Analyse du scénario de Faute d’Amour : un propos organique

CINÉMA — Analysons le scénario du film Faute d’Amour (2017) : comment exprime-t-il son propos ?

Faute d’amour. Ce titre évoque donc l’absence de quelque chose d’abstrait. Mais comment raconte-t-on ce qui est absent ou ce qui est abstrait à travers un média pourtant visuel, tel que le cinéma ?

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, iTunes, Soundcloud et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 11ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur deux. Aujourd’hui, la grosse déprime est à l’honneur avec le chaleureux Faute d’Amour, drame russe sorti en septembre 2017 sur nos écrans, réalisé par Andrey Zvyaginstev, scénarisé par ce dernier avec Oleg Negin. Aujourd’hui nous constaterons le pouvoir d’une construction narrative dite organique, notion que l’on avait survolée dans le podcast dédié à Réalité de Quentin Dupieux.

Boris et Genia sont en train de divorcer. Ils se disputent sans cesse et enchaînent les visites de leur appartement en vue de le vendre. D’ailleurs, ils préparent déjà leur avenir respectif, puisque Boris est de nouveau en couple avec une jeune femme enceinte, et Genia fréquente désormais un homme aisé qui semble prêt à l’épouser.

Aucun des deux ne semble par contre avoir d’intérêt pour Aliocha, leur fils de 12 ans. Car oui, les futurs divorcés Boris et Genia sont accessoirement parents d’un jeune garçon, pour le moins malheureux dans cette situation chaotique. Et c’est alors que cet enfant disparait.


Ce film étant récent, j’imagine que vous ne l’avez pas forcément vu, c’est pourquoi je vous préviens : attention, spoilers à venir.

Alors, commençons par ces notions d’abstrait et d’absence. Quels outils un film peut-il utiliser pour les exprimer ? Sachant bien évidemment qu’absence d’amour ne signifie pas forcément présence de haine ! On peut ne pas aimer, sans haïr. On reste donc sur quelque chose de forcément abstrait.

CONCRÉTISER LE PROPOS

Là tout de suite, me vient une remarque d’Yves Lavandier dans sa Dramaturgie, qui rappelait — au sujet de la comédie — qu’un personnage qui rit n’est pas nécessairement drôle. Par extension, on peut même ajouter qu’un personnage en larmes n’est pas forcément émouvant. Et donc, dans le cas de Faute d’Amour, qu’un personnage disant à un autre qu’il ne l’aime pas ne nous fait pas spécialement ressentir ou vivre cette absence d’amour.

On en revient alors à cette fameuse problématique dont on parle régulièrement dans ce podcast, à savoir de suggérer, voire de montrer, plutôt que de raconter. Il faut que le spectateur vive et ressente cette absence d’amour, et non qu’on la lui exprime littéralement via des dialogues par exemple.

Très bien, mais comment suggérer ou montrer ce qui est abstrait, comme nous le disions en intro ? Et bien, comme David Trottier l’exprime si bien dans sa Screenwriter’s Bible, la narration audiovisuelle consiste à rendre l’abstrait concret, et à rendre l’interne externe.

Par exemple, si une personne se bat contre le cancer, et qu’on veut matérialiser ce combat interne, comment l’externaliser à l’image ? Tout simplement comme le fait Blier dans Le Bruit des Glaçons : en faisant incarner ce cancer par un acteur, en l’occurrence Dupontel.

Ça, c’est la version la plus claire et évidente, mais on peut également avoir recours à une symbolique subtile. Par exemple pour exprimer notre rapport à l’étranger, Premier Contact de Denis Villeneuve met en scène des aliens, et le film traite notamment des façons que l’homme a d’appréhender l’étranger, par son rapport à ces extraterrestres.

Et, enfin, sans avoir recours à de la matérialisation évidente ni à de la symbolique générale, un film peut ponctuellement, par petites touches, suggérer ou montrer une notion abstraite. Prenons les simples plans d’ouverture du film Faute d’Amour. On y découvre des arbres nus, flétris, recouvert de neige, dans une forêt des plus calmes au bord d’un ruisseau tout aussi calme. Plusieurs plans statiques de la sorte se succèdent. Ici, le seul contexte nous met dans l’ambiance de cette absence d’amour. Le côté calme, lent et statique nous fait ressentir une certaine absence, tandis que la neige et la tristesse de ce paysage flétri nous inspirent une certaine froideur, une certaine rigidité, antithétiques dans l’imaginaire collectif à la notion d’amour.

© Pyramide Distribution

Ainsi, le contexte n’est pas une fin en soi, ce n’est pas une symbolique globale, mais un simple maillon de la chaîne thématique du film, un élément narratif parmi d’autres qui contribue à un ressenti global.

UNE CONSTRUCTION ORGANIQUE

Car, nous-y-voilà, la force de ce sixième long-métrage de Zvyaginstev réside dans l’approche organique qu’il a de son thème. Dans son Anatomie du Scénario, John Truby présente une histoire comme un maillage d’éléments qui se définissent, s’enrichissent et se différencient les uns les autres, au sein d’un modèle global. Il appelle cela, une construction organique.

Dans Faute d’Amour, le thème se décline sous de nombreux aspects au sein de l’histoire, comme nous allons le voir. On a le sentiment d’un tout, d’une interconnexion.

Par opposition, prenez un film comme Les Derniers Jedi. On y devine un assemblage d’éléments propres à l’univers Star Wars : le porg pour la créature marrante qui vend des jouets, Leila, Luke et Chewie pour la vieille école, Rey et Finn pour la relève, des combats de vaisseaux en intro car ça fait partie de l’univers, une romance pour Finn car allez savoir pourquoi il en faut une, une planète originale histoire d’étendre l’univers, une problématique familiale car c’est le thème des autres trilogies, des combats au sabre laser que tout le monde attend, etc. Alors cela ne veut pas dire que le film est mauvais d’ailleurs la mayonnaise a plutôt pris si on écoute les critiques, ça ne veut pas dire non plus que les blockbusters s’opposent au films d’auteur car l’un comme l’autre peuvent être organique ou non, ça veut simplement dire qu’un film dont on voit les coutures perd forcément un peu en unicité, et donc d’une certaine façon en intensité émotionnelle.

Disons simplement qu’un film non organique agrège plein d’éléments externes divers et variés pour former un tout, tandis qu’un film organique part d’UN élément interne, d’UNE thématique, pour la déployer ensuite sur toute l’histoire.

Nous parlions du contexte de Faute d’Amour, l’une des matérialisations du thème du film. Mais avançons, et constatons comme cette incarnation se déploie sur bien d’autres aspects.

© Pyramide Distribution

Par exemple la relation entre les personnages, ou ne serait-ce qu’entre le jeune fils Aliocha et ses parents Genia et Boris. La première le méprise expressément, comme lorsqu’elle le rabaisse devant les futurs acquéreurs de l’appartement dès les premières scènes. Le deuxième fait simplement preuve d’indifférence, comme lorsqu’il apprend par téléphone que son gosse a disparu, et que sa réaction est qu’il est au travail et donc qu’il verra ça plus tard, comme si ce n’était pas un problème qui mériterait de partir du travail.

La relation entre les personnages est l’incarnation la plus tangible de ce thème, mais constatez comme il s’agit bien de montrer — via un mépris ou une indifférence par exemple — et donc de nous faire ressentir cette absence d’amour.

Prenons un autre aspect organique du film : son rythme. On pourrait croire à une notion de montage ou de réalisation, mais l’histoire elle-même prend son temps, et forge dans cette absence de dynamique un sentiment d’absence tout court, une frustration qui sert, là encore, le propos du film.

On peut d’ailleurs partir en léger hors sujet et s’intéresser à la réalisation du film, avec une colorimétrie froide bleutée, une composition du cadre souvent carrée et donc rigide, une musique mononote au piano, tout est là pour nous faire ressentir cette absence, cette lacune, et surtout cette froideur.

Pour revenir au scénario, le protagoniste lui-même incarne le thème d’absence d’amour. Et oui, le petit Aliocha est largement absent dans ce film. Tout est articulé autour de lui, pourtant, passé le premier acte, il n’apparaît plus à l’image. Plus encore, il est complètement négligé par le reste des personnages. En effet, durant les recherches de l’enfant, chaque personnage se soucie de ses propres problèmes, comme garder son travail pour le père ou désigner un responsable pour la mère, mais aucun ne parle vraiment du jeune Aliocha, de qui il est de ce qu’il apprécie, et nous ne connaissons rien de cet enfant. Nous ne savons rien de son passé ou de sa personnalité ; nous savons juste que c’est un fils invisible, jusqu’à un point où il faudra 48h pour que les parents se rendent compte de son absence. Et cette invisibilisation du personnage pourtant central de l’intrigue incarne également le thème de l’absence d’amour, c’est une ramification de la construction organique du propos.

© Pyramide Distribution

Prenons désormais l’intrigue, et plus précisément sa résolution. J’étais tombé, il y a un moment, sur un article américain listant les cinq types de fin qu’un scénario peut présenter. Il y a la fin circulaire, où le film s’achève comme il a débuté, la fin surprise, la fin incertaine à la Inception, la fin émotionnelle où les choses se finissent expressément bien ou mal, ou encore la fin ironique où les personnages obtiennent l’inverse de ce qu’ils espéraient. Faute d’Amour ne présente aucune de ces cinq fins. Pas même dramatique, puisque le corps d’un enfant retrouvé dans le dernier acte n’est pas celui d’Aliocha. Et oui, en parlant d’absence, ce film ne présente même pas de fin. L’enfant n’est pas retrouvé, mais on ne sait pas ce qu’il est devenu, ce qui s’est passé, la recherche reste en suspens, l’intrigue aurait aussi bien pu s’arrêter une scène avant ou après. La fin du film est donc également l’incarnation du thème, voire un prolongement puisque l’idée que cette recherche ne mène à rien évoque l’idée que l’absence d’amour ne mène à rien non plus.

Contexte, relations entre les personnages, réalisation, rythme, construction de l’intrigue, caractérisation du protagoniste et nous pourrions continuer comme ça un bon moment, chaque aspect du film incarne à sa façon une certaine idée du thème de Faute d’Amour.

DIVERSIFICATION DU PROPOS

Mais une construction organique n’est pas simplement parallèle, elle est fractale. Autrement dit chaque aspect d’un récit peut en incarner le thème, mais chaque sous-aspect de chaque aspect de ce récit peut également compléter le thème à sa façon.

Par exemple le contexte. La triste forêt enneigée n’est pas le seul élément nous faisant ressentir cette absence d’amour. La saison hivernale joue aussi son rôle. La cachette d’Aliocha également, ce bâtiment désaffecté en ruine où les recherches se poursuivent dans la seconde partie du film, qui évoque un chaos stérile et qui lui non plus ne mène à rien.

Mais l’aspect fractal le plus évident réside dans les relations entre les personnages, puisqu’elles occupent la majeure partie du récit. Chaque personnage, par son comportement, est un symptôme différent et donc complémentaire de ce non-amour.

Nous évoquions par exemple le rapport des parents à leur fils. Mais prenons les parents entre eux. Genia passe son temps à culpabiliser son futur ex-mari, tandis que ce dernier tente de fouiller dans le téléphone de sa future ex-femme lorsqu’elle est absente.

© Pyramide Distribution

La nouvelle compagne de Boris, de son côté, est jalouse. Lorsque Boris cherche son enfant, celle-ci lui téléphone, inquiète non pas pour l’enfant ni pour son compagnon, mais juste pour leur relation. Ça l’embête que Boris passe moins de temps avec elle qu’avec les enquêteurs et son ex-femme.

Quant au nouveau compagnon de Genia, son total inintérêt pour les états d’âmes de celle-ci, lors de confidences sur l’oreiller, prouve un certain détachement dans cette relation.

On peut également parler du premier flic, celui qui intervient quand la disparition d’Aliocha est signalée. C’est en totale absence d’empathie qu’il fait preuve de mauvaise volonté, comme quoi lancer des procédures de recherche ne mènerait à rien si ce n’est à plein de paperasse, et il se contente ainsi de préjuger qu’il s’agit d’une simple fugue et que le gosse reviendra tôt ou tard.

Sans compter enfin la mère de Genia, donc grand-mère de l’enfant disparu, qui refuse d’ouvrir à sa sa fille et son beau-fils, pour finalement faire preuve d’une paranoïa totale quant aux intentions de Genia, et avoue qu’elle ne voulait même pas la mettre au monde. D’ailleurs par la suite Genia avouera à Boris qu’elle ne voulait pas non plus mettre Aliocha au monde.

Jalousie, culpabilisation, indifférence, paranoïa, apathie, autant de comportements qui trahissent une total absence d’amour, à travers chaque personnage.

© Pyramide Distribution

Nous pourrions passer ainsi de longues minutes à évoquer la diverse incarnation de ce thème par cette œuvre.

Retournons donc à une vision plus globale de la situation. On constate que l’enfant n’est pas simplement victime de parents qui ne s’aiment plus, mais bien d’un système de désamour. La construction organique de ce film nous étouffe par un sentiment de propagation du désamour, dans un système autoalimenté. Tout est désamour. Chacun l’est à sa façon, chaque élément de l’histoire l’est à sa façon, et chaque élément favorise de proche-en-proche la propagation du désamour. Le plus évident étant le personnage de Genia, dont on devine que l’absence d’amour maternel l’a mené elle-même à ne pas savoir aimer son mari et surtout son fils. De même la société semble avoir sa part de responsabilité, avec la critique de l’omniprésence du réseau social Instagram présenté comme superficiel, ou la non-coopération de la police, ou encore le poids de la culture orthodoxe sur l’éthique en entreprise, avec la crainte aveugle du divorce qu’elle génère. L’absence d’amour surgit de toute part, et il apparaît comme évident que ce tableau, d’une misanthropie totale et assumée, accouche cruellement d’un jeune Aliocha, présenté comme victime impuissante de tout ce merdier.

CONCLUSION : OEUVRE VS. PRODUIT

D’ailleurs, et je terminerai cette analyse là-dessus : une construction organique accouche forcément d’une œuvre complète, quand bien-même le film ne répondrait pas aux attentes dramaturgiques conventionnelles. Faute d’Amour présente des personnages peu nuancés, c’est un film lent, sans scène légère de respiration, sans fin, avec un protagoniste absent ; donc il semble avoir tout faux, quoi. Et pourtant, l’expérience fonctionne parfaitement.

Comme le formule McKee dans son livre Story, le scénario a toujours raison. Si une histoire fonctionne, c’est qu’elle a atteint un certain équilibre qui lui est propre, et peu importe les règles ou conventions qu’elle a enfreintes. Dans le cas de Faute d’Amour, les règles dramaturgiques enfreintes permettent justement à l’œuvre d’incarner son propos, ce qui lui confère une force largement plus importante que celles conférées par ces fameuses règles indépendantes.

© Pyramide Distribution

Fondu au noir pour ce 11ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il vous aura intéressé !

Retrouvez tous les liens du podcast sur ccrpodcast.fr, dont Facebook, Insta’, tout ça, mais encore et surtout iTunes : pour ce-dernier je vous invite à laisser 5 étoiles et un commentaire — c’est très im-por-tant pour le référencement du podcast, podcast dont l’habillage musical était signé Rémi Lesueur je le rappelle, et l’undéca-remercie.

Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, et vous donne donc rendez-vous donc dans 2 semaines, pour la 12ème séance. Tchao !