Analyse du scénario de La La Land : un antagonisme diversifié

CINÉMA — Analysons le scénario du film La La Land (2017) : n’est-ce réellement qu’une “simple” histoire d’amour ?

Une romance poignante explore bien souvent davantage qu’un simple affect entre deux personnages.

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, iTunes, Soundcloud et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 15ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur deux. Aujourd’hui, intéressons-nous à la romance musicale américaine La La Land, sortie en janvier 2017 au cinéma. Nous y observerons comment son scénariste et réalisateur Damien Chazelle aura su développer un antagonisme pluriel, au sein d’un genre cinématographique pourtant centré sur deux uniques personnages principaux.


Au cœur de Los Angeles, une actrice en devenir prénommée Mia, j’ai nommé Emma Stone, sert des cafés entre deux auditions.

De son côté, Sebastien, campé par Ryan Gosling, passionné de jazz, joue du piano dans des clubs miteux pour assurer sa subsistance.

Tous deux sont bien loin de la vie rêvée à laquelle ils aspirent…

Le destin va réunir ces doux rêveurs, mais leur coup de foudre résistera-t-il aux tentations, aux déceptions, et à la vie trépidante d’Hollywood ?

Évidemment, spoilers droit devant.

Quand on parle de La La Land, on en vante, à raison, davantage la mise en scène ambitieuse, que le scénario plutôt simple. Pour autant, simple ne veut pas dire simpliste ; ainsi, l’extrême lisibilité de ce récit efficace va nous permettre de le déconstruire plus aisément.

Concernant les films romantiques, on s’attend le plus souvent à une histoire centrée sur l’évolution d’un couple : deux personnages se rencontrent, se détestent au premier abord, puis se fréquentent malgré eux, pour ensuite s’épandre l’un de l’autre, faire un bout de chemin en couple, se disputer, rompre, et finalement se réunir à nouveau.

La La Land ne nous prive effectivement pas ou presque de ce schéma, n’y dérogeant que dans sa finalité. Mais… est-ce là le cœur de ce qu’il nous raconte ?

Dans la mesure où cette œuvre musicale ne présente pas d’antagoniste central, de grand méchant, mais qu’un film gravite généralement tout de même autour de conflits et d’obstacles, posons-nous la question suivante : qu’affrontent ici réellement Sébastien et Mia ?

Dans mon podcast sur le deuxième opus de la dernière trilogie La Planète des Singes, j’évoquais l’idée qu’une simple opposition entre un gentil et un méchant ne permet pas de raconter quelque chose de suffisamment intéressant. Il était alors question de confronter des points de vue, ceux des différents personnages, autour d’une même situation, d’une même problématique. Concernant La La Land, l’histoire procède différemment.

FAIBLESSE ET APPRENTISSAGE

Dans son traité intitulé Poétique, Aristote remarque que les retournements d’une histoire ne doivent pas être provoqués par la méchanceté d’un personnage, mais par une erreur grave commise par le ou les protagonistes.

Autrement dit, et nous commencerons par ce point, les péripéties d’un film s’avèrent bien plus intéressantes lorsqu’elles trouvent leur source dans les faiblesses de nos chers personnages, comme Mia et Sébastien, plutôt que dans l’intervention bêtement malintentionnée d’antagonistes.

En effet, dans La La Land, les personnages sont aveuglés par leur rêve de carrière. Cela leur confère tout autant une volonté puissante et positive, qu’un entêtement parfois préjudiciable. Pensons par exemple à cette scène où Sébastien veut à tout prix jouer du jazz dans le restaurant où il travaille, au début du film, or ce n’est pas ce qu’on lui demande, ainsi se voit-il viré au premier écart.

© SND

Michael Ardnt, scénariste notamment de Toy Story 3, témoignait en effet de cette technique employée régulièrement par les studios Pixar dans les prémisses de leurs histoires, consistant à pousser la passion — et donc la force — du protagoniste si loin, qu’elle en devient une faiblesse.

Ce premier fossé qui intervient dans La La Land tourne notre regard vers un combat plutôt comportemental. Plusieurs traités sur l’écriture de scénario insistent effectivement sur ce phénomène des plus poignants pour un spectateur : voir un personnage dépasser une faiblesse profonde. Mia et Sébastien sauront-ils lever le pied dans leurs passions respectives, pour réussir à la fois leur relation d’une part et leur vie professionnelle d’autre part ?

Voilà qui place l’histoire en mouvement. Nos deux héros ne s’affrontent pas l’un l’autre, et n’affrontent pas seulement les obstacles extérieurs telles que les auditions, mais affrontent surtout leur rapport à leur passion, comme projet de vie, respectivement le jazz traditionnel et l’actorat.

Je ne m’étendrai pas ici sur les étapes du récit de La La Land, sur la structure de son histoire, ce n’est pas le sujet. Je me permets juste d’en évoquer la nature du catalyseur, parfaitement théorisée par John Yorke dans son ouvrage Into The Woods : l’apprentissage. Oui, comme il le formule, une histoire consiste le plus souvent en la dramatisation du processus d’apprentissage.

Mia et Sébastien s’aventurent sur le chemin de l’apprentissage, celui de gérer leurs limites et leurs priorités vis-à-vis de leurs passions. Mais, comme le dit John York, cette éducation s’accompagne d’une dramatisation, puisqu’en effet le bonheur personnel de nos deux personnages ainsi que leur relation amoureuse dépendent de leur capacité à apprendre de leurs erreurs.

Nous pouvons alors remarquer, comme je le présumais plus tôt, que La La Land ne raconte pas directement une relation amoureuse. La relation amoureuse n’est que la conséquence du rapport de chaque personnage à sa passion.

La romance s’intensifie au rythme que les deux personnages partagent leurs savoirs respectifs, et s’effrite à l’inverse lorsqu’ils abandonnent par exemple leur rêve, comme lorsque Sébastien abandonne le jazz traditionnel pour le jazz électro, ou lorsque Mia essuie le gros échec de la première représentation de son one woman show. Les personnages deviennent effectivement plus égoïstes à mesure qu’ils se perdent eux-mêmes de vue, et leur relation en pâtit indirectement.

Ainsi, les péripéties du film résident dans l’évolution de chacun des personnages vis-à-vis de sa grande passion, une dynamique qui permet un renouvellement des situations, ce que n’offre pas l’opposition de personnages statiques. Oui, ils ne sont que deux, mais leurs cheminements respectifs viendront nourrir un récit diversifié, loin de la simple dichotomie : ils s’aiment / ils ne s’aiment plus / ils s’aiment / ils ne s’aiment plus.

© SND

Après… je vais peut-être un peu vite en besogne. Le récit se verra-t-il vraiment diversifié ? Combien le sera-t-il ?

EXPLORER L’ANTAGONISME

Dans leur anti-manuel d’écriture de scénario, Les Cahiers du Cinéma insistaient sur l’importance du fait qu’une histoire traite pleinement un problème, en faisant varier les hypothèses. Mais quelles sont ici les hypothèses ? Quels rapports à leurs ambitions nos deux protagonistes devraient-ils idéalement entretenir ou non?

Le fameux théoricien Robert McKee apporte une réponse universelle et plutôt pertinente à cette question. Dans son ouvrage Story, il formule ce qu’il appelle : le principe d’antagonisme. L’idée est la suivante : pour explorer les nuances de la négativité d’une situation, un personnage doit être confronté alternativement à trois types d’antagonismes : le contraire, le contradictoire, et la négation de la négation.

Ne cherchez pas de signification littérale à ces notions, je ne pense pas qu’il y en ait, il s’agit juste d’une façon arbitraire de nommer trois phénomènes.

Supposons une valeur en jeu, par exemple le courage. Un film sur le courage peut en explorer trois antagonismes différents.

D’abord la valeur contraire, que McKee présente comme opposée à la valeur en jeu sans l’empêcher pour autant. La valeur contraire du courage serait ici la peur. En effet, la peur freine le courage mais ne l’empêche pas totalement.

Puis vient la valeur contradictoire, que McKee présente comme opposition absolue à la valeur en jeu. Dans le cas du courage, on pourrait alors parler de lâcheté. En effet, un personnage lâche ne peut pas faire preuve de courage.

Enfin vient la négation de la négation, que McKee présente comme la plus puissante, celle qui s’attaque aux fondations mêmes de la valeur en jeu. Par exemple, un personnage vivant sa lâcheté comme une forme de courage.

Ainsi, un film explore particulièrement la notion de courage, lorsqu’il confronte son personnage à de la peur, à de la lâcheté, et à de la lâcheté vécue comme de la peur, par ordre d’intensité.

Autre exemple, si on prend la notion de justice, elle s’oppose à l’injustice, s’oppose davantage encore à l’illégalité, et s’oppose d’autant plus à la corruption d’un système juridique entier.

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Qu’en est-il pour La La Land ? Disons que la valeur en jeu est ici le succès, celui de la carrière de nos deux personnages.

La valeur contraire au succès pourrait être le compromis, nous suggère McKee. Autrement dit un personnage dérogeant momentanément à son objectif. Par exemple quand Sébastien joue des musiques qui ne lui plaisent pas, durant une Garden Party.

La valeur contradictoire serait alors l’échec. Comme les nombreuses fois où Mia se fait recaler à ses auditions.

Enfin, la négation de la négation résiderait dans l’abandon, comme lorsque Sébastien soutient à Mia que le succès de son groupe de musique répond à son rêve, alors qu’il se ment à lui-même, puisqu’il a ici abandonné le jazz traditionnel qu’il aime tant pour du jazz électro qui le dégoûte profondément.

Succès, compromis, échec et abandon se succèdent et se croisent tout au long de La La Land. Mais cela ne s’arrête évidemment pas là.

Parfois le compromis était une bonne idée, parfois non.

Parfois l’échec a raison des personnages, comme le one woman show avorté, parfois non, comme les premières auditions de Mia, qui ne la découragent pas.

Parfois le succès n’est pas celui attendu, comme lorsque Mia est convoquée pour un rôle juste car elle a été repérée dans sa pièce, parfois le succès fait défaut aux personnages, comme lorsque Sébastien s’autorise à jouer du jazz dans le restaurant au début mais est viré à cause de cela.

Seul le véritable abandon, et c’est là la portée résolument utopiste de La La Land, détruit à coup sûr les protagonistes, et leur relation amoureuse avec.

Ainsi, comme l’encourageaient les Cahiers du Cinéma plus tôt dans notre analyse, cette romance musicale varie et explore les hypothèses, donc les conséquences potentielles des situations antagonistes.

L’apprentissage des personnages s’effectue ensuite d’une façon toute bête : à travers des récompenses et des punitions, comme le théorise K. M. Weiland dans son livre Creating Character Arcs. En effet, lorsqu’un personnage de La La Land adopte un comportement que le scénariste Damien Chazelle définit comme nocif, il s’en voit punit, et lorsqu’un personnage adopte un comportement à l’inverse approprié, il s’en voit récompensé.

Mia demande à Sebastien et son groupe de jouer une musique que lui déteste, lors de la Garden Party. Il s’exécute, par compromis, et voilà qui noue la première discussion entre les deux personnages : c’est une récompense.

Sébastien s’accroche à son groupe de jazz électro, jusqu’à participer à un shooting photo ridicule lui faisant louper la première de la pièce de Mia. Résultat ? Elle refuse son soutien par la suite et s’apitoie sur son sort : c’est une punition.

Mia, par la suite, abandonne les auditions et rentre chez elle. Sébastien vient la forcer à participer à une dernière audition, à ne pas abandonner. Elle y va. Résultat ? Elle est acceptée et sa carrière décolle : c’est une récompense.

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Les deux personnages finissent par se séparer et vivre le succès chacun de leur côté. Résultat ? Leurs retrouvailles sont aussi déchirantes que fatales, puisque Mia est engagée avec un autre homme et mère d’une jeune enfant : c’est une punition.

Récompenses et punitions, qu’elles semblent justes ou injustes aux yeux du spectateur, forcent les personnages à évoluer, à apprendre, à s’épanouir, et alimentent ainsi la dynamique globale du film.

UN RÉCIT UNIFIÉ

Terminons avec la question suivante : un film répondant à ce schéma ne va-t-il pas n’importe où, du coup ? Car c’est bien beau d’explorer les antagonismes d’une valeur telle que le succès, de leur assortir des conséquences plus ou moins joyeuses, mais cela ne génère-t-il pas une histoire qui s’éparpille, qui se perd et ne va nul part ?

Justement non, un tel cheminement du récit accouche ici d’une histoire thématiquement unifiée. Dans son livre Faire d’un bon scénario un scénario formidable, la script docteur Linda Seger insiste sur cette importance d’unifier une narration, d’en faire un tout, afin que le spectateur ait le sentiment d’une œuvre cohérente. Une des façons d’y parvenir, nous dit-elle, consiste justement à contraster chaque partie d’une histoire avec les autres.

Car oui, dans l’esprit du spectateur, ces situations de réussite, de compromis, d’échecs et d’abandons se répondent, quelles qu’en soient les issues. Nous confrontons chaque choix qu’opèrent Mia et Sébastien dans chaque étape de leur apprentissage, et voilà que les scènes se font écho thématiquement les unes aux autres.

Et c’est cet écho, ce miroitement des situations les unes vis-à-vis des autres, qui confèrent à La La Land, une unité thématique cruciale : le rapport à l’ambition.

© SND

Fondu au noir pour ce 15ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il vous aura intéressé !

Retrouvez tous les liens du podcast sur ccrpodcast.fr, dont Facebook, Insta’, tout ça, mais encore et surtout iTunes : pour ce-dernier je vous invite à laisser 5 étoiles et un commentaire — c’est très im-por-tant pour le référencement du podcast, podcast dont l’habillage musical était signé Rémi Lesueur je le rappelle, et le pentadéca-remercie.

Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, et vous donne donc rendez-vous donc dans 2 semaines, pour la 16ème séance. Tchao !