Analyse d’OSS 117, le Caire nid d’espions : la représentation sociale

Baptiste Rambaud
Oct 20 · 23 min read

CINÉMA — Analysons le scénario du film OSS 117, le Caire nid d’espions (2006) : quelle représentation sociale nous propose-t-il ?

S’il y a UN sujet qui divise auteurs et spectateurs de nos jours, c’est bien celui des représentations sociales.

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, Apple Podcasts, Soundcloud, Spotify et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 43ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur deux. Aujourd’hui, on se beurre la biscotte avec la comédie française OSS 117 : le Caire, nid d’espions, d’après l’oeuvre de Jean Bruce, adaptée par Jean-François Halin, co-écrite par ce dernier et Michel Hazanavicius, réalisée par Michel Hazanavicius, et sortie en avril 2006 au cinéma. En effet, quoi de telle qu’une emblématique auto-critique de l’inculture franchouillarde, pour aborder la question de la représentation sociale.


gypte, 1955. Tout le monde se méfie de tout le monde, tout le monde complote contre tout le monde : Anglais, Français, Soviétiques, la famille du Roi déchu Farouk qui veut retrouver son trône, ou encore les Aigles de Kheops, secte religieuse qui veut prendre le pouvoir. Le Président de la République Française, Monsieur René Coty, envoie son arme maîtresse mettre de l’ordre dans cette pétaudière au bord du chaos : Hubert Bonisseur de la Bath, dit OSS 117.

Vous connaissez la chanson : attention spoilers.

Je repoussais cet épisode depuis plusieurs mois, et pour cause : que voila un sujet complexe. Les plus fidèles auditeurs d’entre vous sauront que je m’aventure régulièrement sur des thèmes qui ne relèvent pas directement des techniques de narration mais qui, quelque part, ont un lien plus ou moins proche avec les histoires. On a ainsi pu discuter biais cognitifs, fonctionnement des émotions, psychologie, et aujourd’hui c’est de sociologie qu’il sera question — mais toujours, sous le prisme de la dramaturgie.

J’espère que vous ne saturez pas du sujet très actuel des privilèges et de l’oppression, j’espère également que je ne dirai pas trop de conneries, et m’excuse de mettre bêtement tous les combats sociaux dans le même panier ainsi que de traiter ce sujet sans être moi-même sociologue ; en tout cas qui dit histoire dit personnages dit représentations sociales, il fallait bien aborder la chose un jour ou l’autre.

UN FILM CONSCIENT, À UNE ÉPOQUE MOINS CONSCIENTE

Comme vous le savez, les années 2010 ont propulsé plus que jamais sur le devant de la scène la critique à l’égard des fictions racistes, homophobes, sexistes, antisémites, islamophobes, handiphobes, transphobes — bref, vous connaissez la chanson — que ce soit à travers une scène, une réplique, un personnage, ou une histoire complète. Actuellement, quel que soit le sujet d’une histoire, l’auteur devra souvent rendre compte de ses choix artistiques : pourquoi tel nombre de personnages féminins ? Pourquoi ont-elles tel type de rôle ? Pourquoi une majorité de personnages blancs ? Pourquoi le méchant est-il juif ? Ou noir ? Ou homosexuel ? Une conscience sociale s’est développée petit à petit dans la société, bref, les narrateurs font enfin face à leurs responsabilités. Mais y-a-t-il de bonnes façons de procéder ? Comment aborder la question des représentations sociales ? Sacré programme.

Pour chercher un peu de recul, je me suis tourné vers une comédie populaire du milieu des années 2 000 — donc antérieure à cette « révolution » sociale des années 2010 — qui, sous ses airs de pamphlet précurseur contre les discriminations, est avant tout une « simple » parodie des vieux James Bond. On se moque des nuits américaines à la con, on se moque des noms de code, des personnages qui rient pour un rien, des courses poursuites à pied, des conduites en voiture irréalistes avec la route projetée derrière sur un écran et le volant qui tourne dans tous les sens, etc. Ce n’est que dans cette continuité, qu’OSS 117 premier du nom moque également les discriminations et stéréotypes qui pullulent dans les vieux films d’espionnages. Comment Halin et Hazanavicius ont-ils géré cette question, à une époque ou cela ne relevait pas de l’enjeu médiatique majeur — donc, sans pression particulière ?

BONS POINTS, MAUVAIS POINTS

Sans surprise, on peut aussi bien attribuer des bons que des mauvais points à cette comédie. Pour commencer, elle ne passe tout simplement pas le fameux test de Bechdel : en effet, les deux seuls rôles féminins du film n’échangent aucune parole, juste des coups, à la fin. Bref, les femmes sont très clairement au second plan.

Par contre, la condescendance coloniale est clairement critiquée, comme lorsqu’Hubert — que campe Jean Dujardin — présume que les égyptiens ne sont bons qu’à balader des pastèques et des poules, et que Larmina — campée par Bérénice Béjo — lui rappelle que ce pays a régné sur le monde pendant deux mille ans, et a vu naître les maths comme l’astronomie.

Cela dit, OSS a aussi le défaut de représenter une masculinité toxique, à travers un personnage qui chope aisément à tour de bras, qui craint sa propre homosexualité, et qui gagne en trophée le personnage féminin à la fin…

Oui, enfin quand même, par ailleurs, c’est un film qui nous rappelle que le sexisme c’est pas bien, puisque Larmina moque Hubert lorsque celui ci explique ne laisser les femmes conduire que si elles lui plaisent.

Quoique. Cela n’empêche pas certaines représentations sexistes du film. Ah, mais c’est peut-être justement pour parodier les James Bond qui eux-mêmes sont sexistes, qu’OSS ne passe pas le test de Bechdel ? Bref, c’est le bordel.

Ce qui m’intéresse ici n’est pas de distribuer les bons et les mauvais points — même si j’ai pu me plaindre de certaines représentations stéréotypées, en aparté dans plusieurs des épisodes précédents du podcast. Non, j’aimerais mettre un peu d’ordre dans ma réflexion, en définissant les différentes approches qu’un auteur peut avoir. Soyons larges. Laissons la spécificité des combats sociaux respectifs à ceux qui les mènent et qui les maitrisent.

FAUT-IL PRIVILÉGIER L’APPROCHE EXPLICITE ?

Alors quelles sont-elles, ces approches ? J’en vois deux principales. La première, consiste à exprimer explicitement au spectateur que la discrimination ce n’est pas bien, et la deuxième consiste à le laisser s’en rendre compte par lui-même. Quand Larmina reprend Hubert sur son approche sexiste de la conduite, la discrimination est exprimée explicitement au spectateur. Quand Hubert embrasse Larmina à la fin, telle un trophée, c’est une parodie de fin sexiste de films d’espionnages, donc la discrimination est cette fois sous-entendue — à supposer que ce soit une représentation bel et bien intentionnelle de la part des scénaristes, on va y revenir, accordons-leur le bénéfice du doute. Chaque approche présente ses limites comme ses intérêts, penchons-nous dessus.

© Gaumont Columbia Tristar Films

Dans le commentaire audio du DVD du premier OSS 117, Michel Hazanacivius explique avoir cherché à ce que chaque parole insultante d’Hubert trouve réponse, si ce n’est dans une réplique, au moins dans un regard. En effet, il n’y a pas que Larmina qui se coltine le rôle du clown blanc tout au long du film, le simple regard blasé de Slimane — l’employé de l’usine qui sert de couverture à Hubert — ou du porte-parole égyptien avec qui il fume la chicha, suffisent à expliciter l’aberration des propos paternalistes ou sexistes d’OSS. C’est dans le visage de Slimane, qu’on voit la dignité, précise le réalisateur. Ainsi, premier intérêt de cette approche : le spectateur a quelqu’un de digne à qui se raccrocher, une personne pour laquelle éprouver de la sympathie.

Le deuxième intérêt, est d’éviter toute ambiguïté. Contrairement à ce que j’évoquais à l’instant — où l’on ne sait pas forcément si le fait que Larmina soit représentée comme récompense est une parodie de James Bond ou à l’inverse une écriture sexiste — l’approche explicite permet à l’auteur de dire clairement : voila ce que je pense de tel sujet.

Plus encore que d’éviter l’ambiguïté, cela permet même d’éviter la mauvaise interprétation. Vous rappelez-vous de cette réplique, que tout le monde sortait par coeur au lycée : « je parie que t’es capable de pomper une balle de golfe à travers un tuyaux d’arrosage ! ». Avant de devenir une vanne hautement homophobe, cette réplique prononcée par Sergent Hartman à Baleine dans Full Metal Jacket participait à témoigner de la toxicité de l’armée. Oui, rappelez-vous le prologue du film, où ce pauvre personnage subit toutes sortes de harcèlement et d’insultes, jusqu’à péter un câble et commettre de funestes actes. Et bien l’intention du film a été retournée contre lui. Si intelligent et pertinent soit le chef d’oeuvre de Kubrick — que j’adore — et à défaut d’un personnage dans cette séquence pour tenir tête au Sergent ou à minima exprimer que ses méthodes sont violentes, le jeune spectateur peut trouver ses répliques iconiques, et les sortir dans la cours d’école pour discriminer à son tour — quoique présenter la contradiction ne suffit pas toujours à éclairer les lanternes, évidemment.

Pour rester sur l’univers OSS, on retrouve ce genre d’interprétation paradoxale. Dans le deuxième opus, Hubert se moque des chinois en les traitant de « bouffeurs de riz » et autres « face de quetsche ». Il ne le fait pas de façon inconsciente comme dans le premier film, non, il le fait consciemment pour monter deux chinois contre deux blancs et se sortir d’affaire. Et bien ces insultes-là, on les retrouve aujourd’hui autour de nous, car personne à part les chinois eux-mêmes n’est excédé par la teneur raciste de ces insultes dans cette scène, et parfois le spectateur non-chinois peut se dire que du coup c’est bien marrant… Pareil pour les vannes sur le nez des juifs, dans ce même film.

Par ailleurs, autre intérêt de l’approche explicite des choses, l’instruction, tout simplement. Si vous ne connaissez rien à l’Egypte, au culte de l’islam, ni aux conséquences du colonialisme, vous serez bien content d’apprendre tout ce que le personnage Larmina vous apprend sur ces sujets. En tout cas, quand j’était ado, ça m’a instruit. C’est pas tous les jours qu’on nous explique le rôle d’un muezzin, surtout pour ceux comme moi qui dormaient en cours d’histoire-géo.

Enfin, n’oublions pas, comme nous l’évoquions dans l’épisode du podcast dédié à Y-a-t-il un flic pour sauver la Reine, que la comédie s’intéresse au général, là où le drame s’intéresse surtout au spécifique. Du coup, qui dit général dit généralité, or, les généralités sont surtout faites de préconçus et de clichés… Ainsi, traiter explicitement les discriminations dans une comédie, en les formulant, c’est rendre « générale » une vérité qui ne l’était pas forcément pour tout le monde, on revient à l’importance d’instruire.

Capter l’empathie des spectateurs acquis à la cause, et éviter l’ambiguïté ou la mauvaise interprétation chez les spectateurs incultes en les instruisant, voila finalement les deux principaux intérêts de l’approche explicite.

… OU PLUTÔT L’IMPLICITE ?

Quel intérêt maintenant, à laisser le spectateur repérer les discriminations par lui-même, et donc à lui faire confiance, à travers la deuxième approche ?

Bon déjà, les français, on déteste qu’on nous fasse la leçon. On déteste se sentir infantilisés, et tenus par la main. Dans le recueil de témoignages de scénaristes français Écrire un film, Agnès Jaoui explique ne pas aimer que les choses soient soulignées dans un film, qu’on lui dise par exemple quoi ressentir avec une musique émouvante au moment où deux personnage s’embrassent. Voila, le sentiment repoussant que peut susciter un personnage de clown blanc comme Larmina, quelqu’un qui est là pour vous dire « attention, le racisme c’est pas bien ». Cela peut même devenir contreproductif, du coup. Mais bon, en 2006, ces questions-là n’étant pas encore tellement sur la table, le spectateur de l’époque ne se sentait peut-être pas pris de haut.

Au delà de la question de faire la leçon, il y a celle de la lassitude. Imaginez que chaque personnage remarque à chaque instant que ce qui est en train de se passer est discriminant ou non. À force, le spectateur ou la spectatrice peut avoir un sentiment de scènes et répliques obligatoires.

© Gaumont Columbia Tristar Films

Enfin, j’en parlais dans l’épisode du podcast dédié au film Grave, la représentation de la diversité organique à l’histoire infuse plus facilement dans les esprits, que celle martelée. Dans le commentaire audio d’OSS 117, Hazanavicius se réjouit que les personnages arabes soient joués par des arabes, tout autant que les blancs par des blancs. Il ne se faisait peut-être pas la remarque pour cela, n’empêche qu’il a évité le biais du white washing — c’est à dire avoir recours à des acteurs blancs pour interpréter des personnages non-blancs — il évite de perpétuer le sentiment paternaliste insidieux qu’être blanc c’est la norme, c’est la base. De fait, par de simples représentations et sans recours à l’explicite ni au dialogue, OSS 117 contribue à habituer notre cerveau de spectateur à des représentations dignes, et sans que nous ne nous en rendions compte.

Ainsi, traiter non-frontalement des questions de discrimination, c’est éviter d’infantiliser, de repousser par la lassitude, et c’est capitaliser sur le pouvoir de l’inconscient, chez le spectateur.

Voila pour les deux approches de la représentation sociale à l’écran. Je dois avouer que cette dichotomie m’a quelque peu posé problème, concernant OSS 117, car cette comédie navigue justement entre les deux techniques. Parfois, c’est la parodie de James Bond qui parle implicitement, et parfois, c’est la satire aiguisée qui parle explicitement à travers les regards et remontrances des personnages secondaires. De fait, le personnage de Bérénice Béjo peut perdre en cohérence : un coup, elle reprend Hubert ou l’envoie chier, et le coup suivant elle lui tombe dans les bras, mais sans entre-deux, sans transition. Difficile de savoir sur quel pied danser. Mais, on va le voir, la confusion s’enracine un peu plus loin encore.

DEGRÉ D’ÉCRITURE ET DE LECTURE

Plus importante que la question « comment représenter ? », il y a la question : que représenter ? C’est là que les choses se corsent. Dans son traité Poétique — encore lui — Aristote présente trois situations que l’on peut imiter dans une oeuvre : soient des choses qui ont existé ou qui existent, soit des choses qu’on croit exister, soit des choses qui devraient exister — et je rajouterais une quatrième situation, celle des choses qui ne doivent surtout pas exister. Dans le film La Haine, Kassovitz a représenté une situation existante. Dans le film Interstellar, Nolan a représenté une situation qu’il croit exister — sur la base des théories scientifiques. Dans le film Avatar — du moins la première moitié — Cameron a représenté une situation qui devrait idéalement exister — l’harmonie avec la nature, tout ça. Enfin dans Brazil, Gilliam a représenté une situation qui ne doit surtout pas exister.

Cela confère à une oeuvre, je pense, son degré de lecture. Les degrés de lecture, ce n’est pas comme les niveaux de lecture. Les niveaux de lecture, j’en parlais dans l’épisode de Comment c’est Raconté consacré à Taxi Driver, ils peuvent se cumuler et s’enrichir les uns le autres, tandis que le degré de lecture, là, il faut le choisir, le définir, et il n’y en a qu’un, à un instant donné.

Je le disais tout à l’heure, on peut se méprendre sur l’intention d’un auteur, surtout s’il emploie l’approche implicite. Est-ce vraiment une approche implicite au 2nd degré, ou est-ce une représentation discriminatoire au premier degré ? Et bien tout se joue là. Le spectateur a-t-il le sentiment qu’on lui dépeint le monde tel qu’il devrait être, ou le monde tel qu’il est, ou le monde tel qu’il ne doit surtout pas être ? Et était-ce bien l’intention des scénaristes ? Si le degré d’écriture et de lecture ne concordent pas, c’est là qu’une première fracture naît entre l’auteur et son auditoire…

Suite à la projection de son film Les Misérables à Cannes, le cinéaste Ladj Ly a répondu aux questions des journalistes, en conférence de presse. L’un ou l’une d’eux, lui a demandé pourquoi il y a si peu de femmes dans son film. C’est terrible, en 2019, un film qui invisibilise les femmes, non ? À supposer que Les Misérables dépeigne la banlieue telle qu’elle devrait être, oui, je suis d’accord. Mais… le réalisateur a dépeint dans son film la réalité telle qu’elle est, point. Il demande ainsi à la journaliste si elle a déjà mis les pieds en banlieue, et ajoute que malheureusement là où il a grandi, les hommes occupent les rues, se les sont accaparées, et les femmes sont reléguées à l’intérieur. C’est triste, et ne pas représenter les femmes dans la vie de quartier relève ici d’après lui d’une forme de dénonciation, et non de discrimination. Ça se tient.

© Gaumont Columbia Tristar Films

À un moment dans OSS 117, à dos de chameau en route vers des pyramides, Hubert nie être homosexuel, dit que c’est une maladie mentale et que le sujet est clos. À ce moment, son interlocuteur Moeller dit être d’accord avec lui. Faute de contradiction, le public peut aussi bien se dire « Hubert est con, voici une scène d’homophobie, on me montre le monde tel qu’il ne doit pas être » que se dire « ah bah voilà le monde tel qu’il est, on est entouré de cons homophobes » que se dire « ah bah voila le monde tel qu’il devrait être, où tout le monde admet que l’homosexualité est une maladie » — et là, c’est problématique.

Et donc là encore, le film OSS 117 ne choisit pas si bien son camp… Oui, Hubert est globalement inculte et misogyne et raciste et tout ce qu’on veut, mais le traitement de ce personnage est franchement inégal. Un coup, il se prend sa connerie dans la tronche, par les remontrances qu’on lui fait, ou parce qu’il se grille au milieu d’un regroupement intégriste, ou parce qu’il est trop sexiste pour imaginer une femme assez intelligente pour le manipuler, mais un coup tout roule de nouveau, il est assez intelligent pour comprendre les hiéroglyphes et activer une trappe secrète, il séduit à tout va, et il finit sa mission tranquillement.

Pour conclure là dessus, si l’auteur adopte une approche implicite de son propos, pas sûr que le spectateur cale son degré de lecture sur le degré d’écriture.

PROBLÉMATIQUE DE LA DÉ-RESPONSABILISATION

Passons à une autre problématique : celle de la dé-responsabilisation. Dans le commentaire audio d’OSS 117 — le Caire, nid d’espion, Hazanavicius explique qu’un des gros paris du film, c’est de nous faire continuer à aimer un personnage qui, « sans l’être » (sic), dit des trucs racistes, homophobes, misogynes, etc. Oui, « sans l’être ». Si je suis totalement d’accord avec le fait qu’un personnage doive susciter l’empathie même s’il est le pire des connards — afin de déconstruire ses erreurs et de les comprendre — mais je suis quand même perplexe à l’idée de dissocier simple bêtise et véritable discrimination.

Dans ce même commentaire audio, le réalisateur et Jean Dujardin présument que, si le personnage d’Hubert reste attachant, c’est parce qu’il est un enfant dans un corps d’adulte, qu’il n’y a rien de personnel, qu’il dit des choses horribles avec une tête candide. Ainsi, le spectateur lui pardonne comme il pardonne à un enfant.

Considérer Hubert comme un raciste ou sexiste malgré lui, à la rigueur, pourquoi pas, mais ne pas le considérer du tout comme raciste ou sexiste, le déresponsabiliser à ce point, ouvre une grande porte sur la banalisation de tels comportements.

Je m’explique. La majorité des personnes auxquelles on reproche des propos déplacés se défendent de toute mauvaise intention. Et pour cause, on ne considère souvent les propos insultants que comme intentionnels. Personne ne se dit qu’à un moment, il peut causer du tord malgré lui, sans vouloir offenser. Et pourtant, si, quand on offense, le plus souvent, c’est malgré soi.

Hubert est effectivement dans ce cas de figure. Il est persuadé d’être un bon gars sympathique, et apprécie les gens dont il partage la compagnie, même s’il leur parle systématiquement comme de la merde, sans s’en rendre compte.

Mais puisque le personnage s’en sort presque tout le temps, puisqu’on nous le dé-responsabilise sans plus de remise en question, et puisqu’il sort de jolie punchlines devenues cultes, à la limite de glamouriser son inculture, le spectateur n’a pas juste de l’empathie pour Hubert, mais bien de la sympathie.

Le mec est cool. Sympa. Il n’y peut rien, il est juste bête. Ce type de réaction pousse le spectateur à passer complètement à côté du sujet.

Plus encore, en dé-responsabilisant le protagoniste, on déresponsabilise le spectateur. Dans une interview accordée à la chaîne YouTube Thinkerview, l’humoriste Jérémy Ferrari explique que pour faire de l’humour noir, il faut y aller à 200%. Si on est seulement 100% con, c’est peut-être vrai, il y a ambiguïté sur les intentions. Mais si on est 200% con, là c’est impossible, donc là le spectateur cernera clairement qu’il s’agit d’une dénonciation. Dans le fond, je suis bien d’accord. C’est un peu le cas d’Hubert, il est 200% stupide. Il ne sait ni ne comprend que les musulmans ne boivent pas d’alcool, dit que l’écriture arabe est moche et incompréhensible, vante le canal comme patrimoine local alors que l’installation a seulement quelques années,… Mais même en dehors des sujets de ce type, il est con tout court : il s’amuse à faire crier les poulets en manipulant la lumière, joue avec son stylo relié à un fil tel un bilboquet, se perd en deux secondes en tournant en rond lors d’une course poursuite… Bref, le spectateur ne peut pas se sentir aussi con que le personnage. Il se sent forcément au dessus d’Hubert. À partir de là, le spectateur ne se questionnera pas sur ses propres réflexions racistes ou sexistes ou homophobes ou autres, il se dira : je ne suis pas aussi con qu’Hubert, donc moi je suis au dessus de ça.

© Gaumont Columbia Tristar Films

Cette question de la déresponsabilisation est vraiment propre à la comédie. On en a déjà beaucoup parlé, la comédie exige que le personnage soit limité d’une façon ou d’une autre, que ses traits de caractères soient amplifiés, et qu’on reste en surface. Si on nuance trop ou qu’on questionne, on se rapproche d’un traitement sérieux. Du coup, je ne m’en prends pas à OSS en particulier. Je formule juste une mise en garde comme quoi le traitement comique de sujets sociaux, prenant soin de donner au spectateur beaucoup de recul, lui évite tout sentiment de responsabilité ou d’être concerné par les défauts que présente le protagoniste. Comme le dit Walter Kerr dans son livre Tragedy and Comedy, une comédie se termine forcément mal malgré son happy ending, car généralement, cela signifie que le personnage reste qui il est malgré tout, qu’il garde ses défauts comportementaux, n’a rien appris de ses aventures et mésaventures. Bref, il gagne malgré qui il est, et ça, c’est triste à constater.

C’est une critique régulièrement lancée de nos jours à l’encontre des comédies françaises, notamment celles où le héros est un « adulescent » et l’héroïne une « psychorigide » — comme c’est le cas dans OSS. En mettant la discrimination du personnage sur le dos de son immaturité, et en lui appariant une femme qui ramasse les pots cassés et finit par tout lui excuser parce qu’après tout il est un enfant mignon et gentil, on normalise et banalise son comportement.

PROBLÉMATIQUE DE LA LÉGITIMITÉ

Un autre sujet qui revient régulièrement sur la table, est celui de la légitimité. Dans une interview accordée à Konbini, l’actrice Marina Foïs déclare rire aux vannes antisémites qu’on peut retrouver dans OSS, tout simplement car Michel Hazanavicius est lui-même juif — autrement dit, ce-dernier ne rit pas des juifs mais avec les juifs.

Donc il y a ce point de vue, que l’on peut très bien comprendre, comme quoi c’est à la communauté victime de telle oppression de tourner cette oppression en dérision, comme pour la désamorcer en se l’appropriant. De plus, étant la population la plus au fait de ce dont elle souffre, il est clairement approprié de lui donner la parole en priorité sur ce sujet. Après, pour OSS, c’est quand même plus compliqué que ça… Déjà, car la responsabilité des vannes est partagée avec l’interprète et avec le co-scénariste — qui ne sont pas forcément de la même confession qu’Hazanavicius — mais aussi car la comédie OSS 117 traite de bien plus de sujets que de juste celui de l’antisémitisme, et personne ou presque ne serait légitime à tous les traiter à la fois.

Donc, la légitimité. Peut-on parler de racisme si on n’est pas noir ou asiatique ou arabe ? D’homophobie si on n’est pas homosexuel ? Suffit-il de se renseigner sur ces sujets pour prétendre les traiter dans toute leur complexité ? Certains vont dire que non, car pour vraiment comprendre de telles discriminations, il faut les vivre dans sa chair — et aussi car trop souvent des gens donnent leur avis sur un sujet qui ne les concerne pas directement, comme quand des députés hommes votent des lois qui concernent la condition des femmes. Et d’autres vont dire que oui, on peut en parler, car quitte à ce que des populations privilégiées aient la parole et soient les seules prises au sérieux, autant les laisser répandre la nouvelle que tout n’est pas aussi rose pour tout le monde.

À supposer qu’une personne aux nombreux privilèges sociaux — donc valide, ne subissant ni racisme, ni sexisme, tout ça — veuille parler sérieusement d’un sujet mais tout en restant légitime, cela provoque une autre question : celle de la décence. Est-ce décent, de parler de problèmes de privilégiés , « Trop durs, la vie en prépa privée » ; « ah, être un mec c’est quand même compliqué » ; « les impôts c’est relou ». Bon je caricature évidemment, mais à moins de moquer ce type de personnage à travers une comédie à charge, on ne peut pas non plus traiter décemment de ces problèmes. Seuls subsistent les sujets universels, qui nous touchent tous que l’on vive des oppressions sociales ou non : l’amour, la mort, l’amitié, la fraternité, tout ça tout ça.

Par ailleurs, si une personne privilégiée sur tous les plans écrit une histoire sur un sujet universel, reste la question de la représentation des personnages. Que le scénariste propose un personnage homosexuel, plus un personnage blanc, plus un homo, plus un noir, plus un asiatique, plus un rebeu, plus un aveugle, et avec autant de femmes que d’hommes — bref, comme dans la majorité des blockbusters actuels — et bien là, un problème subsistera. Oui, le récit fera preuve de représentativité et nous épargnera l’invisibilisation des minorités, bon point, mais les minorités en question ne sont pas dupes et critiquent le recours à la technique du token, autrement dit du jeton, bref du personnage qui n’est là que pour donner bonne conscience à l’auteur tout en évitant soigneusement de traiter les problèmes de fond.

Enfin, il y a la solution de l’autocritique. Une pierre notable qu’un auteur privilégié peut apporter à l’édifice de la conscience sociale, et qu’on ne lui reprochera probablement pas, est celle de reconnaitre et de critiquer son propre privilège. C’est finalement ce qui se passe dans OSS 117. Les auteurs ne nous racontent pas la dure vie d’une personne victime de raciste, ou de sexisme ou autre, mais s’emploie à dépeindre la toxicité de l’inébranlable inculture d’Hubert. La question n’est pas de rire de ou avec les juifs, de rire de ou avec les victimes de la colonisation, mais de rire d’Hubert — avec ou sans lui, c’est pas le sujet.

À travers cette démonstration, je ne revendique aucun point de vue, je le répète, et ne saurais vous dire quel comportement adopter — d’ailleurs, en parlant légitimité, je ne suis moi même pas légitime à dire quelle solution serait la bonne. Faut-il vivre une oppression pour la traiter ? Si non, est-ce décent de parler de ses problèmes de privilégiés ? Si non, alors traitons de sujets plus universels, mais faut-il opter pour la représentation équitable pourtant dénuée du fond du sujet, ou faut-il invisibiliser pour s’épargner toute représentation hypocrite ? Ou enfin, pour avoir la conscience tranquille, pourquoi pas se contenter de critiquer ses propres privilèges ? Et bah… je n’en sais rien.

LA FAUTE AUX FINANCIERS ?

Si ça se trouve, la question ne se pose pas au niveau de l’auteur, mais plutôt au niveau des décideurs. Dans une interview accordée récemment au podcast Les Couilles sur la Table, c’est à eux, que s’en prend Virginie Despentes. Cette artiste a la flemme de monter de nouveaux projets de films qui questionnent la représentation du genre, tout simplement car elle déplore que les financiers à convaincre sont des vieux mecs qui pour la plupart ne comprendront pas les enjeux du projet. Elle précise ainsi que le regard macho des mecs sur les femmes la gênerait assez peu au cinéma, si une part équitable de financement était attribuée à des femmes pour défendre l’image qu’elles ont envie de véhiculer d’elles-mêmes. Dans ce cas là, on déplace la problématique : ce serait aux décideurs de mieux répartir les financements, et non seulement aux auteurs privilégiés de se remettre en question.

© Gaumont Columbia Tristar Films

LES MENTALITÉS ÉVOLUENT VITE

Une autre donnée à ne pas perdre de vue, quand il est question de modernité des représentations, est celle du temps qui passe. OSS 117 est un film en avance sur son temps, il a mis sur la table avec légèreté des questions sociales fortes, bien cachées dans ce qui semble être une simple parodie de films d’espionnage. Mais, si le film sortait aujourd’hui, on lui trouverait de nouvelles choses à redire.

Une fois libéré de ses liens, après avoir été trahi par Larmina, Hubert lui envoie fièrement un coup de poing au visage, tandis que la jeune femme n’est pas spécialement menaçante. De nos jours, à l’heure de la prise de conscience sur les féminicides, un tel geste traité avec tant de légèreté ferait tout de même crisser des dents.

Tout autre sujet : le respect de l’animal. Dans une scène d’OSS, Hubert se bat contre un mystérieux ennemi, à coup de cadavres de poulets. Oui, ils se lancent des poulets. Alors dans l’idée, en humour noir, pourquoi pas, mais bon le réalisateur confesse, dans le commentaire audio, avoir casté puis fait abattre de vraies poules spécifiquement pour les besoins de cette scène. Je prie pour que cela soit du second degré, en tout cas en 2019 c’en serait sûrement, mais j’ai bien le sentiment que ça ne dérangeait personne à l’époque d’avoir deux personnes qui se jettent des poules tuées pour l’occasion, pour la blague.

Bref, tout cela va vite, ne nous emballons pas. Un jour le Palmashow se grime en noir pour imiter Gims, quelques années après le peuple français apprend le caractère raciste du blackface, quelques années plus tard le Palmashow ne se grime pas en noir pour imiter Aya Nakamoura.

Un jour, Cousteau gagne une prix à Cannes pour un film, quelques décennies plus tard on réalise qu’il y massacrait des poissons.

Dans le commentaire audio d’OSS 117, Hazanavicius était assez mitigé à l’idée que son protagoniste tue des personnages, notamment à la fin où, par erreur, il exécute la princesse Al Tarouk. À l’instar de Tintin, un héros ne peut pas garder l’empathie du public s’il tue des gens, surtout en comédie, craint le réalisateur. Et pourtant, de nos jours, nous adorons bien des anti-héros dans bien des comédies noires ; les exigences ont évolué, il n’est plus seulement question de meurtre mais de qui est tué, comment, pourquoi, etc. C’est LÀ, où ça dérange.

LA DRAMATURGIE : MAUVAIS ÉLÈVE

Enfin, et là je m’adresse aux adeptes des livres de scénario comme moi, méfiez-vous-en, concernant la question des représentations sociales. Déjà, car peu s’intéressent profondément à ce sujet. Ensuite, car la plupart des plus connus sont écrits par des fameux hommes blancs privilégiés — à l’exception des écrits de Linda Seger, de K.M. Weiland ou de Viki king. Mais aussi, car bien des ouvrages se basent sur des conventions essentialistes et réductrices — pour n’en nommer aucun.

CONCLUSION

Voilà ! Je voulais faire court, et bien c’est raté. Et pourtant il y a encore tellement de choses à dire, je m’excuse si je me suis éparpillé… Retenons que la question de la représentation sociale est un immense chantier en perpétuelle complexification. Doit-on traiter explicitement ou implicitement de ces sujets ? Comment être sûr que le spectateur percevra les situations telles qu’on a voulu les dépeindre ? Est-on seulement légitime à en parler ? Ne prend-on pas le risque de banaliser ou de dé-responsabiliser, au lieu de sensibiliser ? Est-ce que mes personnages seront aussi juste dans plusieurs années ? Voire — et c’est un autre point que je n’ai pas développé — ai-je discriminé sans m’en rendre compte ? Jamais je ne vous aurai quitté sur autant de questions, et si peu de réponses.

© Gaumont Columbia Tristar Films

Fondu au noir pour ce 43ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il vous a intéressé !

Retrouvez tous les liens du podcast sur ccrpodcast.fr, dont Facebook, Insta’, Spotify, tout ça, mais encore et surtout Apple Podcasts : pour ce-dernier je vous invite à laisser 5 étoiles et un commentaire — c’est très im-por-tant pour le référencement du podcast, podcast dont l’habillage musical était signé Rémi Lesueur je le rappelle, et le tritetraconta-remercie.

Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, content de vous retrouver, et rendez-vous dans deux semaines pour la 44e séance. Tchao !

Comment c’est raconté ?

Restranscriptions du podcast d’analyse de scénarios.

Baptiste Rambaud

Written by

Comment c’est raconté ?

Restranscriptions du podcast d’analyse de scénarios.

Welcome to a place where words matter. On Medium, smart voices and original ideas take center stage - with no ads in sight. Watch
Follow all the topics you care about, and we’ll deliver the best stories for you to your homepage and inbox. Explore
Get unlimited access to the best stories on Medium — and support writers while you’re at it. Just $5/month. Upgrade