les années 80.

Comme nous le disions, le cinéma est un média de masse, ainsi ses symboles sont souvent d’essence collective, lit-on dans l’Anatomie de l’horreur ; ainsi le cinéma d’horreur mesure les cauchemars d’une société entière. Et quels sont-ils ? Bien souvent, la peur du désordre, du changement ; l’auteur d’horreur serait par défaut un agent du statut quo. Gare à ce requin, montrons-le tuer des gens, gare à cette patiente psychotique, montrons là tuer des gens, gare cet amant, montrons-le détruire un couple et tuer le mari — c’est effectivement une lecture possible de Hellraiser, mais le film est plus complexe, comme on va le voir. Je récapitule là-dessus : un film d’horreur nous encourage bien souvent à rejoindre la foule, à abandonner tout raisonnement, à plébisciter la norme, et à craindre ce qui y provoquerait désordre ou changement.

BÊTISE DE LA FOULE

Cela ne vous rappelle-t-il rien ? La comédie. Dans l’épisode du podcast consacré au film Y’a-t-il un flic pour sauver la Reine, nous remarquions que le registre comique consiste bien souvent à se réfugier derrière une norme, depuis laquelle on pointe et on juge la différence. D’ailleurs, ce n’est pas la première fois dans cet épisode que je rapproche les mécanismes de l’horreur avec ceux de la comédie. Stephen King remarque que la violation d’un tabou est susceptible d’engendrer le rire tout autant que l’horreur.

Ainsi, s’il est important pour un auteur et pour un spectateur de se questionner sur le sujet de ses moqueries, il nous est tout aussi important de se questionner sur le sujet de nos peurs. « Mais de quoi suis-je en train d’avoir peur », devrait-on se demander. Le film que je vois nourrit-il, ou à l’inverse questionne-t-il cette peur ? Prenons quelques exemples.

Est-ce bien malin, avec les Dents de la mer, d’entretenir notre peur pour les requins, tandis que la plupart ne s’attaquent pas aux hommes, que nous les surpêchons, et que notre propre action sur l’environnement et leurs écosystèmes les rapproche des baigneurs et des plages ?

Est-ce bien malin, dans Split, de choisir comme antagoniste dangereux et menaçant une personne atteinte d’une forme ultra fantasmée de schizophrénie, tandis qu’en moyenne les patients sujets à des pathologies mentales ne sont pas plus dangereux que les autres ?

Est-ce bien malin, de choisir pour tueur une personne trans dans Le Silence des Agneaux ? De pathologiser la dysphorie de genre, comme quoi cela relèverait de la schizophrénie, dans Pulsions ? Ou encore d’attribuer à sa protagoniste une difformité des mains, non sans rappeler un handicap existant (l’ectrodactylie), dans Sacrées Sorcières ?

Les questions de transphobie, d’handiphobie, de psychophobie etc. ne portent pas ces noms pour rien. La différence effraie.

Alors, je ne rentre pas le débat de la cancel culture, dans des questions de censure ou quoi, et confesse avoir même apprécié plusieurs des films que je viens de mentionner, pour d’autres aspects.

SE QUESTIONNER SUR LE SUJET ET L’OBJET DES CRAINTES

Je vais juste opposer à cette typologie de films qui nourrissent malgré eux nos peurs collectives, une typologie de films qui retournent ces peurs. Pour cela, je vous réfère à un article du Washington Post intitulé : le nouvel âge d’or des films d’horreur trouve les monstres et terreurs en plein jour. Daniel Ryan relève le fait qu’un film comme Us de Jordan Peele nous présente une version monstrueuse de nous-même et non de l’autre. L’article parle également de Revenge où d’une certaine façon la misogynie est le monstre. On pourrait aussi parler de Midsommar ou Hérédité, dont le personnage au visage monstrueux est peut-être le plus inoffensif du film ; ou encore parler de Get Out, qui nous fait vivre de l’intérieur la fétichisation raciste d’une couleur de peau.

Le point commun de ces films d’horreur étant qu’ils se questionnent sur l’objet et le sujet d’une peur. Nous n’avons plus peur de la différence, nous avons peur pour la différence — ou peur de notre rapport à la différence. « Dans la vie, rien n’est à craindre, tout est à comprendre » a déclaré Marie Curie, et le cinéma d’horreur excelle, je trouve, quand il nous fait évoluer depuis la crainte vers l’empathie, comme nous le disions au sujet de Franck dans Hellraiser à l’instant.

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Voilà pour l’aspect social des limites du cinéma d’horreur. Il y a également la problématique du sadisme, de la complaisance.

DU DEFOULOIR… A LA COMPLAISANCE

Stephen King suggère qu’un fou meurtrier sommeille en chacun de nous, et qu’il faille le laisser s’exprimer de temps en temps ; le film d’horreur s’acquitterait ainsi de ce « sale boulot ». Le côté défouloir du cinéma d’horreur, je l’apprécie. De même qu’une salle de cinéma permet de subir sans subir, après tout, elle permet d’infliger sans infliger. Mais… là encore, que défoulons-nous sur qui, et pourquoi ?

Un article de Slate rapportait cet étrange goût des séries policières et des thrillers, pour les victimes jeunes, féminines, et dont les meurtres et cadavres sont toujours bien complaisants, hyperviolents, sexualisés. Il n’est plus tellement question de nous révulser physiquement, ou de mettre en garde sur les féminicides, il est plutôt question de défouler ce qu’Iris Bref identifie dans son livre sur le male et female gaze comme la pulsion scopique. Il s’agit d’un plaisir de posséder l’autre par le regard — or, quoi de plus adapté que le cinéma pour satisfaire ce goût voyeuriste et sadique chez le spectateur, souvent masculin. Le dernier exemple qui m’a sauté aux yeux, est le film 1BR, The Apartement, vu au festival de Gérardmer début 2020. Il profite de l’alibi bien pratique de taper sur une secte diabolisée à l’extrême, pour livrer un énième sadisme complaisant et pervers à l’encontre de la protagoniste, un archétype de la « vierge ». Ici, une jeune femme prise au piège par une secte grotesque subit bon nombre de sévices gratuits, là pour satisfaire la pulsion scopique du spectateur.

Ainsi, quand bien même un récit horrifique peut prétendre dénoncer les féminicides ou l’endoctrinement ou que sais-je, toujours faut-il que ses représentations de la violence ne satisfassent pas bêtement un sadisme gratuit, relevant moins du défouloir que que d’une volonté de posséder l’autre.

Dans le commentaire audio d’Hellraiser, un film pourtant extrêmement violent, Clive Barker évoque par exemple la première victime de Julia. A la base, l’actrice donnait de multiples coups de marteau, mais au montage le réalisateur n’en a conservé qu’un, le seul qui suffise à abattre la proie ensuite livrée à Frank, car davantage de coups, cela aurait été complaisant et gratuit, explique-t-il.

Le plus possible, au cinéma, la violence devrait avoir un sens. Dans son livre L’Ecriture de Scénario, Jean-Marie Roth déplore que la plupart des scènes de sexe cassent la narration. Quand une histoire s’arrête pour laisser place à du sexe ou à de la violence, le caractère gratuit des scènes nous saute aux yeux. Dans Hellraiser, le souvenir de Julia pour ses ébats extra-conjugaux est monté en parallèle de son mari blessé par le sommier conjugal qu’il déménage, et c’est le sang de cette violence symbolique coulant de la main de Larry qui viendra réveiller l’amant Franck. Ici, l’horreur est un moyen, et non une fin, ou en tout cas pas juste une fin. Pour approfondir cette idée de gore « utile », je vous renvoie à la vidéo dédiée à ce sujet de la chaine YouTube Ratelrock — qui a d’ailleurs aussi produit de super vidéos sur Hellraiser.

Sans vouloir jouer les vieux cons, je souscris donc au regret émis par Kassovitz dans l’émission Video Club pour Konbini, comme quoi, avec Reservoir Dogs et plus généralement la popularité des films de Tarantino, la violence au cinéma est de plus en plus devenue bêtement fun — pour pas dire sadique — au détriment de sa portée politique.

PRIVLEGIER L’EMPATHIE ET LA NUANCE

Une méthode assez simple pour persécuter son personnage sans sadisme, et suggérée par Yves Lavandier dans sa Dramaturgie, est de le comprendre, tout simplement. Oui, un film fait endurer des galères, du conflit, des obstacles, mais il faut toujours garder l’empathie pour celui qui persécute ou/et qui est persécuté. Dans Hellraiser, Julia est sous l’emprise d’un amant toxique qui la manipule, lequel a subi une malédiction tragique, on quitte le schéma moralisateur classique et manichéen des gentils et des méchants.

Clive Barker adore, d’ailleurs, jouer de l’empathie du spectateur, comme il le confesse dans le commentaire audio d’Hellraiser. Quand Julia ramène sa première victime, un homme qu’elle a séduit dans un bar, nous avons peur pour ce dernier. Puis, impatient et frustré sexuellement, l’homme s’offusque que Julia ne se donne pas plus vite à lui. D’un coup, nous perdons au moins une partie de notre empathie pour cette victime, et certains se satisferaient presque qu’il soit mangé par Franck, pour aider ce dernier à retrouver sa forme humaine. De même, il y a la scène où Larry, le mari, manque de découvrir la présence de Franck au grenier. Pour faire diversion, Julia feint avoir envie de faire l’amour, et traine plutôt son mari dans leur chambre, sauf… que Franck se trouve dans le placard, et surgit dans le dos de Larry, lui-même trop occupé à enlacer sa femme pour remarquer l’amant. Ici, s’amuse le réalisateur, nous ne savons pas quoi craindre pour qui. Franck peut tuer Larry. Franck peut être découvert par Larry. Larry peut découvrir ainsi la relation de Julia avec son frère. Et puis, sommes-nous tant compatissant pour Larry, lui qui frôle le viol conjugal en persistant dans son élan alors que sa femme le supplie d’arrêter — enfin, de son point de vue, car nous voyons qu’en réalité elle supplie surtout Franck d’épargner le mari. De même, concernant l’esthétique des Cénobites, Barker revendique des entités mi-monstrueuses mi-religieuses, élégantes autant que répugnantes, des « experts de l’art des plaisirs raffinés d’une souffrance encore plus raffinée. »

Bref, un bon moyen d’éviter le sadisme, et d’éviter d’entretenir des peurs toxiques chez le spectateurs, consiste à susciter chez lui des sentiments ambivalents, à chercher la complexité, la nuance, et l’empathie pour chacun des personnages.

CONCLUSION

Pour conclure : si le cinéma d’horreur nous permet d’apprendre de nos peurs, nous permet de renforcer nos liens sociaux, de satisfaire notre psychologie et de vivre intensément, s’il n’est pas une machine à rendre les spectateurs violents, le cinéma d’horreur nourrit parfois des peurs infondées au lieu de les questionner, ce dont il nous faut prendre garde, et il repose parfois sur un pseudo-propos politique pour en vérité s’adonner à un bête sadisme complaisant.

Ainsi s’achèvent quelques pistes de réflexion sur les vertus et les limites du cinéma d’horreur, j’en profite pour vous annoncer avec enthousiasme que mon premier scénario de film d’horreur a le privilège de figurer parmi les 5 finalistes qui concourront au Prix Climax 2020 du scénario de genre, dont la remise aura lieu lors du Paris International Fantastic Film Festival au Max Linder fin février — si d’ici là les salles rouvrent…

© ESC Editions & Distribution

Fondu au noir pour ce 65e numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il vous a intéressé !

Retrouvez tous les liens du podcast sur ccrpodcast.fr, dont Facebook, Insta’, Spotify, tout ça, mais encore et surtout Apple Podcasts : pour ce-dernier je vous invite à laisser 5 étoiles et un commentaire — c’est très im-por-tant pour le référencement du podcast, podcast dont l’habillage musical était signé Rémi Lesueur je le rappelle, et le pentahexaconta-remercie.

Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, content de vous retrouver, et rendez-vous dans quatre semaines pour la 66e séance. Tchao !

Comment c’est raconté ?

Restranscriptions du podcast d’analyse de scénarios.

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