Analyse du scénario de Grave : le propos du contexte

CINÉMA — Analysons le scénario du film Grave (2017) : où niche-t-il son progressisme ?

Faut-il nécessairement raconter la tolérance et l’oppression de façon littérale, pour accoucher d’une œuvre dite « progressiste » ?

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, iTunes, Soundcloud et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 14ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur deux. Aujourd’hui, le cinéma de genre s’en mord les doigts, ou plutôt LE doigt, puisque nous abordons un drame façon body horror naturaliste à tendance cannibale, j’ai nommé : Grave, écrit et réalisé par Julia Ducourneau, film franco-belgo-italien sorti en mars 2017 au cinéma. Nous y constaterons quelle forme toute bête emprunte cette tardive, mais nécessaire, modernisation du genre horrifique.


Dans la famille de Justine — aka Garance Marillier — tout le monde est à la fois vétérinaire et végétarien. À 16 ans, elle est une adolescente surdouée sur le point d’intégrer l’école véto, où sa sœur ainée est également élève.

Mais, à peine installés, le bizutage commence pour les « premières années ». On force Justine à manger de la viande crue. C’est la première fois de sa vie. Les conséquences ne se font alors pas attendre : Justine découvre sa vraie nature.

Si vous n’avez pas vu ce film, attendez-vous évidemment à être spoilés.

Alors. Par où prendre la chose ? Disons pour commencer que je m’intéresse ici à ce cinéma auquel on prête notamment la volonté de moderniser l’image que l’on a d’une communauté opprimée, généralement stigmatisée. Ce cinéma qui invite à plus de tolérance, de représentation ou du moins de conscience sociale. Ce cinéma, donc, dit progressiste.

Même si chaque combat est différent dans ses enjeux et ses problématiques, on pourrait citer par exemple ceux du féminisme, de l’antiracisme, de la considération du handicap, de la lutte contre la grossophobie, contre la transphobie, contre l’homophobie, et cætera.

Si on prend les oscars de cette année, par exemple, on retrouvait nommés pour la statuette du meilleur film les œuvres Call me by your name et Get Out, respectivement centrées sur une romance homosexuelle et sur une victime de racisme. De nombreux films placent ainsi des combats progressistes structurants au cœur de leur intrigue, et se voient alors jugés par la presse sous ce seul prisme ou presque, que ce soit en mal ou (le plus souvent) en bien.

Grave compte parmi ces films trop souvent réduits à leur portée sociale, puisqu’en effet l’étiquette « féministe », bien qu’intentionnellement élogieuse, fait de l’ombre sur le reste des caractéristiques de son récit. D’où mon interrogation introductive à ce podcast : un film progressiste parle-t-il forcément de progressisme, place-t-il forcément cela au cœur de son récit ?

QUEL EST LE PROPOS DU FILM ?

Intéressons-nous donc, dans un premier temps, au propos central du film de Julia Ducourneau. Du coup, qu’est-ce que le propos, justement ? Plusieurs théoriciens ont leur avis sur la question.

D’abord l’éternel Yves Lavandier, qui dans sa Dramaturgie parle d’intention. D’après lui, l’intention est tout simplement partout. Tout est intention. Chaque action, chaque scène, chaque élément dramatique de l’histoire véhicule un certain point de vue, par l’issue lui étant donnée. D’où sa mise en garde : si l’on n’exprime pas volontairement notre point de vue, et ce à chaque moment d’un récit, alors notre inconscient en exprimera un par défaut. Par exemple si un personnage de meurtrier s’en sort, cela veut dire que le crime paie.

Voilà d’ailleurs comment certains films peuvent être taxés de régressifs alors que leurs auteurs s’en défendent : ils ne voulaient peut-être pas exprimer cela, mais n’ayant pas fait attention au sens de ce qu’ils écrivaient, se sont retrouvés dans ce pétrin quand même, malgré eux, faute de vigilance.

Robert Mckee, de son côté, préfère résumer le propos d’un film à sa finalité, et exclusivement la finalité. Dans son livre Story, il parle d’ailleurs d’idée directrice, la direction étant celle du dénouement. Suivant ce modèle, davantage global donc que local, thèse et antithèse se succèdent objectivement tout le long d’une histoire, jusqu’à ce que la conclusion subjective — bien que présentée comme objective — gagne la partie à l’issue du climax. Par exemple un personnage de meurtrier va parfois s’en sortir, parfois moins, et son sort à la fin du film décidera du fait que le crime paie ou non.

Pour aller plus loin, McKee résume la notion d’idée directrice à l’adjonction d’une valeur et d’une raison. Une valeur, par exemple le crime paie ou ne paie pas. Et une raison par exemple un policier violent ou une justice à deux vitesse. On obtient du coup des idées directrices du style : « le crime ne paie pas si le policier fait preuve de violence » ou encore « le crime paie si la justice est à deux vitesses ».

Prenons un troisième et dernier modèle : celui de Lajos Egri dans The Art of Dramatic Writing. Lui, parle de « prémisse », qu’il présente comme l’adjonction d’un personnage, d’un conflit, et d’une finalité. Par exemple « La méticulosité mène à la réussite ». La méticulosité — idée d’un personnage méticuleux, comme par exemple notre cher meurtrier — mène à — le terme « mener » évoque l’idée de braver quelque chose, donc de faire face aux conflits — la réussite — le meurtrier parvient à ne pas se faire arrêter.

Propos, intention, point de vue, idée directrice, prémisse : quel beau bordel… Premier constat : il existe ainsi de nombreuses façons de considérer le propos d’un film. Qu’il soit voulu ou non par le scénariste à la base, et qu’il soit observé sous un prisme ou sous un autre.

© Wild Bunch Distribution

Tentons l’expérience avec le film Grave. Si on suit le modèle de Lavandier, on n’a pas fini d’analyser chaque scène. Donc passons.

Si on suit le modèle de Mckee, le film exprimerait par exemple l’idée que l’on n’échappe pas à sa famille, ou plus généralement à son destin. Autrement dit un personnage, dont la mère et la sœur sont cannibales, finira forcément elle aussi cannibale, même si elle lutte de toute ses forces. Formulé comme une idée directrice, cela pourrait donc donner un propos essentialiste du genre : « Notre éducation ne peut rien face à notre nature ». Notons qu’il n’y a pas moins progressiste que l’essentialisme, à savoir la réduction de notre comportement à notre nature. Mais je ne prétends pas que cette idée directrice est la seule ni la bonne ni la principale concernant ce film. C’est une lecture potentielle.

Enfin, si on suit le modèle de Lajos Egri, Grave exprimerait par exemple l’idée que l’innocence ne survit pas à l’expérience. Autrement dit : pas de retour en arrière possible ; dès que Justine a mangé des abats de lapins, elle part malgré elle sur la route du cannibalisme fatal.

À ce stade de l’analyse, nous pouvons déjà observer deux choses. Premièrement qu’il est difficile d’établir un propos unique et assuré pour le film de Ducourneau. Et deuxièmement qu’il est parfaitement possible de s’affranchir de la question du féminisme dans le cadre de la formulation de ce propos.

Alors. Comme nous avons pu le voir, il est possible d’être très général dans notre approche, ou très spécifique. Très général si on parle de destin, ou très spécifique si l’on parle juste de cannibalisme. Il s’avère également possible de choisir le cadre que l’on veut pour ce propos, qu’il s’agisse plutôt de la famille avec l’éducation, de la société avec la pression sociale du bizutage, du végétarisme avec l’évolution du rapport à la viande.

Bref, comment tirer une unique conclusion sur le propos de ce film, puisqu’on peut lui faire dire quand même plein de trucs très différents, que ce soit sur le plan local ou sur le plan général, sur le plan symbolique ou sur le plan littéral ?

PLUS GÉNÉRALEMENT, QUEL EST LE THÈME DU FILM ?

Je propose tout simplement de changer notre fusil d’épaule. Plutôt que de faire dire tout et n’importe quoi au film, à travers son propos, intéressons-nous à son thème. Le thème se situe en amont du propos. Le thème constitue l’aspect émotionnel exploré dans un film, là où le propos porte ensuite un jugement sur le thème, en le prolongeant.

Le thème peut être l’amour, la recherche de vengeance, le besoin de reconnaissance, là où le propos dira par exemple « l’amour mène à la folie », « la recherche de vengeance peut disparaitre » ou encore « le besoin de reconnaissance est vain ».

D’un même thème peuvent émerger des dizaines de propos différents, voilà pourquoi je suggère de retourner à la source.

Quel est le thème de Grave ? Dans son livre Creating Character Arcs, K.M. Weiland présente le thème comme l’arc transformationnel du protagoniste. Non pas comme la finalité de cet arc, mais comme l’ensemble de l’arc, son cheminement. Et quel est le cheminement de notre cher film d’horreur ? Personnellement, je parlerais de maturation. Pour moi, sur le plan émotionnel, Grave raconte tout simplement le passage à l’âge adulte, comme d’ailleurs bien des films à leur manière.

Dans son ouvrage Save the Cat, le regretté Blake Snyder énumère les principales dynamiques que l’on retrouve au cinéma, parmi lesquelles celle du rite de passage, tel que la puberté, le premier amour, le premier enfant, la première séparation, le premier emploi, finalement les étapes de la vie que nous sommes tous amenés à traverser un jour, et dans lesquelles beaucoup d’entre nous se retrouveront.

De mon point de vue, Grave compte parmi ces récits qui s’inscrivent dans la dynamique du rite de passage, tant sur le plan littéral avec l’évocation de l’abandon du foyer parental, puis du bizutage des « premières années » ou encore de la première expérience sexuelle, que sur le plan thématique avec la prise de conscience des réalités de notre corps et du monde qui nous entoure.

Oui je ne parle pas de cannibalisme ici car j’évoque la question du thème. Le cannibalisme constitue l’intrigue et non le thème de Grave, autrement dit il constitue la manifestation externe et concrète de phénomènes émotionnels internes et sous-tendus. Du coup le rapport évolutif de Justine au cannibalisme symbolise sa lente maturation. Mais nous prendrons sûrement le temps, lors d’un futur podcast, d’explorer plus en profondeur cette dichotomie intrigue/thème.

© Wild Bunch Distribution

Du coup, voici comment se concrétise ce que je considère comme un film sur la maturation : d’abord, Justine mange sur une aire d’autoroute avec ses parents, particulièrement protégée par sa mère, qui engueule la cantinière d’avoir osé mettre de la viande dans l’assiette de sa fille. L’innocence de Justine étant ici largement symbolisée par le tee-shirt enfantin qu’elle porte, floqué d’une licorne, comme le reconnaît la réalisatrice dans les bonus du Bluray, que je vous invite à visionner.

Cette innocence se poursuit notamment dans la scène où l’adolescente débat, avec ses amis bizuts, de la condition animale. Dans les bonus du film à nouveau, Ducourneau présente ce rapport anti-spéciste que Justine présente aux animaux comme révélateur des prémisses de sa naissance à l’humanité. Comprenons par-là que, si Justine se sent si proche des animaux, jusqu’à leur prêter une conscience d’eux-mêmes, c’est parce qu’elle ne mesure pas encore sa propre humanité, qu’elle ne présente pas encore une pleine conscience d’elle-même. À titre personnel je trouve un peu maladroit ce choix symbolique, puisque certains ont pu y avoir un affront de l’auteure à la cause animale directement, alors que ce n’était qu’une instrumentalisation symbolique.

Poursuivons : Justine est forcée à manger des abats de lapin. On pourrait apparenter cela à une initiation douloureuse à la vie d’adulte, versus un refus de s’émanciper. Là encore la symbolique maladroite peut laisser penser que les végétariens sont frontalement critiqués par le récit, tandis qu’il s’agit de l’amorce d’une longue symbolique entre cannibalisme et transgression de l’éducation. Juste une symbolique.

Bon, accélérons : Justine mange de la viande en cachette, signifiant qu’elle culpabilise de son accession à la conscience, luttant toujours pour satisfaire son éducation parentale ; elle ira ainsi crescendo jusqu’à grignoter le doigt de sa sœur, sœur qui, nous l’apprenons ensuite, souffre des mêmes pulsions anthropophages.

De là, Justine réalise qu’elle n’est pas la seule dans ce pétrin, et que ce cheminement est « normal ». Puis, sa sœur l’initie à la chasse à l’humain, afin de permettre à Justine de véritablement s’en sortir toute seule, et n’oublions pas cette scène dans l’hôpital où Justine engueule carrément sa mère de perdre ses moyens face à l’accident de sa sœur, signe d’une émancipation et d’une défiance grandissante.

Enfin, pour résumer, le personnage campé par Garance finit par apprendre que sa mère elle-même est cannibale depuis toujours, en voyant les blessures sur le torse de son père, et donc que sa mère elle-même était passée par là, malgré l’éducation de résistance à la viande qu’elle a inculquée à ses filles.

Finalement, cette réalisation de pulsions cannibales, suivie d’une réalisation que notre entourage nous mentait, figure bien cette évolution symbolique de passage à l’âge adulte. Nous avons tous eu le sentiment, au crépuscule de notre adolescence, que notre éducation ou du moins celle que la société nous a inculqué n’était pas exactement fidèle à la réalité. Cette désillusion et cet effritement fatal des idéaux d’enfance, s’avèrent donc universels, quand bien même encapsulés dans une histoire de cannibalisme insolite.

© Wild Bunch Distribution

Ainsi, voir une végétarienne qui abandonne son combat plutôt qu’une jeune femme qui abandonne son enfance, reviendrait à regarder le doigt de Ducourneau quand elle nous montre la lune. En d’autres mots, il n’est pas question de végétarisme ou de bien des animaux, mais plus généralement de passage à l’âge adulte.

D’ailleurs, la scénariste-réalisatrice résume assez bien la chose, toujours dans les bonus du Blu-ray du film, quand elle affirme que l’acte cannibale est de l’ordre du punk, de la transgression, rien de plus. Justine se rebelle face à son éducation, tout en répétant ironiquement le schéma de vie de sa mère et de sa sœur, tout ceci n’était que symbolique, n’était que la traduction d’un thème.

ET LE FÉMINISME, LÀ-DEDANS ?

Très bien. Comme vous pouvez le constater, et malgré la réputation du film, Grave ne parle pas directement de féminisme. Pas plus que de végétarisme d’ailleurs. Mais alors… a-t-on été trompés ? S’agit-il d’une étiquette exclusivement commerciale, ce féminisme ?

Et bien… Commerciale peut-être, mais certainement pas exclusivement. Car si, Grave est un film féministe, et d’autant plus au regard d’une majorité des films de genre qui l’ont précédé.

Dans les premières scènes, la jeune Justine se couche, non épilée des aisselles. Un détail me direz-vous ? Evidemment non. Cela va à l’encontre d’une vision des femmes parfaitement imberbes, presque naturellement imberbes, telle que véhiculée dans les publicités.

À un autre moment, la sœur de Justine, Alexia, discute tout en fourrant son bras dans le cul d’une vache, durant ses travaux pratiques d’étudiante vétérinaire. Une situation pensée exclusivement pour choquer le bourgeois ? Et bien non, ou pas directement, puisque cette image répond avant tout à la systématique sensualisation des personnages féminins au cinéma. Ici, Ducourneau prend le contrepied en défiant l’injonction à plaire, à séduire. Il en va de même pour la scène où les deux sœurs tentent de pisser debout sur le toit d’un bâtiment. Désérotiser le corps féminin, rappeler qu’une femme peut s’adonner aux mêmes conneries puériles que l’on prête le plus souvent aux hommes.

À l’infirmerie, par ailleurs, lorsque Justine souffre de plaques d’exéma, le médecin lui demande préalablement quand elle a eu ses règles pour la dernière fois. Ducourneau justifie cette question, à nouveau dans les bonus du film, par l’importance de rappeler que Justine avait déjà ses règles depuis longtemps. Pourquoi ? Car, explique-t-elle en gros, le film ne traite pas d’une jeune fille qui devient femme, mais d’une jeune personne qui devient une grande personne, plus précisément Ducourneau parle d’accéder à son humanité. Or, la symbolique des premières règles, comme dans Carrie de Brian De Palma ou plus récemment dans Ghostland de Pascal Laugier, limite la question de la maturation, chez la femme, en celle d’un accès à sa féminité. Et c’est cette approche réductrice du personnage, que Ducourneau voulait éviter : le sang dans le film n’évoque pas celui des règles. C’est pourquoi, dans une scène de bizutage, l’ensemble des étudiants reçoit du sang sur la tête, et pas seulement Justine. Ce passage à l’âge adulte concerne tout le monde, même si des spécificités physiologiques subsistent suivant le genre.

© Wild Bunch Distribution

Toujours à l’infirmerie, le médecin déroule toute une tirade sur une patiente qui s’est effondrée en larmes quand, pour la première fois, une personne du corps médical ne lui a pas fait de remarques sur son poids. Cette scène n’est pas des plus puissantes, puisqu’elle nous est racontée via le dialogue et non montrée concrètement, mais tout de même permet à Grave un détour vers un autre combat progressiste : celui contre la grossophobie, via l’évocation d’une personne en surpoids à la corpulence de laquelle on incombe aveuglement tous les maux, sans prendre la peine de la considérer comme n’importe quelle patiente.

Citons enfin le coloc de Justine, Adrien. La jeune fille s’étonne qu’on l’ait placée dans la chambre d’un garçon et non d’une fille comme elle avait demandé, ce à quoi il répond « bah ils t’ont mis avec un pd, ils se sont dits que ce serait pareil ». Prononcé par un autre personnage, cette phrase serait des plus homophobes, mais prononcée par un personnage homosexuel, en plus de nous introduire son attirance, lui permet de s’approprier l’homophobie des autres en la tournant en dérision. Voilà qui est habile, efficace, et qui s’ancre à nouveau dans une volonté inclusive plus large.

Tous ces exemples que je viens de citer, s’avèrent pour le moins spécifiques et locaux. Mais nous pouvons aborder un aspect beaucoup plus global que vous connaissez peut-être déjà : celui du test du Bechdel.

Le test de Bechdel vise, en trois questions seulement, à définir si un film est centré ou non sur le genre masculin.

Question 1 : l’œuvre présente-t-elle au moins deux femmes identifiables, c’est à dire qui portent un nom. Dans Grave c’est le cas, il y a Alexia et Justine par exemple.

Question 2 : ces deux personnages dialoguent-ils ensemble. Dans Grave c’est le cas, régulièrement.

Question 3 : ces deux personnages parlent-ils d’autre chose que d’un homme. Et bien oui, comme la scène où Alexia apprend à sa sœur à chasser.

Ce petit test tout bête paraît joué d’avance, et pourtant bon nombre de films ne le passent pas, car bon nombre de films sont centrés sur des hommes, et les personnages féminins se voient alors cantonnés à des rôles gravitant autour de celui des hommes ; par exemple la femme, l’amante, la fille, la mère ou encore la sœur d’un l’homme.

Nous pourrions passer encore un petit moment à explorer l’aspect progressiste et plus particulièrement féministe du film de Julia Ducourneau, force est de constater qu’il est avéré.

Mais… il ne réside pas dans le thème du film, dans son histoire centrale. Le progressisme est alors intégré au contexte du film, à ses situations locales, à la présentation des personnages, à ce que l’auteure choisit d’en montrer.

Je voulais ainsi en venir au fait que, si une même histoire peut être racontée de plein de façon différentes, elle peut donc être racontée sous une apparence des plus conservatrice comme sous une apparence des plus progressistes.

NE PAS CONFONDRE LE THÈME ET SON TRAITEMENT

En cela, et je conclurai là-dessus : je trouve dommage que l’on résume un film moderne comme Grave à cette histoire de féminisme. D’une part car ce mot des plus galvaudés n’inspire désormais aux yeux du spectateur qu’un argument mercantile opportuniste, non sans rappeler le greenwashing. D’autre part car cela réduit un film à un propos que l’on croit connaître, tandis qu’il raconte tout autre chose. Et enfin car une histoire ne fait progresser son spectateur que s’il n’en a pas conscience, du moins sur le moment.

En effet, Bruno Bettelheim remarque, dans sa Psychanalyse des contes de fées, qu’expliquer un conte à quelqu’un, c’est détruire son enchantement. Si une leçon de vie nous est rationnellement décrite, nous l’intellectualisons, mais ne l’expérimentons pas. Tandis qu’en vivant cette leçon par nous-même, alors nous l’intégrons sans nous en rendre compte. Autrement dit, revendiquer un film comme féministe, c’est, au pire, s’adresser aux personnes déjà acquises à la cause, et, au mieux, fournir un propos théorique aux profanes. À l’inverse, un film horrifique, promu par le distributeur comme une simple fiction gore de cannibalisme, verra les plus conservateurs d’entre nous aborder ce film sans une quelconque vigilance, et ainsi profiter d’un contexte féministe sans se rendre compte qu’il leur ouvre un petit peu l’esprit.

En résumé, je trouve que le progressisme est des plus efficaces quand il est, comme dans Grave, véhiculé à notre insu, par le contexte, et non le thème central.

© Wild Bunch Distribution

Fondu au noir pour ce 14ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il vous aura intéressé !

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Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, et vous donne donc rendez-vous donc dans 2 semaines, pour la 15ème séance. Tchao !