Analyse du scénario de A Most Violent Year : des prémisses idéales

CINÉMA — Analysons le scénario du film A Most Violent Year (2014) : qu’implique le pitch sur lequel il repose ?

Quand une histoire bénéficie de fondations solides, elle s’offre toutes les chances d’être absolument passionnante.

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, iTunes, Soundcloud et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 18ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur deux. Aujourd’hui direction le New York des 80’s, avec le thriller américain A Most Violent Year sorti en décembre 2014 au cinéma, écrit et réalisé par J. C. Chandor. Ce sera l’occasion pour nous de se pencher sur ce qui constitue les prémisses élémentaires d’un récit, et l’impact que cela peut avoir ou non sur l’ensemble du film.


New York — 1981 : l’année la plus violente qu’ait connu la ville. Abel, homme d’affaire immigré campé par Oscar Isaac, tente de se faire une place dans le business du pétrole.

Son ambition se heurte malheureusement à la corruption, à la violence galopante et à la dépravation environnantes, qui menacent de détruire tout ce que lui et sa famille ont construit jusque-là.

Pour une fois, il ne sera pas nécessaire d’avoir vu le film puisqu’aucun spoiler n’est à prévoir dans cette étude.

Bon. Pour présenter un film succinctement et efficacement, les professionnels (notamment américains) ont recours à ce qu’on appelle une logline, équivalent du pitch en français, soit un résumé des prémisses de l’histoire en une phrase.

Il ne s’agit pas d’une tagline ou d’un slogan, ces quelques mots que l’on retrouve sur les affiches de film. Il ne s’agit pas non plus de ce qu’Allociné appelle synopsis, comme celui de A Most Violent Year que je vous ai exposé juste avant l’extrait de bande annonce, ces courts paragraphes étant fournis par les distributeurs à l’attention du spectateurs, et s’avèrant déjà relativement stylisés et fournis. Non. Le pitch n’a pas forcément d’ailleurs vocation à sortir de la fabrication du film, il peut simplement servir au scénariste à garder son cap, ou à vendre son film, « pitcher » comme on dit.

QUEL EST LE PITCH ?

Alors de quoi est constitué un pitch ? D’un protagoniste, d’un but et d’un obstacle majeur, le tout en quelques dizaines de mots.

Exemple de pitch : un spécialiste de la CIA prépare une opération secrète — protagoniste — pour produire un faux film hollywoodien afin de sauver six diplomates américains — but — tenus en otage en Iran durant les événements de 1979 — obstacle majeur. Vous aurez reconnu ici le pitch d’Argo.

Autre exemple de pitch : un rat parisien s’associe à un jeune cuisinier maladroit — protagonistes — pour vaincre les conventions et surtout les critiques gastronomiques — obstacles — et prouver que n’importe qui peut cuisiner et ouvrir son propre resto — but. Vous aurez reconnu ici le pitch de Ratatouille.

Peu importe l’ordre des éléments « protagoniste », « but » et « obstacle », tant qu’on les retrouve tous les trois dans une brève phrase à l’affirmative.

Concernant A Most Violent Year, je propose donc le pitch suivant : un homme d’affaire new-yorkais du secteur pétrolier, obstinément respectueux des lois — protagoniste — doit rassembler en urgence $1M5 pour boucler un rachat de site industriel — but — s’endettant dans un secteur ultra-concurrentiel et à l’époque la plus violente qu’ait connu la ville — obstacles.

Bon c’est un peu long j’avoue, mais vous avez compris les trois éléments essentiels : un mec réglo (protagoniste) entreprend une opération risquée (but) dans un contexte pas réglo du tout (obstacle).

© StudioCanal

Constatez comme seuls l’obstacle et une description incomplète du protagoniste étaient présents dans le synopsis public. Nous ne savions pas qu’Oscar Isaac incarnait un personnage obstinément réglo, juste qu’il était homme d’affaire, et nous ne savions pas qu’il s’apprêtait à mener une opération financière risquée, il nous était simplement indiqué que son empire risquait de s’effondrer, comme si sa situation était statique finalement.

Du coup, à postériori, on passe d’un synopsis aux airs de film de gangster où le potentiel spectateur imaginerait un protagoniste véreux, à un pitch aux antipodes puisqu’en réalité Abel s’avère le plus réglo des hommes d’affaire.

Ou : comment remplir une salle de cinéma avec une accroche limitée vs. comment construire en pratique un scénario passionnant.

Enfin passionnant… comment différencier un bon pitch d’un mauvais pitch ? Les trois éléments susnommés suffisent-ils à garantir un récit solide ?

MAIS… IL EST BON, CE PITCH ?

Dans son best-seller Save the Cat, Blake Snyder suggère quatre critères idéaux d’une logline efficace.

Premièrement : de l’ironie. D’après lui, l’histoire doit reposer sur une situation ironique. Et c’est le cas ici, puisqu’un protagoniste honnête est plongé dans l’époque la plus violente et malhonnête de sa ville. Quelle ironie.

Deuxièmement : fournir une image convaincante du film. Pour Blake Snyder, il doit être facile de se projeter tout de suite pour le lecteur. Or, quoi de plus tangible et représentable qu’un pitch sur des arnaques industrielles ? Nous pensons tout de suite aux films de gangsters et de mafia. Le genre est vite identifiable, finalement.

Troisième critère d’un bon pitch d’après Snyder : l’audience et le coût. Un producteur doit facilement se projeter, autrement dit deviner qui il touchera avec ce film et combien ce dernier coûtera à produire. Mais cela intéresse aussi le spectateur, car l’ambition budgétaire d’un projet et son positionnement en terme d’audience nous aide à choisir les œuvres que nous visionnons. La logline d’A Most Violent Year inspire instantanément un thriller d’époque, et une ambition correcte — autrement dit importante mais loin des blockbusters lisses et conventionnels.

© StudioCanal

Enfin dernier critère : un titre qui tue. Car oui, un pitch est difficilement dissociable du titre du film, or ce titre constitue ce dont on a connaissance en premier. Et là, avouons qu’A Most Violent Year est un titre qui tue. À lui tout seul il suppose un contexte virulent, un genre, des obstacles, et un côté raffiné via sa formulation. Disons que si le film s’appelait « Un Homme honnête », il serait fidèle à la réalité mais assez peu vendeur.

Bien. Crash test réussi : le thriller de J.C. Chandor bénéficie d’un pitch solide. Après… j’aime bien approfondir les choses. Une logline est si élémentaire qu’il vaut mieux la scruter sous toutes les coutures.

Justement, Blake Snyder est venu compléter son étude, dans un ouvrage ultérieur dignement intitulé Save the cat strikes back, des principaux symptômes d’une mauvaise logline. On sait ce qui la rend solide, découvrons très rapidement ce qui pourrait l’appauvrir.

Le pitch est-il trop « plat », autrement dit ne voit-il pas les choses en grand ? Bah là… Le New York de 1981 donne le ton à lui tout seul. Le pitch est-il trop compliqué ? Non, clair et limpide. Le pitch cache-t-il la balle, autrement dit est-il exclusivement basé sur du mystère ? Non, comme nous le disions précédemment il est aisé de se projeter. Le pitch est-il simplement une blague dont on devine les limites ? Alors, la situation ironique d’un personnage honnête entouré de gens malhonnêtes, pourrait sombrer dans cet écueil, mais là encore le contexte de l’histoire, ce secteur pétrolier concurrentiel dans une année violente, promet des perspectives nombreuses. Le pitch est-il dénué d’enjeu ? Absolument pas, puisqu’on y énonce clairement qu’Abel risque tout son empire industriel, et on y devine en outre qu’il risque également sa peau vu le comportement de la concurrence. Le pitch présente-t-il un élément qui n’a rien à faire là ? Je ne pense pas. Et enfin le pitch expose-t-il un univers trop imaginaire et invisualisable ? Non, comme nous l’avons dit précédemment, on se représente assez facilement le contenu du film.

© StudioCanal

Très bien, le pitch de cette œuvre coche toutes les cases de Blake Snyder. Que disent par contre les autres théoriciens ?

Dans sa Dramaturgie, Yves Lavandier traite notamment du triangle fondateur du récit : protagoniste / objectif / obstacle. Autrement dit il parle indirectement de ce qui compose un pitch. Et parmi ses conseils, ce dramaturge prévient les auteurs du risque du protagoniste angélisé. Les scénaristes auraient trop tendance à écrire des héros exclusivement positifs, dénués de défauts. Or, complète Lavandier, « ce n’est pas en prenant un gentil petit soldat comme protagoniste que l’on invite le spectateur à comprendre efficacement le problème ». Et en effet, comme nous l’avons sûrement évoqué dans un numéro précédent du podcast, la sympathie que l’on pourrait ressentir pour un personnage compte bien moins que l’empathie. Il faut qu’on le comprenne, et pas nécessairement qu’on le cautionne.

PITCH PERFECTIBLE : AU SECOURS ?

Nous voilà donc face à une lacune du pitch d’A Most Violent Year, puisqu’il repose en effet sur un homme d’affaire des plus honnêtes, donc à priori lisse, quoi, chiant et de fait sûrement peu crédible.

Cela dit… il suffit de voir au-delà des simples prémisses de ce thriller pour se rendre compte que son protagoniste ne lui fait pas défaut. Et ce en plusieurs points.

Bon déjà, il y a une forme de fraicheur, dans ce choix de personnage particulièrement positif. Je m’explique : dans sa Screenwriter’s Bible, David Trottier suggère qu’un concept à succès combine quelque chose de familier avec quelque chose d’original. Justement, A Most Violent Year puise, dès son titre et son pitch, dans quelque chose que l’on connaît bien, à savoir les films de gangsters, et y injecte une grosse dose d’originalité, puisque le personnage principal s’obstine à être honnête, chose peu commune dans les films de gangster. Autrement dit, ce traitement du personnage d’Abel amène le film à défier jusqu’à son propre titre, son propre genre cinématographique.

Par ailleurs, l’homme d’affaire n’est pas exclusivement positif, contrairement à ce que pourrait le réduire un pitch. Son obsession pour l’honnêteté le pousse à se montrer rigide, voire impitoyable, notamment à l’égard de sa femme et de ses associés. Ainsi, le personnage voit sa droiture nuancée par une froideur laissant peu de place à une quelconque humanité.

Je rebondis sur cette remarque pour ajouter que nous ne sommes pas trompés sur la marchandise. Ce n’est pas parce que ce film de gangster ne présente pas de personnage central dangereux qu’il est forcément mou ou fade ou à l’encontre du genre qu’il emprunte. Puisque le caractère impitoyable d’Oscar Isaac le rend tout aussi hargneux que ses antagonistes, autrement dit le vrai gros dur dans ce film, qui nous glace le sang et ne présente aucune limite, c’est l’honnête protagoniste Abel.

De plus, la formulation du pitch peut mener à confusion. J’évoquais l’aspect réglo d’Oscar Isaac car la dynamique du film repose sur ce rapport qu’il a aux malfrats dont son entreprise subit les larcins, mais le film ne s’étale pas des plombes là-dessus. Dans une Masterclass en ligne, le scénariste Aaron Sorkin invite les narrateurs à ne pas laisser trop d’importance dans leur histoire à des choses qui n’en ont pas. En effet, A Most Violent Year ne passe pas son temps à angéliser son protagoniste, mais surtout à le montrer se débattre, se défendre, s’organiser. Or, la logline centrée sur son caractère positif pouvait laisser craindre que le film s’attarderait effectivement sur cette caractéristique d’Abel, en gros qu’il passe son temps à subir et à tendre la joue gauche.

© StudioCanal

Enfin, dernier point sur cette question du personnage trop positif soulevée par Lavandier, la réponse parfaite se trouve justement dans son propre bouquin. Le théoricien y affirme que « si on veut montrer que la pauvreté conduit au crime, il vaut mieux choisir un protagoniste pauvre que riche ». Bon déjà je ne vois pas ce qu’il y a de particulièrement peu recommandable chez un personnage pauvre, mais prenons ça sous l’angle de la faiblesse plutôt que du défaut, comme Lavandier à certainement voulu le faire. Oui, sa remarque a du sens, si l’on considère qu’être riche ou du moins aisé est la norme. A Most Violent Year ancre son contexte dans l’année la plus violente que New York ait connu. Ici, la norme elle-même est le crime, et non l’honnêteté. Autrement dit, dans un contexte où la norme est inversée, il apparaît comme essentiel d’inverser celle du protagoniste aussi pour rendre le récit plus captivant.

Je m’arrête là sur cette question d’évitement des protagonistes trop parfaits — règle à laquelle en général je suis d’ailleurs plutôt attaché, mais pas dans le cas présent. Tout cela pour dire que, si vous trouvez un défaut à la logline structurelle d’un film, il n’en pâtira pas forcément, cela ne le rendra pas forcément bancal, suivant le déroulé et les caractéristiques spécifiques de l’histoire. Plus encore, la transgression d’une règle permet parfois de forger l’originalité d’un film, comme nous avons pu le voir ici.

VOILA. Ça y est cette fois on est sûrs, promis, le pitch d’A Most Violent Year est des plus bétons. Il y a tout pour développer ensuite une histoire intrigante, efficace, passionnante, et prometteuse.

UN PITCH INATTAQUABLE, ET LE TOUR EST JOUÉ ?

Ah vous vous croyiez sortis d’affaire si facilement ? Mais n’oublions-nous pas un tout petit détail. Prenons le pitch suivant :

Les quatre bandits les plus recherchés du Far West entreprennent le braquage d’une banque réputée imprenable.

Avouons que cette logline claque. On ne va pas pas dérouler de nouveaux le crash test mais, à vue de nez, tous les ingrédients idéaux sont là.

Pourtant… il s’agit du pitch des Dalton, comédie française classée, selon la communauté SensCritique, parmi les pires films français.

Dans une Masterclass en ligne, David Mamet prévient en effet que n’importe qui peut écrire un bon premier acte, il suffit d’établir un problème intéressant. Alors il parle de premier acte, mais nous pourrions parler de prémisses aussi, autrement dit il n’est pas si compliqué de constituer une situation initiale prometteuse.

On en arrive à l’évidence suivante : même le meilleur et plus solide des pitchs peut mener à un film contestable. Avoir des fondations solides c’est important, mais ça ne fait pas tout, s’il était vraiment nécessaire de le prouver.

Autant dire qu’il faudrait un podcast supplémentaire, pour démontrer comment A Most Violent Year profite également d’un brillant traitement de la logline sur laquelle il repose, mais ce n’est pas le sujet aujourd’hui.

CONCLUSION

Finalement, nous pouvons conclure ce numéro avec la sage remarque suivante : un pitch à priori perfectible (par exemple avec un personnage angélisé) peut accoucher d’un scénario tout de même exemplaire, et un pitch à priori béton peut accoucher d’un scénario tout de même considéré comme raté.

© StudioCanal

Fondu au noir pour ce 18ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il vous aura intéressé !

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Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, et vous donne rendez-vous donc dans 2 semaines, pour la 19ème et avant-dernière séance de la saison 2017/2018. Tchao !