Analyse du scénario de Maniac : un protagoniste tranchant

CINÉMA — Analysons le scénario du film Maniac (2013) : comment son protagoniste est-il composé ?

On dénombre des tonnes de façons de composer un personnage, des tonnes de caractéristiques à explorer, alors s’il fallait choisir, quelles seraient les plus signifiantes ?

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, iTunes, Soundcloud et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 7ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur deux. Et c’est un tueur en série qui attirera notre attention aujourd’hui, celui du remake horrifique français Maniac, écrit par Alexandre Aja et Grégory Levasseur, réalisé par Franck Khalfoun et sorti en janvier 2013 au cinéma. Si nous avons déjà abordé la question des trois dimensions des personnages et celle de leur point de vue, ce slasher à la première personne nous promet d’autres leçons de composition d’un protagoniste.


C’est la nuit. Noire et obscure. Obscure et sombre, d’ailleurs. Franck traîne en voiture dans les rues de Los Angeles, en quête d’une proie. Ce prédateur campé par Elijah Wood observe alors une jeune femme, déambulant sur le trottoir, qu’il se met à pister discrètement tout en pensant à voix basse. Il la suit, obstinément, jusqu’au palier de son appartement, où il empale la gorge de la jeune femme, pour enfin la scalper afin d’en ramener un souvenir à la maison.

De ses murmures psychopathes à sa froideur en passant par ses méthodes barbares, Franck ressemble à priori aux méchants classiques du cinéma d’horreur. Difficile s’identifier à lui, du moins pour l’instant. Car derrière la façade opaque de ce tueur se cache effectivement un personnage suffisamment travaillé et pour le moins intéressant.

Pour commencer, vous n’êtes peut-être pas adeptes de films d’horreur. Peu importe, car les notions universelles que nous allons aborder concernent aussi bien les Disney que les Craven, à l’instar d’une bonne majorité des principes fondateurs de la dramaturgie.

En effet dans le cas présent, le personnage principal n’a rien de sympathique. Mais comme le rappellent McKee dans Story et Lavandier dans sa Dramaturgie — et oui, encore ces deux-là — ce qui compte chez un personnage est que l’on puisse comprendre et ressentir les motivations de ses actes, et non que l’on puisse cautionner ses actes. Autrement dit peu importe qu’il nous soit sympathique, pourvu qu’on ait une forme d’empathie pour lui.

À moins que vous ne soyez les plus grands des sadiques, vous apprécierez davantage des personnages comme Walter White de Breaking Bad ou Lou Bloom de Night Call, pour les fondations de leur comportement plutôt que pour leur comportement en tant que tel.

Alors déjà, ce distinguo empathie / sympathie in fine est opérant, dirait notre chef d’Etat, mais surtout se voit bien mieux traité ailleurs comme sur la chaîne YouTube Lessons from the Screenplay, donc abrégeons pour arriver à ce qui nous intéresse nous : les fondements d’un protagoniste captivant, tel que Franck dans Maniac. Attention spoilers.

Que connaissons-nous comme composantes significatives d’un personnage ? Suivant l’histoire, tout peut faire sens, elles sont innombrables. Mais certaines demeurent intéressantes à explorer quelle que soit cette histoire, notamment celles que David Corbett nomme dans son livre The Art Of Character, les quatre pierres angulaires de la caractérisation.

Prenons la première de ces pierres, à savoir : un désir difficilement atteignable. Alors oui, que le personnage ait un but, c’est un petit peu la base, je ne vous apprends pas grand-chose. Là par exemple Franck désir lacérer et scalper des nanas. Bon, ça ne tranche pas trois pattes à un canard. Mais par « désir », Corbett entend quelque chose de plus complet. Oui, il peut s’agir d’un but externe, de quelque chose qui met simplement le protagoniste en mouvement, mais ce désir doit s’enraciner dans une motivation profonde. Franck est-il simplement fou, ou tient-il ses pulsions d’une certaine forme de motivation même inconsciente ?

© Warner Bros. France

Comme on l’apprend au fur et à mesure, Franck a vécu une enfance chaotique et traumatisante aux côtés d’une mère peu attentionnée. Quand ce jeune tueur étripe ou engueule ses victimes, il croit s’adresser à sa mère, et demande des comptes à son enfance. De fait, le désir pulsionnel de meurtre est nourri chez Franck par sa volonté de comprendre son enfance, de négocier avec sa mère, de panser son passé. Nous reviendrons plus tard sur la pertinence de ce syllogisme un peu facile, n’empêche que nous comprenons les actes de Franck.

Rappelons que cette première pierre angulaire de la caractérisation n’est pas juste un désir, mais un désir difficilement atteignable. Car maintenant que le personnage a un but, maintenant que ce but s’enracine profondément en lui et génère une motivation impitoyable, et bien le conflit doit gagner en intensité. Peu importe la dangerosité des situations, Elijah ira fatalement au bout de ses meurtres, prendra tous les risques, et l’intrigue gagnera autant en crédibilité — puisqu’il est aveuglé par son but — qu’en intensité.

Passons à la deuxième pierre que formule Corbett : les contradictions. Nous, spectateurs, avons tous des attentes. Et nous cherchons tous de la surprise au cinéma. C’est alors qu’un protagoniste chargé de contradictions ne manque pas de nous intéresser, voire nous l’espérons de nous surprendre. Dit comme ça, la notion paraît plutôt artificielle. Et puis un personnage qui dit tout et son contraire n’est évidemment pas convaincant. Mais l’être humain présente toujours une part de contradiction apparente, quand on le scanne sous le spectre de ce que la société considère comme normal.

Ici, on attendrait d’un tel tueur qu’il soit menaçant, ou expressément nerveux, ou sous-éduqué ou encore glacial. Mais Franck est un personnage frêle, attentionné, intelligent et souriant. Facile me direz-vous, puisque les faits divers impliquent souvent des personnes dites justement « sans histoires ». Ce n’est avouons-le pas la plus surprenante des contradictions, mais c’est un début !

Et une autre contradiction vient d’ailleurs enrichir la caractérisation de ce prédateur. Anna, jeune photographe interprétée par Nora Arnezeder plait à Franck. Ils nouent ensemble une relation de plus en plus intime, et partagent plus qu’une passion pour les mannequins de cire, ils partagent des sentiments l’un pour l’autre. Ainsi, si Franck se voit capable des pires crimes face à certaines jeunes femmes, il recherche et entretient paradoxalement une relation des plus saines avec cette autre jeune femme.

Voilà qui nous mène à la troisième des pierres angulaires : la vulnérabilité. Nous sommes tous touchés quand quelqu’un joue sa vie, quand quelqu’un échoue, quand quelqu’un s’attaque à plus gros que lui. Notre pitié est heureusement plus forte que nous, et le cinéma puise dans ce reflexe que nous avons de la ressentir, processus de « catharsis » tel que formulé par Aristote dans son traité intitulé Poétique. Oui je lâche des grands mots, tout ça pour dire que le cinéma permet aussi de purger nos peurs propres à travers la pitié et la terreur que nous éprouvons pour des personnages.

© Warner Bros. France

Dans Maniac c’est tout con : Franck aime Anna, mais ses pulsions peuvent le mener à la tuer. D’ailleurs dans certaines scènes à ses côtés, Franck se voit en proie à des vertiges et des hallucinations qui le contraignent à s’éloigner brusquement d’Anna, afin de la protéger. C’est une forme de vulnérabilité tragique, qui touche l’être compatissant que nous sommes. Nous percevons à travers la personnalité contradictoire de Franck un jeune enfant malade, et beaucoup de bonté. Si nous pouvions en extraire son lointain rapport difficile à sa mère, tel un morceau pourri d’une pomme que l’on extrairait au couteau, nous le ferions. Franck nous est désigné comme quelqu’un d’irresponsable de ses séquelles meurtrières, et nous nous surprenons à désirer le voir en guérir, qu’il s’offre une vie d’adulte sain et amoureux. ‘Faut dire que le film ne nous pousse pas à l’empathie pour les victimes mais bon, on y reviendra.

De plus, nous mesurons le courage dont Franck fait preuve afin d’assurer sans faux pas sa relation avec Anna, puisque nous savons combien ses pulsions de meurtre lui sont insurmontables. Cette vulnérabilité offre une intensité décuplée aux moindres petites actions du protagoniste à l’égard d’Anna.

Enfin, après le désir difficilement atteignable, les contradictions et la vulnérabilité, vient la quatrième et dernière pierre angulaire de la caractérisation décrite par David Corbett : le secret. Non pas un secret pour nous spectateur, mais un secret aux yeux des autres personnages. En effet, la peur d’être exposé s’avère universelle, nous craignons tous que certaines vérités nous concernant soient révélées au grand jour. De l’infidélité à l’illégalité en passant par un instant de lâcheté ou un trauma passé, le secret d’un protagoniste creuse à nos yeux une tension puissante entre ce qui est révélé aux autres personnages, et ce qui ne l’est pas.

Dans Maniac, le secret est ici encore tout con : il s’agit des meurtres de Franck. Ce dernier risque sa relation avec Anna, sa liberté, et tout forme de relation sociale d’une manière générale. D’ailleurs, plus le film avance, plus nous craignons ce moment où Anna, d’une façon ou d’une autre, découvrira son vrai visage. Et ce fossé, ces deux composantes irréconciliables de la vie du meurtrier s’évitent et se croisent durant tout le film pour nos plus grands frissons, jusqu’à cet instant où le château de cartes s’effondre dans un bain de sang déchirant.

Pour clore cette partie de l’étude liée aux pierres angulaires du protagoniste, vous remarquerez leur interdépendance. Ce ne sont pas quatre notions différentes injectées artificiellement dans le film pour le rendre captivant. Le désir de meurtre constitue ici à lui seul une contradiction avec un comportement positif, une vulnérabilité face à un sentiment amoureux, et un secret dissimulé à Anna. Belle optimisation narrative, en somme.

Beaucoup d’autres auteurs ont théorisé sur la composition des personnages. Parmi eux : Lajos Egri, et son ouvrage The Art of Dramatic Writing. Il y présente notamment une dimension essentielle de l’écriture d’un personnage, qu’il appelle le « point d’attaque ». Lorsqu’un film commence, le personnage peut DÉJÀ se trouver aux prémices de son aventure, et non dans une situation où tout roule, en attendant un tardif incident déclencheur. Dans Maniac, le film s’ouvre sur le premier meurtre du jeune homme, et nous introduit à la maturité de sa névrose à l’égard de sa mère. Le film débute pile à l’instant fatal où tout bascule, au point d’attaque du personnage où la vie simple et normale ne sera désormais plus envisageable. Dès lors, ce slasher nous promet une issue sans concession, à la hauteur des enjeux et des funestes désirs de Franck.

Par ailleurs, Lajos Egri introduit une approche complémentaire à l’écriture de personnages. Si nous considérions comme tridimensionnel — dans le 1er numéro de ce podcast — un personnage qui évolue tant sur le plan interne que sur le plan personnel et sur le plan professionnel, Egri propose une autre approche à trois dimension : la physiologie, vs. la sociologie, vs. la psychologie. Vaste raisonnement que nous n’approfondirons pas beaucoup, mais tout aussi intéressante quand même.

© Warner Bros. France

L’idée est la suivante : un personnage présente d’abord des caractéristiques physiologiques, tels que son âge, son apparence, sa posture, ses handicaps physiques, bref la partie la plus tangible de sa personne. À celles-ci s’ajoutent des caractéristiques sociologiques : sa vie familiale, son milieu social, ses passions, son éducation, sa religion, ses opinions politiques etc. Autrement dit l’influence que le monde a sur lui et celle que lui a sur son monde. Et enfin ses caractéristiques psychologiques : ses névroses, son attitude, ses morales, ses mécanismes de défense, ses raisonnements, sa sexualité et compagnie. Lajos Egri introduit alors cette troisième dimension comme résultante du produit des deux autres. C’est à dire que la physiologie et la sociologie d’un personnage façonnent main dans la main sa psychologie.

Qu’en est-il pour Franck dans Maniac ? Et bien cette grille de lecture permet une meilleure compréhension des fondements du tueur. Car sa physiologie reflète l’homme sympathique, à priori pacifique et gentil qu’il aurait pu devenir. Mais sa sociologie assaisonne le tout d’une instabilité évidente, vu l’enfance qu’il a subi. En résulte alors une psychologie passionnante, dont les motivations puisent dans des caractéristiques effectivement contradictoires.

Pour conclure sur cette problématique de la composition d’un personnage, nous retiendrons que le plus important, réside dans l’interconnexion des éléments. Pour qu’un film fasse sens dans la tête du spectateur, qu’il le torture ou au contraire l’émerveille, il doit mettre en perspective des notions aussi puissantes indépendamment qu’une fois juxtaposées les unes aux autres.

Quand un personnage comme Franck profite de dimensions qui influent à ce point les unes sur les autres, nous devenons captivés par le film. Peu importe que l’on joue sur le physique, le psychologique, le personnel, le relationnel, le professionnel, le secret, la vulnérabilité, la force, les faiblesses, le point d’attaque, le social, l’économique ou que sais-je : l’essentiel réside dans la mise en perspective que le scénariste invite le spectateur à opérer entre ces différentes dimensions. C’est cette complexité propre à chaque personnage, qui viendra rendre ses actes aussi inévitables que surprenants.

Enfin, je m’autorise une petite digression au sujet de ce film. Si je vante depuis tout à l’heure la technicité de son histoire, à laquelle s’ajoutent d’ailleurs celles de sa réalisation, de sa bande originale ou de ses acteurs, je conserve quelques réserves à l’égard de son éthique.

Oui, dans Maniac, les personnages féminins sont réduits aux éternels rôles de maman et de putain, comme dans les films d’horreur puritains des années 80. Anna campe ici la femme parfaite, la maman en quelque sorte, et les autres femmes ainsi que la mère de Franck, bien moins farouches, campent les putains que le personnage tue et méprise sans état d’âme. Autrement dit les personnages féminins ne profitent malheureusement pas de la même complexité que Franck. En se basant sur un paradigme freudien essentialiste, avec un jeune homme qui se construit exclusivement en fonction de sa relation avec sa mère, le film relègue la responsabilité de tous ces meurtres à la mère elle-même. Ou pour faire simple « si sa mère n’était pas une prostituée négligeate, Franck ne serait pas obligé de tuer d’autres femmes ». Une moralité sexiste pour le moins consternante, où les nanas sont présentées comme coupables des violences et de la haine qu’un mec leur inflige.

© Warner Bros. France

Fondu au noir pour ce 7ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il vous aura intéressé !

Retrouvez tous les liens du podcast sur ccrpodcast.fr, dont Facebook, Insta’, tout ça, mais encore et surtout iTunes : pour ce-dernier je vous invite à laisser 5 étoiles et un commentaire — c’est très im-por-tant pour le référencement du podcast, podcast dont l’habillage musical était signé Rémi Lesueur je le rappelle, et l’hepta-remercie.

Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, et vous donne rendez-vous donc dans 2 semaines, pour la 8ème séance. Tchao !