Analyse du scénario d‘Edward aux mains d’argent : possibilité, probabilité et cohérence

CINÉMA — Analysons le scénario du film Edward aux mains d’argent (1991) : comment dose-t-il sa fantaisie ?

À partir de quand une histoire devient-elle trop irréaliste pour parvenir à nous captiver ?

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, iTunes, Soundcloud et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 21ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur deux. Content de vous retrouver en cette rentrée 2018–2019. Aujourd’hui, aiguisons nos classiques américains avec Edward aux mains d’argent, comédie fantastique si ce n’est dramatique réalisée par Tim Burton, écrite par ce dernier et Caroline Thompson, sorti en avril 91 au cinéma. Nous nous demanderons comment et jusqu’où un personnage irréel parvient-il à nous émouvoir et à nous convaincre.


Edward n’est pas un garçon ordinaire. Création d’un inventeur, il a reçu un cœur pour aimer, un cerveau pour comprendre. Mais son concepteur est mort avant d’avoir pu terminer son œuvre, ainsi Edward se retrouve avec des lames de métal et des instruments tranchants en guise de doigts. Extrait de la bande annonce.

Comme toujours, mieux vaut vous prévenir : attention spoilers.

Bon. Ça vous est déjà arrivé, qu’un film ne vous emporte pas, faute de réalisme, de cohérence, de probabilité ou que sais-je de cet ordre ?

Il n’est pas évident de traiter de ce sujet, car sa finalité n’est pas universelle.

Certaines personnes dont je fais partie ont adoré BlacKkKlansman pour son humour et ses scènes d’ironie, là où d’autres ont été complètement refroidis par ses incohérences narratives.

Certaines personnes dont je fais moins partie ont adoré Les Garçons Sauvages pour sa liberté de narration, son esthétisme, sa symbolique défiant les genres, là où d’autres n’ont juste rien compris, faute de la moindre once de réalisme, entre autres.

Certaines personnes dont je fais encore moins partie ont adoré l’impertinent et déjanté High Rise, pour son onirisme et sa satire sans concession, là où d’autres ont simplement subi un flot improbable de scènes insensées.

Je caricature et résume évidemment les points de vue possibles à l’égard de ces trois films, notons simplement qu’il paraît difficile d’expliquer ce qui, dans une fiction donnée, emporte la conviction du spectateur ou non, si ce n’est le goût et les couleurs ?

En fait… Pas vraiment, ou en tout cas pas totalement.

SUSPENSION CONSENTIE D’INCRÉDULITÉ

Notre précieuse participation active à un récit compte en grande partie sur notre relative « suspension consentie d’incrédulité », expression un peu compliquée — que j’avais brièvement évoquée pour l’épisode 3 dédié au film Réalité — mais plus simple qu’elle en a l’air et que vous connaissez sûrement. On pourrait résumer ce phénomène par un spectateur mettant de côté son scepticisme pour recevoir une œuvre, comme s’il s’agissait de la réalité, afin d’échapper temporairement à cette dernière.

Par exemple, on sait que les super-héros n’existent pas, que les dinosaures ont disparu, que les créatures fantastiques sont par définition irréelles, pourtant en 2018 on s’est laissé parfois apprécier un Avengers, un Jurassic World ou La Forme de l’Eau.

Là encore, à chacun son scepticisme et à chacun sa capacité à en faire abstraction ou non, suivant ses goûts propres, mais, comme nous allons voir, la construction d’un scénario a sa part de responsabilité.

Déjà, accordons-nous sur une chose : ce qui se passe dans Edward aux mains d’argent est impossible. Un humain créé par un inventeur, c’est impossible. Un humain qui vit seul reclus sans ressources pendant des années, c’est impossible aussi. Un humain avec des lames à la place des doigts, c’est impossible également. Alors, pourquoi le public s’autorise-t-il à croire à Edward aux mains d’argent, attribuant en moyenne presque 8/10 au film sur SensCritique ?

Vous l’aurez compris avec le titre de ce numéro, il est avant question de nuance entre possibilité, probabilité et cohérence.

POSSIBILITÉ ET COHÉRENCE

Dans Poétique, Aristote observe qu’il vaut mieux raconter des histoires impossibles mais vraisemblables, que des histoires possibles mais qui n’entrainent pas la conviction.

© 20th Century Fox France

Autrement dit, le fait qu’un film soit impossible n’a pas vraiment d’incidence sur notre suspension consentie d’incrédulité. En revanche, s’il s’avère improbable, invraisemblable… là ça pose problème.

Prêtons attention aux chances qu’une situation a d’arriver. Si par exemple les ennemis de la Planète des Singes Suprématie se voient ensevelis par une fortuite avalanche digne des plus tristes Deux Ex Machina, combien y avait-il de chances pour que cela arrive ? Une sur cent ? Deux sur cent ? Même pas ? Tellement peu qu’on n’y croit pas, et on a tendance dans ces situations à échapper un « comme par hasard ».

En revanche combien y-a-t-il de chances que vous croisiez un mec avec des lames en guise de doigt, en bas de chez vous ? Là, clairement, zéro sur cent. Mais dans un film ça passe.

Tout ça pour dire que les événements d’un film bravent notre scepticisme lorsqu’ils n’ont aucune chance d’arriver, mais pas quand ils en ont très peu. On trouve ça trop facile, on trouve ça improbable, invraisemblable. La crédibilité, reformule William Goldman dans Adventures in the Screen Trade, importe plus que le réalisme.

Et tout cela nous mène à un paradoxe assez intéressant d’ailleurs. Des rebondissements tirés de faits réels — donc réels en plus d’être possibles — peuvent ne pas nous convaincre. Pensez à tous les spectateurs qui, au visionnage du Loup de Wall Street, ont décroché face à cette succession invraisemblable de situations extrêmes. Rien de ce film ne semble probable, ce n’est pas impossible non plus, mais les chances que tout cela arrive à un seul homme sont si minces… Pourtant, vous le savez sûrement, la majorité des rebondissements de ce film est tirée de faits réels.

Ce paradoxe est soulevé par Vincent Robert, dans son manuel d’écriture d’enquêtes criminelles intitulé En Quête d’Émotions. Si on a tendance à pointer parfois que la réalité dépasse la fiction, elle la dépasse littéralement.

Peu importe que les événements d’un film soient arrivés ou non, si vous n’y croyez pas, vous n’y croyez pas. Et ce malgré-même, parfois, la mention « tirée d’une histoire vraie » en introduction. Comme le formule Aristote, ne relatons pas ce qui a eu lieu, mais ce à quoi on pourrait s’attendre. J’insiste sur le conditionnel, hein, car relater ce à quoi on s’attend tout court mènera à un film prévisible et inintéressant.

Donc pour résumer, si c’est impossible on s’en fout, si c’est possible voire réel on s’en fout aussi, la seule question importante demeure : est-ce probable, est-ce vraisemblable ?

Est-ce probable qu’un personnage avec des lames en guise de doigts crève son matelas à eau par inadvertance, entaille malgré lui le visage d’un garçon qu’il veut prendre dans ses bras, fasse griller au barbecue des aliments empalés sur ses doigts, se passionne pour la sculpture de haies, de glace, puis de coupes de cheveux, bah… Oui, plutôt. Sa situation est impossible, mais ce qui en résulte dans le film est parfaitement probable, et même parfaitement cohérent. D’ailleurs, la cohérence, parlons-en.

Une fois réglée la question du possible/impossible, et celle du probable/improbable, demeure celle de la cohérence.

© 20th Century Fox France

ET LA COHÉRENCE LÀ-DEDANS ?

Parmi les choix narratifs que l’on peut reprocher à une histoire, figurent, d’après Aristote, les péripéties contradictoires, donc incohérentes, quoi. Une fois les règles « magiques » d’une œuvre fixées, il conviendra d’être cohérent en s’y tenant, et de ne pas créer de l’impossible dans cet impossible, là ça ne fonctionnera pas.

Si Edward débarquait dans le village avec une certaine aisance, une certaine assurance, ce ne serait pas cohérent, on n’y croirait pas, vu qu’il a vécu en ermite depuis toujours. Qu’il ait survécu pendant tout ce temps dans ces conditions, comme je le disais, c’est impossible, mais une fois que l’on a accepté cela, alors on exige inconsciemment qu’Edward ne soit pas adapté au monde réel, tout simplement car cela serait cohérent. Et heureusement, Burton et Thompson ont écrit le film dans ce sens.

Evidemment, cette question de cohérence intrinsèque s’applique tout autant aux récits impossibles qu’aux récits possibles. Elle s’applique à tous les récits en fait. Invité dans le podcast Nouvelle Ecole, l’impitoyable critique répondant au doux nom d’Odieux Connard parle de cette importance dans un récit, de se mettre à la place des personnages que l’on écrit, en se demandant si dans telle ou telle situation, ils pourraient faire mieux ? Il n’est pas forcément question de films de science-fiction, de films fantastiques ou impossibles d’une manière générale, prenez n’importe quel film complètement réaliste. Pourquoi Adam Driver, pour revenir à BlacKkKlansman, ne répond-il pas au téléphone en plus d’infiltrer le Klan ? Comme ça les antagonistes ne noteront pas que la voix irl du personnage et celle du téléphone ne correspondent pas. Le film est possible, réel, mais il n’est pas cohérent. Cette incohérence permet juste au personnage campé par John David Washington de rester personnage principal du récit en répondant LUI au téléphone, et donc en gardant l’affaire en main.

En outre, pour revenir à la question des goûts et des couleurs, on aura vite-fait de rationaliser, d’excuser l’incohérence d’un film par toute sorte de théories farfelues, si on aime cette œuvre et qu’on a envie de la défendre, parfois au moyen de symbolismes alambiqués. Personnellement j’excuse les incohérences du film de Spike Lee tout simplement car je me suis bien marré. Ça peut suffire, dans une certaine mesure.

© 20th Century Fox France

Et puis la recherche de cohérence a ses limites bien sûr. Comment Edward peut-il se souvenir de sa conception, lors de son premier flashback, s’il n’existait pas encore à ce moment-là ? Pourquoi ne place-t-il pas de protections en plastique sur ses couteaux pour éviter les accidents ? Pourquoi sculpte-t-il des dinosaures et des anges, s’il n’a jamais eu accès à la culture, depuis son manoir isolé ? Tout récit, qui plus est fantastique, poussé dans ses retranchements, dévoilera certaines failles. Tant qu’elles ne nous choquent pas spécialement, et c’est le cas ici, elles n’importent pas.

Bref, d’une manière générale, une fois l’impossible établi, n’y ajoutons de l’incohérent ou de l’impossible à l’intérieur, pas plus que de l’improbable d’ailleurs, lui on n’en veut jamais. Mais n’ajoutons pas non plus de l’impossible à côté, ou pas trop.

DU COUP… OPEN BAR POUR L’IMPOSSIBILE ?

Dans son manuel Save the Cat, Blake Snyder prévient les scénaristes, à travers un principe qu’il nomme « Double Mumbo Jumbo », qu’un scénario ne peut contenir qu’un seul élément magique ou impossible, après quoi le spectateur cessera surement de suspendre sa crédulité.

Alors, quand il dit un « élément », on va dire un élément global. Car dans Avatar, il y a 36 000 phénomènes et créatures irréels, donc globalement disons que l’élément impossible est la planète en elle-même.

De même dans Edward aux mains d’argent, j’énonçais précédemment toutes les prémisses impossibles de ce film, elles se voient toutes contenues dans la simple et unique impossibilité qu’un humain soit créé par un inventeur. À partir de là, cet humain présente tout un tas de caractéristiques impossibles.

En revanche, si par la suite, au fil du récit, on constate que certains personnages lisent dans les pensées, que d’autres peuvent faire remonter temps, et que les chiens crachent du feu, on ne saura plus trop à quoi se raccrocher, on ne fera plus confiance au film, notre scepticisme reviendra en force.

J’ai malheureusement subit cet effet, face au film Vice-Versa des studios Pixar. Ça ne m’a pas gâché non plus le visionnage, mais de voir les personnages parcourir successivement plein de mondes impossibles avec chacun ses règles, provoque une accumulation continuelle de nouvelles règles à intégrer, et du coup je n’étais plus vraiment investi dans l’histoire, je la voyais défiler sous mes yeux passivement, car au final, n’importe quand, un truc magique sorti de nul part pourra survenir.

Evidemment, nous ne sommes pas tous capables d’accepter la même quantité d’impossible, et certaines œuvres ont même pour principe, pour style artistique, d’accumuler un maximum de phénomènes impossibles, cela peut s’avérer ludique et passionnant.

Mais, le plus souvent, si un récit rabat les cartes, reconfigure son contexte toutes les trois scènes, le spectateur peut se fatiguer à devoir constamment s’adapter à l’histoire.

Pour conclure du coup sur cette triptyque, Edward aux mains d’argent est un film impossible, probable et cohérent. Ou, formulé autrement, un film irréel, vraisemblable et logique.

© 20th Century Fox France

TROIS NOTIONS SI FONDAMENTALES QUE CELA ?

Cela dit, on ne peut pas se contenter de cette observation. Dans les numéros 9 et 17 de Comment c’est raconté, que je vous invite à ré-écouter, consacrés respectivement à Gravity et à Juste la fin du monde, j’évoque la dichotomie entre histoire et intrigue, donc entre émotions et action. D’ailleurs pardonnez-moi, mais j’emploie régulièrement le mot histoire pour parler d’intrigue, et réciproquement, nous le faisons surement tous, c’est pourquoi je vais préférer ici parler d’émotion et d’action, pour que cela soit plus simple.

La possibilité, la probabilité, la cohérence, sont avant tout affaire d’action. Ils régissent les péripéties d’un récit, non pas ce qui nous émeut, mais ce qui nous captive.

Or, il n’est plus à démontrer que le plus important dans un film reste l’émotion, l’humain. Et cela relève moins de ces questions cartésiennes de possibilité, de probabilité et de logique.

On pourra alors dissocier ici ce qu’on raconte, de comment on le raconte. Edward aux mains d’argent raconte l’histoire de la différence, comme une bonne partie de l’œuvre de Burton.

La différence est dévisagée du regard, comme le fils de Peg dévisage Edward durant son premier repas. La différence est exploitée, comme le petit ami de Kim envoie Edward déjouer une serrure, ou Joyce cherche à lancer un salon de coiffure avec les compétences d’Edward. La différence est remise en question, comme tous ces personnages qui proposent à Edward de voir un médecin. La différence est crainte, comme lorsque Kim rencontre Edward pour la première fois. La différence est scrutée, comme la scène de barbecue où les convives bombardent Edward de questions et de remarques qu’ils projettent sur lui. Une personne est parfois aimée pour sa différence et non pour qui elle est, comme quand la classe du fils de Peg applaudit la démonstration d’Edward à l’école, ou quand le village sollicite Edward pour ses sculptures d’espaces verts, ou quand Joyce veut coucher avec ce dernier juste pour l’expérience. La différence est désignée coupable, comme lorsqu’Edward essaye d’aider l’enfant qu’il vient de sauver, et qu’on le taxe d’agresseur. La différence est sacralisée, comme lorsqu’une voisine de Peg pour le moins religieuse taxe Edward de fils de Satan ou que sais-je.

Bref, la liste se poursuit, tout cela pour dire que le caractère impossible d’un film, en l’occurence des lames en guise doigts, constitue comment il est raconté, et non ce qu’il raconte, en l’occurrence la différence.

La même histoire aurait pu être au contée dans le monde réel, avec des personnes victimes d’oppressions diverses, ou des personnes considérées comme marginales.

N’oublions donc pas de rappeler, ça ne mange pas de pain, que ce qui procure à un film sa force restera avant tout ce qu’il raconte, et non comment il le raconte, donc s’il est probable, logique ou possible.

© 20th Century Fox France

Fondu au noir pour ce 21ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il vous aura intéressé !

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Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, et vous donne rendez-vous donc dans 2 semaines, pour la 22ème séance. Tchao !