Analyse du scénario de La Planète des Singes : l’affrontement — confronter les point de vue

CINÉMA — Analysons le scénario du film La Planète des Singes : l’affrontement (2014) ; comment ses auteurs composent-ils le conflit entre humains et primates ?

Un film voulu profond et intéressant ne peut pas se contenter d’une simple opposition entre un protagoniste et son antagoniste.

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, iTunes, Soundcloud et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 4ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur deux. Aujourd’hui, ce sera donc le tour de « La Planète des singes : l’affrontement », réalisé par Matt Reeves, écrit à six mains par Rick Jaffa, Amanda Silver et Marck Bomback, il s’agit du deuxième opus de la dernière trilogie, sortie en juillet 2014 au cinéma. Ce précieux blockbuster américain d’action / science-fiction profite d’un scénario à la hauteur de son budget, dont nous constaterons que les seules trente premières minutes nous offrent une sacrée leçon de complexité et de réalisme.


Dix années après la propagation d’un virus mortel qui ravagea une bonne partie de l’humanité, le fameux singe César et sa tribu de primates surévolués vivent en harmonie dans leur cité forestière, leur « maison » comme ils l’appellent.

Le film s’ouvre sur une battue aux cerfs, où le fils de César est sauvé de peu des griffes d’un ours par Koba, le fidèle bras droit de César. Au retour de la chasse, la femme de César accouche ensuite de leur deuxième enfant, enfin bref tout roule chez les primates, quoi.

Sauf que non : la race humaine qu’ils croyaient disparue des environs, vient à leur rencontre en haut de leur colline. Tout d’abord un petit groupe d’hommes, dont un tire au flingue sur un singe par peur de ce dernier. Ces humains alors se retrouvent vite encerclés par une armée de primates mécontents. Heureusement, le singe visé ne succombe pas à sa blessure, et le pacifique César ordonne tout simplement à ces hommes de rentrer chez eux, dans leur ville en contrebas de la colline.

Si vous vous intéressez de près à la narration, vous savez mieux que moi combien le matériau fondamental d’un récit est le conflit, l’obstacle, le problème. C’est parce qu’il y a un souci à régler, qu’il y a une histoire. Au premier abord, La Planète des Singes 2 porterait par exemple sur une opposition classique entre les gentils singes qui vivent en harmonie et les méchants humains qui viennent marcher sur leurs plates-bandes. Un peu comme Avatar, et bien d’autres films tout aussi misanthropes. Heureusement et comme je l’annonçais en introduction, certains scénarios ne se contentent pas de cette traditionnelle opposition manichéenne et réductrice entre gentil et méchant.

Reprenons le fil du récit (paragraphes en italique), attention spoilers.

Le petit groupe d’humains, dirigé par le sympathique Malcolm, rejoint la ville post-apocalyptique. Sur place, ils échangent avec le boss du groupement de survivants immunisés au virus, j’ai nommé le terrible Dreyfus. Oui j’emploie des qualificatifs pour que ce soit plus simple. Le problème pour les humains est le suivant : en haut de la colline se trouvent un barrage et sa centrale hydraulique, nécessaires aux humains pour retrouver de la lumière et de l’énergie d’une manière générale.

Or, César et sa tribu de singes arrivent en ville, tout le monde change de trottoir, et voici le deal : César ne veut plus revoir le moindre humain chez eux, en haut de la colline, non loin de la centrale. Sinon, les primates seront prêts à se battre. Gloups. Et les voilà qui repartent.

Pour le terrible chef des humains Dreyfus, retrouver de l’énergie n’est pas une option, cela leur permettra de contacter des groupements éloignés de survivants par radio, et d’avoir de la lumière. Dreyfus désire donc de toute évidence raser le campement de singes pour rejoindre et exploiter la centrale.

Dans cette configuration, La Planète des Singes 2 inverse en quelque sorte sa tendance. Ici, ce sont effectivement les singes qui s’en viennent menacer les humains, tandis que les humains doivent impérativement profiter de l’électricité de la centrale hydraulique. Nous ne sommes plus face à de méchants humains qui désirent piller et exploiter les ressources des autres par capitalisme avide, mais bien face à une simple question de survie. Les humains ne volent rien aux singes, ne désirent pas un simple confort de vie, mais cherchent juste à joindre le reste de la civilisation survivante, or César ne leur laisse pas d’autre choix que de se battre. Nous ne sommes plus en présence d’un méchant et d’un gentil, mais en quelque sorte de deux gentils. Les gentils humains dont on comprend l’intention, et les gentils singes dont on comprend tout autant l’intention.

N’est-ce pas déjà bien plus intéressant ? Dans son ouvrage Story, le théoricien Robert McKee avance en effet qu’un véritable choix face à une problématique quelconque présente un dilemme. Un dilemme, ce n’est pas choisir entre le bien et le mal. N’importe qui choisirait le bien, donc n’importe quel spectateur se rangerait du côté des singes, ce qui est peu intéressant. Un véritable dilemme consiste donc en un choix entre deux biens inconciliables, ou entre le moindre de deux maux. Comme dans « The Dark Knight » où Batman doit choisir entre sauver Rachel sa meuf ou Harvey son pote. Chaque choix se « vaut » et implique un sens différent.

Dans La Planète des Singes 2, les singes ont de bonnes raisons de vouloir rester tranquilles, les humains ont de bonnes raisons de vouloir exploiter la centrale voisine, mais ces deux biens ne sont pas conciliables. En tant que spectateur, nous compatissons avec les deux races, choisir laquelle soutenir devient un dilemme, et le récit gagne en profondeur.

© Twentieth Century Fox France

Pour autant, le film ne s’en contente pas. Et oui car il s’agit un dilemme pour nous d’accord, mais toujours faut-il que c’en soit un pour les personnages également. Sinon quoi nous nous dirigerions inévitablement vers une guerre prévisible de deux heures.

Effectivement, les scénaristes approfondissent encore la situation, comme nous allons le voir, en soulignant les légitimes raisons de faire la guerre comme de l’éviter, pour les humains, comme pour les singes.

Parmi les innombrables composantes d’un personnage, qui le différencient des autres, se trouve le point de vue. Face à un dilemme, à une situation, chaque personnage aura sa propre vision des choses, en fonction de son expérience personnelle et de sa sensibilité. Prenons la suite de l’histoire.

Le gentil humain Malcolm tente de convaincre le terrible boss des humains Dreyfus de trouver une solution pacifique à la situation. Son point de vue étant que, si les singes ont été capables de les épargner, de les laisser rentrer, alors ils doivent être capable de négocier. Dreyfus, en réponse, est perplexe. Son point de vue est que ces singes sont surtout des animaux, et qu’ils ont provoqué la quasi-extinction de la race humaine. Les deux avis se valent. Dilemme. Heureusement, Dreyfus accorde un délai de trois jours à Malcolm pour trouver une solution pacifique.

Ce dernier rejoint alors le village boisé des primates, accompagné d’autres humains, pour leur demander de les laisser travailler sur leur vieille centrale en service, avant de retourner dans leur ville sans faire d’histoire.

Côté singes, Koba, le fidèle bras droit de César, met son chef en garde. En effet, beaucoup de primates viennent de laboratoires d’expérimentations, où toutes sortes de tortures physiques leur ont été infligées. Tel est son point de vue : les humains ne sont capables que d’atrocités à leur égard. Koba craint alors, vu l’attirail d’armes à feu qu’il a pu observer chez les humains, que ceux-ci lanceront un assaut dès l’énergie rétablie. Mais César, de son côté, a profité d’une belle enfance dans le premier film, aux côté d’un maître bienveillant. Malgré sa responsabilité de chef, il a confiance en l’humanité, et présente pour point de vue que de toute façon, les humains sont tellement à bout de forces qu’ils tenteront d’atteindre ce barrage par les armes s’il le faut, donc autant coopérer. Les deux points de vue se valent. Dilemme.

Nous sommes ici en présence d’un cas d’école, de ce que John Truby appelle dans son livre L’Anatomie du scénario : une « opposition quatre coins ». Il s’agit d’une configuration un peu évoluée où quatre personnages adoptent des points de vus opposés les uns aux autres. Car s’il ne suffit pas d’un gentil et d’un méchant dans un film, s’il ne suffit pas non plus de les rendre tous deux gentils, l’idéal demeure de multiplier les personnages, pour incarner les nombreuses solutions d’un dilemme donné. Ou pour faire simple : plus il y a d’acteurs dans un conflit, plus il devient croisé et complexe ; donc intéressant.

On pourrait par exemple ajouter un troisième personnage en plus d’un gentil et d’un méchant, ce qui nous donnerait un conflit en triangle, comme les triangles amoureux dans les romances. L’amant, le protagoniste et le mari ont chacun un conflit potentiel avec chaque autre. Mais on peut également ajouter un quatrième personnage dans la balance, ou un cinquième, ou même plus ! Alors, en fait non. Car il faut bien évidemment garder une configuration lisible, trouver un équilibre entre complexité et maitrise de l’histoire.

C’est alors que la fameuse « opposition quatre coins » de Truby entre en jeu : le chiffre idéal, ce serait quatre. En l’occurrence, nous avons le bras droit Koba, singe qui ne fait pas confiance aux humains, puis le héros César, singe qui donne leur chance aux humains, puis le terrible Dreyfus, humain qui ne fait pas confiance aux singes, ou finalement le sympathique Malcolm, humain qui croit en la coopération hommes/singes.

© Twentieth Century Fox France

Dans cette situation, chacun des quatre personnages est susceptible d’entrer en conflit avec chaque autre, ce qui génère pas moins de six dilemmes potentiels pour venir à bout du dilemme principal : celui de la paix entre les deux races. Si Truby parle de coins, c’est parce que sur un carré, ces quatre personnages se situeraient sur un angle, c’est à dire le plus éloignés possible des autres. Plus les points de vue divergent radicalement, plus l’évolution de l’histoire captive. Nous nous demandons qui fera balancer la tendance de son côté, et quel en sera l’issue ? Une chose est sûre, chaque personnage a de solides raisons, comme nous l’avons observé, de s’accrocher à son point de vue.

Un bel exemple similaire d’ « opposition quatre coins », apparait dans le premier film X-Men, par la confrontation entre mutants pacifistes, mutants anti-humains, humains pacifistes et humains anti-mutants.

Revenons à La Planète des singes : nous ne sommes qu’à trente minutes de films, et les bases sont solidement posées. Prenons plusieurs situations suivantes, afin d’y constater l’exploitation de cette « opposition quatre coins ».

Quand César accepte que les humains travaillent sur le chantier à côté, il impose une seule règle à Malcolm : interdiction de port d’armes à feu. Bien sûr tout se passe bien jusqu’à… ce que César et Malcolm découvrent qu’un humain avait gardé une arme avec lui au cas où, ce qui met César hors de lui. Si Malcolm et César semblaient d’accord sur leur quête de coopération et de paix, leur point de vue se voit tout de même confronté à la réalité. Malcolm par rapport à ses collègues humains auquel il ne peut même pas faire confiance, et César par rapport à sa responsabilité de chef et donc de protection des singes.

Quand Koba remarque légitimement que César fait trop confiance aux humains, il décide de fronder, d’organiser une mutinerie progressive et insidieuse afin d’accélérer le conflit humains vs. singes, en tentant d’assassiner César et d’endoctriner son fils. Ici, c’est au tour de César d’être trahi par un semblable. La confrontation porte entre lui et Koba.

Mais bien sûr tout n’est pas noir. La collaboration entre les singes et les humains permet de terminer le chantier plus vite, de sauver la femme de César qui était mourante suite à son accouchement, de sauver César lui-même après la tentative d’assassinat par Koba, etc. En gros, une harmonie pérenne était possible.

Mais finalement, au milieu du film et tandis que l’énergie était fraichement rétablie, la guerre éclate entre humains et singes.

On remarque alors que le problème central, celui du maintien de la paix entre les deux races, s’est joué à une succession d’oppositions entre des points de vue. Parfois l’un avait raison, parfois l’autre, parfois aucun ou les deux, et suivant l’ordre et les circonstances de toutes ces confrontations, et bien la relation globale entre humains et singes s’en voit affectée.

Néanmoins, l’issue de ces scènes n’est évidemment pas neutre, et le film construit son propos par les conséquences que les scénaristes choisissent de donner aux choix de chaque personnage dans chaque dilemme.

En effet, la deuxième partie du film cristallise considérablement les points de vue, une fois le conflit pleinement consommé.

© Twentieth Century Fox France

Malcolm et César joignent leur force, pour fédérer quelques singes et humains encore libres et pacifistes afin de libérer les humains et de destituer Koba.

Koba, de son côté, forme ses troupes à la haine des humains, aux exécutions de sang-froid, à l’absence de pitié. Puis pour éviter d’être trahi à son tour, il enferme les singes pacifistes.

Quant à Dreyfus, il se suicide en martyrs en faisant sauter une tour afin de tuer les nombreux singes qui l’occupaient. Et oui, ces singes sont tout de même à l’origine de la mort de la famille de Dreyfus, à cause du virus simien.

Et au final, les singes survivant retournent du côté de César, les humains sont libérés et se tirent, mais Dreyfus avait eu le temps de joindre des militaires, ce qui impose à chacun de fuir.

Donc oui, la morale est clairement que la confiance en l’autre doit l’emporter sur la peur, au risque de provoquer une guerre sanglante qui ne résout rien.

Mais, pour arriver à cette fin assez classique, « La Planète des Singes 2 » nous aura introduit et confronté avec rigueur à la diversité des points de vue sur cette cohabitation entre singes et humains. Chaque position, qu’elle soit pacifiste ou guerrière, présentait des forces et des faiblesses crédibles ; et si chaque argument n’a pas gagné la guerre, il aura au moins remporté quelques batailles. Ainsi, libre à nous, spectateurs, d’épouser le point de vue global, d’épouser le déroulement de l’histoire, car ce sera en pleine connaissance de cause, plutôt que face à des antagonistes caricaturés et à des protagonistes angélisés.

D’ailleurs, la fin est relativement nuancée tout de même. Puisque César finit par tuer Koba, ou que Malcolm s’apprête à tuer Dreyfus pour l’empêcher de tout faire exploser. Nos deux amis pacifistes ont paradoxalement pris les armes, afin de rétablir l’équilibre entre les races, en faisant le ménage… mais chez eux !

Pour conclure, nous voilà en présence d’un blockbuster qui, pour captiver les spectateurs, compte moins sur ses effets spéciaux, sur ses clins d’œil, sur son fan service, sur ses scènes d’action ou sur le seul charisme de ses personnages, que sur la résolution complexe et construite d’une problématique traitée avec beaucoup de rigueur et d’humanité. Car ce qui importe bien plus que la finalité d’une histoire, c’est son cheminement. Et ce qui importe bien plus que de savoir qui des humains ou des singes incarne le bien, est de savoir qui PARMI les humains et PARMI les singes, par son comportement, incarne le bien.

© Twentieth Century Fox France

Fondu au noir pour ce 4ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il vous aura donné envie d’en découvrir d’autres !

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Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, et vous donne rendez-vous donc dans 2 semaines, pour la cinquième séance. Tchao !