Analyse du scénario d’Astérix, le secret de la potion magique : le méchant

Baptiste Rambaud
Dec 29, 2019 · 20 min read

CINÉMA — Analysons le scénario du film Astérix, le secret de la potion magique (2018) : comment son antagoniste est-il écrit ?

La cruauté suffit-elle à caractériser un antagoniste mémorable ?

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, Apple Podcasts, Soundcloud, Spotify et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 48e numéro de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur deux. Aujourd’hui, la plus emblématique des recettes gauloises est en péril, avec le film d’animation français Astérix : le secret de la potion magique, écrit par Alexandre Astier, co-réalisé par ce dernier et Louis Clichy, sorti au cinéma en décembre 2018. Ce sera l’occasion pour nous d’établir la composition idéale d’un antagoniste, à travers le terrible Sulfurix.


la suite d’une chute lors de la cueillette du gui, le druide Panoramix décide qu’il est temps d’assurer l’avenir du village, en préparant sa relève. Accompagné d’Astérix et Obélix, il entreprend de parcourir le monde gaulois à la recherche d’un jeune druide talentueux à qui transmettre le secret de la Potion Magique.

Je ne divulgâcherai pas la recette de la potion magique mais tout de même : attention spoilers.

Oui, l’archétype du grand méchant, seul et unique, est de plus en plus rare dans les films. Et pour cause, ce dernier est protéiforme, nous rappelle Christopher Vogler dans son Guide du Scénariste. Parfois, le protagoniste est un anti-héros : c’est LUI le méchant, comme dans Nightcrawler. Parfois, un ensemble de personnages constitue l’antagoniste, comme dans L’Heure de la sortie. Parfois, l’antagoniste est une entité insaisissable et fantastique, comme dans Long Weekend ou Destination Finale. Le plus souvent, il n’y a pas vraiment d’ennemi, mais juste plusieurs personnages qui opposent leurs points de vue sur un sujet, j’en parlais dans le podcast au sujet de La Planète des Singes. Dans ce cas, chacun devient l’ennemi d’un autre à un moment donné — même si l’un d’eux semble plus diabolique que les autres. Parfois aussi, un personnage est son propre ennemi, comme j’ai aussi pu en parler dans Comment c’est raconté, cette fois au sujet de La La Land. On retrouve également, de temps à autre, l’antagoniste dans la backstory du héros, remarque William Indick dans son livre Psychology for Screenwriters ; via des secrets sombres ou reniés, à l’instar de Shutter Island.

Mais ce dont il sera question aujourd’hui, c’est bien du bon vieux méchant central qui s’oppose au protagoniste, dans un conflit seulement bilatéral, à travers l’étude du personnage original Sulfurix, imaginé par Alexandre Astier.

Si simple et élémentaire puisse sembler cette opposition gentil-méchant, si réductrice et limitée puisse-t-elle paraitre, elle peut néanmoins bénéficier, de nos jours encore, de beaucoup de profondeur et d’intérêt.

Tiens, l’intérêt, commençons par là : quels sont les bienfaits du grand méchant, dans une fiction ?

MEILLEUR EST LE MÉCHANT, MEILLEUR EST LE FILM

Déjà, on entend souvent qu’un film est aussi bon que son méchant. Comme le remarque William Indick dans Psychology for Screenwriters, le niveau de divertissement d’un film n’est pas proportionnel à la bonté du héros, mais à la méchanceté du méchant. Si vous prenez, au hasard, Don’t Breath, The Dark Knight, Aladdin, Terminator, Whiplash ou Skyfall, les antagonistes ont bien plus marqué notre mémoire que les protagonistes. Alors oui, de nos jours, les protagonistes sont nuancés, ils ont souvent une part sombre, des travers, des défauts, ce qui les rend bien plus intéressants, mais quand on prend le dernier Astérix, bon et bien… Nos amis gaulois sont simplement de gentils petits villageois, qui veulent le bien de leur village. Panoramix fait preuve de sagesse, Astérix est juste un peu nerveux, et Obélix un peu bétête, mais ils ne sont en rien captivants ni mémorables. Astier l’a dit lui-même à de nombreux micro : c’est le méchant, qui lui a donné envie de faire ce film. Comme quoi, ce n’est pas seulement passionnant pour le spectateur, mais pour le scénariste aussi.

DÉFOULOIR POUR SPECTATEUR

Ce qui est bien pratique avec les méchants, explique Indick, c’est qu’on peut libérer à travers eux nos propres inhibitions, nos propres pulsions socialement inacceptables. Il nous arrive à tous, sous le coup de la colère par exemple, de vouloir causer du tord, de vouloir tout envoyer en l’air, de vouloir nous opposer à nos proches ou à notre boss, de vouloir détruire ou crier ou insulter ou que sais-je. Regarder un film, c’est pénétrer un sanctuaire où ces comportements ne causent véritablement de tord à personne, nous autorisant à libérer ce type d’envies via l’identification à un personnage malfaisant. Voir Sulfurix hypnotiser les gens à tout va, lancer des boules de feu, s’opposer aux druides comme aux villageois ou aux romains, en totale liberté, et bah ça fait du bien, ça détend. Vogler précise que l’archétype de l’ombre — donc le méchant — abrite alors des choses saines que l’on souhaite généralement cacher. Oui, il est sain et naturel d’éprouver parfois un sentiment de colère, d’injustice, voire de haine, ou de vouloir se venger.

ADRESSER UN DÉFI MORAL

Un autre intérêt des antagonistes, poursuit Indick, est qu’ils s’adressent à nos peurs face à des défis moraux. Il y a bien des dilemmes que nous ne saurions résoudre. Astier a recours à l’analogie de la bombe nucléaire, pour décrire le dilemme que soulève Sulfurix dans le film : la potion doit-elle rester secrète car trop puissante, mais alors profiter à un petit nombre de privilégiés, ou doit-elle profiter au plus grand nombre, au risque d’une escalade de violence ? L’antagoniste met ici les pieds dans le plat, et force les héros comme le spectateur à se positionner sur la question. Je vais y revenir plus tard.

LIBRE ARBITRE VS. PULSIONS

Enfin, termine Indick, le triomphe du gentil sur le méchant incarne bien souvent le triomphe du libre arbitre sur les pulsions, et conforte alors le spectateur — ou du moins le jeune spectateur — dans sa capacité à conserver un équilibre sain face à ses propres pulsions. Et pour ça, il faut un méchant.

Je résume sur ces quelques intérêts du grand méchant : rendre l’histoire captivante, déverser nos pulsions, affronter des défis moraux, et conforter le pouvoir de notre libre arbitre.

Abordons maintenant les principales caractéristiques qui font d’un antagoniste un bon antagoniste.

LE MÉCHANT : UN PERSO COMME LES AUTRES

Dans l’étude — que je cite souvent — menée par des lecteurs de scénario américains sur les principales raisons de refus d’un projet, figure en cinquième position : le caractère exclusivement gratuit du méchant, démoniaque juste pour le plaisir d’être démoniaque. En effet, notre vision du grand méchant absolu pousse parfois des scénaristes à mettre un salop ultime en travers de la route de leur protagoniste, motivé uniquement par le plaisir de causer du tord. Sauf… que cela n’est pas très crédible. Le spectateur ne croit pas aux gentils parfaits ni aux méchants absolus. Cela n’existe pas. Donc tout d’abord, un antagoniste est un personnage comme les autres. Il a des raisons d’agir comme il agit, il a peut-être une passion, des amis, et surtout des qualités. Dans le making of d’Astérix : le secret de la potion magique, Astier confesse justement en avoir marre des méchants grotesques et ridicules, et vante alors le caractère improvisateur et intelligent de Sulfurix, quand bien même le personnage est « un peu secoué », nous dit-il.

© SND

Un moyen infaillible pour un scénariste de développer un méchant « humain », est déjà de ne pas le détester, explique Aaron Sorkin dans une masterclass en ligne. Quand on déteste son propre personnage, on le caricature, on le rabaisse, on le réduit, et donc en n’en fait plus un personnage comme les autres, mais un stéréotype. En revanche, si comme Astier vous aimez en priorité votre antagoniste — ou si à défaut de l’aimer, à minima, vous le comprenez — alors vous lui ferez bénéficier d’une caractérisation forte, riche et intéressante. Sulfurix a un passé de druide à succès, sa volonté de s’emparer de la recette de la potion magique est née d’une opinion politique forte, il forme brillamment le jeune Teleferix, tel un parfait pédagogue, enfin sa haine des druides et de leur prétendue sagesse trouve racine dans une divergence de point de vue sur l’intérêt de leur magie. Alors oui, le personnage est présenté dans la pénombre, en plein orage, à travers un rire démoniaque, vêtue d’une peau et d’un crâne de bête, et présente une ombre menaçante ; mais Sulfurix s’avère en réalité plus profond et complexe que l’antagoniste diabolique lambda.

L’idée n’est bien sûr pas de vanter un comportement dangereux, de le justifier ou de l’excuser, mais bien de le comprendre ; là encore faisons bien la différence entre sympathie et empathie. Voila pourquoi John Yorke avance, dans Into the Woods, qu’un bon scénariste nous fait s’identifier à n’importe qui. Même les pires ordures, les pires méchants, ont leurs raisons.

LE BIEN VS. LE BIEN

Humaniser son antagoniste, l’élever au niveau des autres personnages en terme de complexité et de caractérisation, permet aussi de rendre son récit plus intelligent d’une manière générale. Tolstoy a effectivement remarqué que les meilleures histoires racontent non pas le bien contre le mal, mais le bien contre le bien. On en parlait, là encore au sujet de La Planète des Singes, le point de vue d’un personnage doit être élevé à la crédibilité de celui des autres.

Et puis, ce qui est bien avec Sulfurix, est que sa backstory nous être très vite énoncée. Nous comprenons l’injustice dont il a fait les frais — à savoir qu’on lui préféra Panoramix alors qu’à l’époque la magie de Sulfurix était plus utile que la sienne, puis que tout le monde se désintéressa de son pouvoir du feu. Ainsi, nous est épargné le trope du « Movie Rant », évoqué dans l’épisode du podcast consacré à Scream, où le méchant attend la fin du film pour déballer son histoire et la source de sa colère. Non, ici Astier joue cartes sur table, il exprime bien vite les motivations qui animent son cher méchant.

Mais humaniser son antagoniste n’est évidemment pas la seul clé du méchant réussi. Une deuxième caractéristique importante, figure dans son rapport au protagoniste. Un antagoniste doit idéalement être construit en fonction du héros.

LIER PROTAGONISTE ET ANTAGONISTE

Du coup, pour commencer… qui est le protagoniste d’Astérix : le secret de la potion magique ? Assez naïvement, à la lecture du titre, on peut se dire qu’il s’agit d’Astérix. Et bien non. Si vous vous rappelez la définition qu’on énonçait en parlant d’Old Boy dans le podcast, un protagoniste est le personnage moteur, et surtout celui qui affronte le plus d’obstacles, et a le plus en jeu. Ici, dès la scène d’intro, l’histoire est centrée sur Panoramix. C’est LUI, qui prend la décision de partir en quête d’un remplaçant, c’est LUI qui fait passer un casting de druides, c’est LUI qui a la lourde responsabilité de l’avenir de la potion magique ; ainsi Astérix, Obélix et le village ne font que se plier à la volonté de leur druide. Panoramix est le protagoniste du film, et cela, Louis Clichy et Alexandre Astier le confessent d’ailleurs dans le making of.

Vous l’aurez remarqué, c’est effectivement en fonction du protagoniste Panoramix, que l’antagoniste Sulfurix a été écrit. Ces deux personnages ont, par exemple, passé le concours de druide ensemble, le premier ayant été préféré au second.

PIÉGER LE PROTAGONISTE

D’abord, pour corser l’aventure, le méchant doit être le personnage le plus habilité à attaquer la faiblesse du héros, propose John Truby dans son Anatomie du Scénario. Puisque Panoramix a gagné son concours de druide face à Sulfurix avec un sort beau mais inutile de cailloux qui s’amoncellent créant un cairn géant, et puisque Panoramix cherche un successeur, Sulfurix convainc le jeune prétendant Téléférix de présenter à Panoramix un magnifique sort tout aussi poétique et inutile, à savoir une nuée de papillons. D’ailleurs, les compagnons du druide trouvent ce sort assez nul, mais Panoramix tombe dans le piège et sélectionne bel et bien Téléférix, alors à la solde de Sulfurix. Ici, l’antagoniste connait suffisamment bien le protagoniste et exploite son faible pour la jolie magie inutile, ce qui le rend d’autant plus dangereux pour nos héros. Plus tard, quand le village sera assiégé, à feu et à sang, et que Sulfurix fera face à Panoramix, ce dernier se trouvera, dans un premier temps, bien impuissant face à un druide capable de créer des boules de feu, là où lui ne sait rien faire d’autre que sa potion magique. Le caractère improvisateur dont parlait Astier s’attaque de front au caractère sage et pacifique du protagoniste, alors désemparé. Vogler conclue, toujours dans son best seller, que le méchant défie le héros. Ce n’est pas qu’une opposition, c’est un véritable défi.

LE THÈME NAÎT DE L’OPPOSITION

D’ailleurs, remarque Michael Hauge dans Writing screenplays that sell, le thème émerge lorsque les similitudes entre le protagoniste et l’antagoniste sont révélées. Ce qui rejoint Sulfurix et Panoramix, à mon avis, est le rapport à la création. Tous deux sont druides, tous deux inventent, cuisinent et préparent des sortilèges originaux. À partir de là, nos deux personnages divergent, à travers deux écoles distinctes. Panoramix opte pour une création douce, pacifique, rigoureuse et surtout répétitive — le méchant lui fait effectivement remarquer qu’il a passé sa vie à servir le même sempiternel « potage » à son village. Sulfurix, de son côté, opte pour une création plus chaotique — comme lorsqu’il crée la potion qui le met en fusion — une création plus émancipée — comme lorsqu’il apprend à Téléférix à se débarrasser des conventions de druides — mais surtout une création plus sulfureuse — rappelons que son principal sort est de créer du feu ; quoi de plus dévastateur. De fait, le récit oppose la création sage à la création sulfureuse, la rigueur à l’émancipation, la répétition à l’improvisation ou au chaos.

© SND

…LA TRANSFORMATION DU PROTAGONISTE AUSSI

Toujours sur le thème, Michael Hauge ajoute que la transformation du héros débute quand il prend lui même conscience des similitudes entre lui et l’antagoniste. Bon, Panoramix évolue assez peu dans le film, après tout c’est un druide sage et immuable, mais tout de même, la solution finale de l’histoire naît d’une remise en question de sa part sur son rapport à la création. Rappelez-vous : Sulfurix a tenu Panoramix en échec, au milieu d’un village en feu, lui reprochant de s’être encrouté dans une magie sage et répétitive, incapable d’avoir d’autres tours dans son sac, incapable de proposer d’autres sortilèges utiles en plus d’être beau. Plus tard, Sulfurix devient géant. Et que fait Panoramix pour l’affronter ? Il amoncelle des romains afin de former une entité à la Goldorak ou à la Pacific Rim. Panoramix remarque que cela est effectivement joli — non sans rappeler l’amoncellement de pierres pour former un cairn géant — mais également utile — il va pouvoir tenir tête au géant Sulfurix et l’envoyer paître dans l’espace. Ici, la prise de conscience de Panoramix de ses similitudes et divergences avec l’antagoniste l’ont mené à un sortilège nouveau, témoin d’une petite transformation dans son approche de la création. Il ne fait plus seulement du beau et du poétique, mais a fait preuve d’improvisation et d’utilité.

Bref, cette opposition donne raison à William Indick, toujours dans son livre Psychology for Screenwriters, quand il avance que l’archétype de l’ombre est l’alter-égo réprimé du héros, et pas juste un genre de côté obscur. Les deux personnages sont aussi complémentaires qu’ils semblent opposés, et tout l’enjeu pour le protagoniste est de comprendre sa propre identité. Panoramix se croit trop vieux pour le job ? Non, lui fait comprendre Sulfurix, puisque ce dernier par exemple est toujours autant en forme. Pano n’est pas trop vieux, sa magie et ses méthodes sont trop vieilles, son comportement et son état d’esprit le sont également. Sulfurix contraint Panoramix a exprimer, au climax du film, la créativité improvisatrice qu’il a réprimé ses nombreuses dernières années. Sulfurix n’est pas le côté obscur, il est l’alter égo réprimé.

GENTIL ET MÉCHANT, EN COMPÉTITION POUR LE MÊME BUT

Un autre point important, toujours sur le lien entre le protagoniste et l’antagoniste, figure dans la nature de leur opposition. Truby insiste, dans son Anatomie du Scénario, sur le fait que l’antagoniste d’un récit ne désire pas bêtement empêcher le protagoniste d’atteindre son but, il est en compétition pour le même but. Sulfurix ne veut pas bêtement empêcher Panoramix de céder sa recette de la potion magique. Il veut, tout comme Panoramix, que cette potion soit employée à bon escient. La seule différence étant que l’un et l’autre n’ont pas la même notion du « bon escient ». Pour l’un, il s’agit de protéger son village, pour l’autre, il s’agit de partager une telle recette. Les deux veulent céder la recette au jeune et prometteur Téléférix, mais pas pour le même usage. Les deux robots du premier Terminator ont le même but : atteindre Sarah Connor. L’un pour sauver la résistance future en la protégeant, l’autre pour éradiquer la résistance future en la tuant. Les adolescents de Battle Royale veulent tous survivre, et pour cela chacun a sa méthode. On en revient alors à la question du point de vue de chaque personnage.

UN ANTAGONISTE (PRESQUE) INVINCIBLE

Enfin dernier point, soulevé cette fois par Blake Snyder dans Save the Cat : l’antagoniste doit sembler presque impossible à vaincre pour le héros, et avoir au moins le même niveau — j’insiste sur le « presque », on doit tout de même sentir qu’il a une chance. Cette notion de « niveau » est bien sûr toute relative — parle-t-on de force ? d’intelligence ? de ténacité ? — Snyder insiste juste sur le fait qu’un protagoniste sera véritablement poussé dans ses retranchements à condition d’affronter un adversaire suffisamment menaçant. Là encore, le malicieux Sulfurix a plus d’un tour dans son sac pour asseoir sa domination, et dans le troisième acte fait redouter au jeune spectateur une issue tragique pour Panoramix, décuplant l’impact du thème dans le dénouement qui suivra.

Je résume : protagoniste et antagoniste doivent idéalement être construits l’un par rapport à l’autre. De leur complémentarité et de leurs similitudes naitra par exemple le thème du récit, ainsi que l’arc de transformation du héros. L’antagoniste doit redoubler d’efficacité pour mettre le héros en difficulté, dont il convoite le même objectif, mais pas pour le même usage.

Une fois votre antagoniste complexe, humain et intéressant, arrive ENFIN cette dernière couche que tout le monde attend et qui fait de lui un méchant pas beau absolu et indéfendable : l’immodération, voire l’extrémisme.

ANTAGONISTE ET EXTREMISME

Jean-Marie Roth résume assez bien la chose dans L’Ecriture de Scénario : un bon méchant est quelqu’un avec qui on est d’accord, mais qui va trop loin. Oui, Sulfurix a raison, l’institution des druides aurait dû le récompenser à l’époque du concours. Oui, il a raison, les règles et les conventions nous briment. Oui, il a peut-être raison, un grand pouvoir tel celui de la potion magique ne doit pas bénéficier qu’à un petit nombre de privilégiés. Oui, il a raison, un créateur doit régulièrement se remettre en question et non se reposer sur ses acquis, sur sa même éternelle recette. MAIS. MAIS MAIS MAIS. Sulfurix va beaucoup trop loin. Il hypnotise à tout va de pauvres innocents, vole l’adresse d’un jeune druide prometteur, l’instrumentalise, il se réjouit même de cramer la foret des druides, le village des gaulois et l’armée romaine. Sulfurix pousse le bouchon trop loin, cet antagoniste manque clairement de modération. Comme vous le voyez, cette absence de modération n’est pas forcément celle de la pensée ou de l’opinion, mais plutôt ou surtout celle des actes.

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Dans sa Dramaturgie, Yves Lavandier appelle cela le recours à l’ultra-solution. Dans ce cas de figure, un personnage supprime le problème et tout ce qui va avec, ou crée de plus grands problèmes en le faisant, ou applique une solution inadéquat. Incapable de faire la part des choses ou de modérer ses actes, le méchant jette le bébé avec l’eau du bain, tel un grand enfant en quête de toute puissance. Ainsi, plutôt que d’oeuvrer pour une nouvelle organisation des druides (ou un truc du genre), Sulfurix demande à César de lui offrir leur foret, puis finalement la fait même carrément cramer. « À quoi bon faire évoluer la mentalité rigide et scolaire des druides, j’ai qu’à les faire disparaitre », se dit-il. Plutôt que de trouver tranquillement l’ingrédient manquant de la potion magique, à la fin, Sulfurix jette tout et n’importe quoi dans la marmite, dont il boit alors le contenu, faisant de lui un monstre dévastateur en fusion — donc encore pire que si c’était de la « simple » potion magique. Ou tout simplement, l’antagoniste conclue un pacte avec César à l’encontre des Gaulois, donc privilégie le conflit, plutôt que le dialogue. Bref, pour le méchant, la fin justifie les moyens, et cela explique que le spectateur le juge, le catégorise, le condamne, et l’érige en mauvais exemple. À l’inverse, Panoramix demeure sincère, mesuré, et n’a recours à des stratagèmes qu’en réaction à ceux de Sulfurix.

LA BLESSURE PSYCHOLOGIQUE DU MÉCHANT

L’extrémisme du méchant peut souvent s’expliquer par une blessure narcissique ou un traumatisme ou une injustice, subie il y a des années. William Indick explique par exemple qu’un antagoniste est plus complexe s’il surcompense un sentiment d’infériorité. Sulfurix n’a jamais été reconnu à sa juste valeur par le conseil des druides, apprend-on au début de l’histoire. S’il diverge plus tard de son objectif initial — à savoir fournir la recette de la potion à César et donc en faire bénéficier au plus grand nombre — pour finalement détruire tout le monde — les romains, les gaulois, les druides, et plus particulièrement Panoramix — c’est parce que l’injustice dont Sulfurix a subi les frais est si forte et profonde, qu’elle lui fait perdre la raison et le sens des priorités. Sa grande intelligence et son opinion constructif laissent alors place à une furie meurtrière avide de vengeance aveugle. « C’est quand on est affaibli qu’on fait le mal », a remarqué le cinéaste Park Chan Wook dans une interview.

Cette plongée dans l’extrémisme dote l’antagoniste de ce que Vogler qualifie comme un potentiel inexploité. L’antagoniste avait sa place parmi les personnages, parmi les points de vue, il avait sa façon de faire et d’être, une contribution à apporté aux autres, mais il a gâché son potentiel. De fait, la trajectoire du personnage est tragique aux yeux du spectateur, qui au départ était en empathie avec lui, pour son humanité, son intérêt, sa vision particulière des choses, etc.

Evidemment et pour rappel, tout cela s’inscrit dans le schéma classique du « film à méchant ». Ainsi, prenons un instant, pour étudier les conséquences de cette représentation des antagonistes immodérés. Dans son archi-passionnante vidéo Le syndrome de Magneto, disponible sur YouTube, le vidéaste Bolchegeek questionne justement la portée politique des grands méchants de cinéma. Cela se fait en deux temps.

CARICATURER LE MÉCHANT… POUR LE DÉNONCER ?

Premier temps : énoncer un point de vue politique légitime. Alexandre Astier revendique lui-même en interview traiter, à travers la question de la potion magique, celle de la bombe nucléaire, on en parlait tout à l’heure. Donc le point de vue porté par Sulfurix est — rappelons-le — que la potion magique devrait bénéficier au plus grand nombre, et non juste à un petit village privilégié.

Jusqu’ici, le traitement du sujet est plutôt équitable, puisque l’antagoniste commence par dialoguer. En effet, Sulfurix se propose au conseil des druides pour prendre la relève de Panoramix, et explique son point de vue. Aucune violence dans sa démarche, pour commencer.

Dans cette démarche, le spectateur comme les protagonistes se voient contraints à remettre en question un statut quo, développe Bolchegeek. Et quoi de plus sain que d’établir un débat, après tout. Le vidéaste remarque ainsi que l’antagoniste est prêt à aborder des débats épineux, à trancher dans des dilemmes susceptibles de donner lieux à de nombreux morts, ou du moins à de nombreuses injustices. Bref, Sulfurix force à prendre ses responsabilités, il pose les questions qui fâchent. La potion magique doit-elle rester entre les mains de l’emblématique village armoricain ?

Voila venir le second temps du traitement politique : celui du discrédit. Vous souvenez-vous, dans l’épisode du podcast consacré à 12 Hommes en colère, quand je parlais des deux grandes façons de réfuter une thèse, en sophistique ? Soit on s’en prend à la thèse, soit on s’en prend à l’auteur de la thèse. Dans les films traditionnels à grand méchant tel celui d’Astier, le discrédit se fait suivant la deuxième technique. En faisant sombrer l’antagoniste dans l’extrémisme et dans l’immodération, on balaye du même coup son point de vue. Astérix : le secret de la potion magique n’entre pas dans le débat. Jamais un peu de potion n’est prêtée à d’autres communautés, jamais les gaulois ne se posent la question de leur privilège, jamais Sulfurix n’a l’occasion de démontrer ni de tester son point de vue. Non ! Puisque, pour lui, la fin justifie les moyens, et puisqu’il est extrême et violent, alors, par effet de halo le spectateur est — intentionnellement ou non — invité par le scénariste à rejeter sa thèse. Quelque part, on ressort du film en se disant que les gaulois ont raison de garder la potion pour eux.

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Le méchant, remarque Christopher Vogler, c’est la route que l’on n’a pas prise ; ainsi l’antagoniste est bien pratique pour des adultes, quand ils veulent diaboliser un comportement auprès de leurs enfants afin de les en prévenir. Voila pourquoi, entre autres, lorsque Panoramix refuse à Sulfurix de lui succéder, ce dernier entre dans une colère noire et amorce sa successions de méfaits.

Ainsi, poursuit Bolchegeek, le méchant passe d’un débat intéressant et légitime à une revendication claquée qui permet de mettre un terme au débat avant qu’il ne commence vraiment. C’est là, qu’entre en jeu la vieille blessure psychologique dont nous parlions. La rancune de Sulfurix à l’encontre des druides prend le pas sur la problématique initiale, de nucléarisation ou de dénucléarisation. Pire encore, abonde le vidéaste, l’antagoniste finit par sombrer tout de même dans la cruauté aveugle et gratuite. Il tape sur tout et tous le monde, comme à la fin du film d’Astier. Finalement, Sulfurix et les antagonistes de ce type laissent primer leur besoin de vengeance sur une quête de solution.

GARE AUX RACCOURCIS.

Vous l’aurez compris, cet éternel schéma peut poser problème. N’est-il pas trop didactique et malhonnête ? Le méchant qui inspire le totalitarisme, nous dit Bolchegeek, permet d’éviter la contradiction honnête, or, toujours dans le making of du film, Astier exprime vouloir traiter pleinement du sujet de l’arme nucléaire à travers celui de la recette de la potion. Pour Astier, le sujet a été traité. Or, on en a parlé, il n’a été qu’amorcé, et nous sommes très vite passés à autre chose.

Est-ce pour éviter au jeune public de se prendre la tête ? Astier lui-même a régulièrement revendiqué la capacité d’élever l’auditoire sans pour autant lui prendre la tête. Est-ce parce que l’univers d’Astérix impose de revenir au statut quo à la fin de chaque aventure, afin de partir sur les mêmes bases pour les histoires suivantes ? Peut-être.

Certains dramaturges disent qu’un scénariste doit se positionner sur son sujet, d’autres qu’il doit faire honneur à tout les points de vue jusqu’au bout. En tout cas ce « Syndrome de Magneto » ne laisse généralement aucune place à un début de véritable débat.

Le vidéaste questionne ainsi la représentation du gentil modéré face à l’antagoniste en colère. N’est-ce pas sain, d’être en colère, voire parfois extrême ? Cela ne témoigne-t-il pas d’un mal-être plus universel ? Et, à l’inverse, la position de la modération n’est-elle pas justement celle de quelqu’un qui n’a pas connu la vraie souffrance, la vraie injustice, et qui demande à d’autres de se calmer sans se questionner sur ses propres privilèges, et sans empathie ? Le dialogue a-t-il toujours été la solution ?

Et puis sans parler, termine le vidéaste, du fait que la violence de l’antagoniste est généralement diabolisée dans le film, là où celle du protagoniste est célébrée. Quand Panoramix envoie Sulfurix dans l’atmosphère, le spectateur est invité à se réjouir de cette solution, comme on serait invité à se réjouir des forces de l’ordre qui neutralisent un manifestant désespéré. Oui, le parallèle semble un peu extrême, et je ne prête aucunement à Astier des intentions politiques à travers son film. Justement, rappelons en conclusion que, s’il est souhaitable de rendre son méchant intéressant, il est d’autant plus souhaitable de faire à minima honneur à son point de vue.

© SND

Fondu au noir pour ce 48e numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il vous a intéressé !

Retrouvez tous les liens du podcast sur ccrpodcast.fr, dont Facebook, Insta’, Spotify, tout ça, mais encore et surtout Apple Podcasts : pour ce-dernier je vous invite à laisser 5 étoiles et un commentaire — c’est très im-por-tant pour le référencement du podcast, podcast dont l’habillage musical était signé Rémi Lesueur je le rappelle, et l’octatetraconta-remercie.

Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, content de vous retrouver, et rendez-vous dans deux semaines pour la 49e séance. Tchao !

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