Analyse du scénario de Paterson : comment évaluer un récit ?

CINÉMA — Analysons le scénario du film Paterson (2016) : sur quelles bases peut-on évaluer la “qualité” de sa narration ?

Je ne sais pas si vous connaissez cette frustration, d’apprécier passionnément un film, dont on remarque pourtant qu’il brise toutes les conventions de dramaturgie.

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, Apple Podcasts, Soundcloud, Spotify et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 33ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur deux. Aujourd’hui, abondance de poésie et de bienveillance, avec la comédie dramatique et romantique américano-franco-germanique Paterson, écrite et réalisée par Jim Jarmusch, et sortie en décembre 2016 au cinéma. Ce sera l’occasion pour nous de questionner ce qui permet d’établir qu’un scénario fonctionne ou non, au regard de son rapport à la dramaturgie.


Paterson vit à Paterson, cette ville des poètes, de William Carlos Williams à Allen Ginsberg, aujourd’hui en décrépitude. Chauffeur de bus d’une trentaine d’années, il mène une vie réglée aux côtés de Laura, qui multiplie projets et expériences avec enthousiasme, et de Marvin, un bouledogue anglais. Chaque jour, Paterson écrit des poèmes sur un carnet secret qui ne le quitte pas.

L’histoire de ce film ne regorge pas de rebondissements, mais tout de même, attention spoilers.

Alors Paterson. Ce film m’a totalement conquis. Je ne dirais pas qu’il m’a particulièrement touché ou fait rire, mais tout simplement qu’il m’a apaisé, promené, réconforté ; je me suis senti comme avec une pinte de chocolat chaud viennois et son saupoudrage spéculos, blotti au fond d’un canapé, dans un café cosy et intimiste. Un truc du genre. Je me suis senti bien, quoi. Mais comment cela se traduit-il, sur le plan des conventions d’écriture d’histoires ? Après tout, nous parlons depuis plus d’une trentaine d’épisodes de ce qui favorise l’efficacité d’un récit. Alors nous devrions retrouver pas mal d’outils narratifs employés ici, n’est-ce pas ?

Evidemment non. Quelle a été ma désillusion, quand j’ai cherché à appliquer mes quelques connaissances en la matière… Tour d’horizon.

“RÈGLES” DE DRAMATURGIE TRANSGRESSÉES PAR LE FILM

Au hasard et pour commencer : la voix off. La plupart des dramaturges recommandent de n’y avoir recours qu’avec parcimonie ; par exemple pour nuancer ou compléter ce que nous montre l’image. La voix off est-elle judicieusement employée, dans Paterson ? Absolument pas. Adam Driver, interprète de Paterson, récite dans sa tête en voix off les poèmes qu’il écrit, tout en les écrivant lisiblement sous nos yeux. Plus encore, les mots apparaissent à l’image, en animation. Ainsi, la voix off vient doubler voire tripler une information que nous avons déjà, celle du contenu des poèmes que Paterson compose. Est-elle nécessaire ? Vu sous cet angle, pas du tout, du moins pas à la compréhension.

Passons aux dialogues. L’un des pires écueils les concernant, consisterait pour un auteur à s’en servir frénétiquement pour remplir des pages de scénario, en multipliant les répliques insignifiantes, qui ne dévoilent les personnages, ni ne font avancer l’histoire, ni ne nous révèlent d’informations cruciales, ou que sais-je. Tous les dialogues de Paterson regorgent-ils d’intérêt ? Si vous avez vu le film, alors vous souvenez-vous sûrement de ces échanges triviaux entre passagers du bus que conduit le protagoniste : deux mecs qui parlent de nanas qui leurs plaisent, deux ados qui rêvent d’anarchie, ou encore deux gosses qui parlent d’un boxeur célèbre récemment incarcéré. Le seul point commun entre ces discussions, est qu’elles traitent de personnes issues de la ville où se situe l’action, mais rien de tout ça ne sera « exploité » pendant l’histoire. Et que dire du personnage de Laura, interprété par Golshifteh Farahani, qui nous raconte ses rêves au réveil, ou qui fait remarquer à son compagnon que la taille de ses pieds doit jouer dans sa capacité à bien conduire son bus ? Les dialogues de ce film semblent visiblement, bien souvent, en roue libre.

Accélérons. Le héros se sort-il tout seul comme un grand de ses galères ? Et non, gros Deus Ex Machina à l’issue du récit, puisqu’un parfait inconnu fournit un carnet vierge à Paterson, pile quand le bouledogue de ce dernier à détruit le précédent carnet. Et pour la structure, qu’en est-il ? Si Jean-Marie Roth affirme dans son livre L’Ecriture de Scénarios que la redondance est le pire des ennemis du scénariste, Jim Jarmusch orchestre sa narration autour du cycle d’une journée qui se répète à l’identique de jour en jour, depuis le réveil des personnages, en passant par le petit déjeuner, la journée de travail, les discussions de couple le soir, la promenade du chien ou encore la sortie de Paterson au bar, le tout sur une semaine complète. Bref, ni crescendo ni rythme effréné. Sinon, quid de la construction des scènes ? Sont-elles optimisées ? Le scénariste se contente-t-il bien de l’action qu’il souhaite nous présenter ? Oh que non… On se coltine bon nombre de moments où Paterson marche simplement de sa maison à son travail et inversement, alors qu’il suffirait de le montrer directement à destination à chaque fois.

Bon. Passons à des notions plus essentielles : le but, l’enjeu et le conflit. On en a souvent parlé, une histoire serait — à minima — un personnage qui doit atteindre un certain but sinon quoi il va subir un truc, sauf qu’il fait face à des obstacles. Où Paterson se situe-t-il par rapport à cela ?

Alors le but. Notre cher Paterson a-t-il un but ? Bah oui ! Il est poète à ses heures perdues, or, bien des artistes de renom viennent de la ville de Paterson. Et justement, après une douzaine de minutes de film, Laura invite le chauffeur de bus à numériser son carnet secret, pour envoyer le fruit de sa créativité et de sa passion à des éditeurs. Sauf… que Paterson s’en tamponne, d’être édité, ou d’être connu. Il promet à Laura, pour lui faire plaisir, de numériser ses écrits à la fin de la semaine, cependant, la fin de la semaine se passe à la fin du film, et le moment venu son carnet est déchiqueté par le chien. Bref, si l’aventure tend les bras au protagoniste de cette histoire, ce dernier s’en détourne, et s’affranchit du moindre but particulier.

Tournons-nous vers l’enjeu de l’histoire. En quoi le couple est-il acculé. Est-il dans la précarité ? La maladie ? L’urgence ? Le manque de repères ? Que risquent-ils à vivre simplement leur petite vie sans rien y changer ? Absolument rien. Jamais une menace ne pèse durablement sur la quiétude de Laura ou de Paterson.

Enfin, le conflit. L’irréductible. Des histoires sans but ou sans enjeu on en trouve, mais alors le centre nerveux de la dramaturgie, le moteur de toute histoire, la base de ce qui captive, c’est bien ça, le conflit, l’obstacle, et les complications qui en résultent. Dites-moi que là on en trouve un peu, quand même, non ? Jarmusch prépare en effet le terrain, pour des doses ponctuelles de conflit. Laura, prise d’un caprice, s’offre à un moment une guitare toute équipée avec les tunes gagnées par son mec. Par ailleurs, le bus de Paterson finit par tomber en panne. Sinon, des mecs en voiture alertent ce dernier que son chien, d’une race onéreuse et recherchée, risque de se faire voler. En outre, le héros sort tous les soirs au bar, plutôt que de rester avec Laura. Ou encore, à la fin, un homme qui ne supporte pas sa récente rupture menace son ex avec un flingue dans le fameux bar. Enfin, point d’orgue du film, Paterson se fait déchiqueter son carnet de poésies par son chien, nous en parlions, après l’avoir rempli pendant des semaines et des semaines.

© Le Pacte

Prenons ces promesses de conflit une par une. Concernant le caprice de Laura, Paterson y accède avec plaisir, malgré le prix à payer, et l’écoute volontiers en jouer par la suite. Pour ce qui est de la panne du bus, cela ne génère aucun accident, et Paterson se contente d’appeler un supérieur avec le portable d’une passagère pour recevoir de l’aide. Quant au risque pour le bouledogue Marvin de se faire « dog-jacker », cela n’empêche pas Paterson de l’attacher à l’extérieur du bar tous les soirs, sans qu’il ne se fasse ne serait-ce qu’inquiéter. D’ailleurs, si le protagoniste passe ses soirées au bar, Laura ne lui fait aucune scène de jalousie à son retour. Plus encore, elle lui confie par deux fois apprécier, au réveil, l’odeur de bière qu’il dégage. Et quid de l’homme qui, armé, menace son ex dans un bar ? Pendant un instant, c’est un véritable conflit. Adam Driver désarme le mec de peu. Sauf… Qu’il s’agissait d’un jouet. Le drama ne va pas plus loin que ça. La B.O. ne s’arrête pas pendant l’affront, la vie reprend son cours sans même s’être vraiment arrêtée, l’homme est simplement relevé et sorti, puis le lendemain Paterson parlera de la scène à Laura comme si ce n’était rien, en minimisant la situation. Enfin, après que Marvin a déchiqueté le précieux carnet de son maitre, ce dernier ne fait preuve d’aucun accès de colère, d’aucune larme, d’aucun apitoiement. Paterson s’isole, prend sur lui, se laisse dire à son chien qu’il ne l’apprécie pas tant, mais bon la vie continue, et Paterson finit simplement par remplir un nouveau carnet.

Jim Jarmusch n’a pas écrit un film sans conflit. Ce qu’il a fait s’avère cent fois plus frustrant encore pour l’analyste que je suis. Il a carrément éparpillé bon nombre de promesses de conflits, mais les a désamorcées les unes après les autres, de même qu’il nous a promis un but, sans que le personnage ne s’en saisisse.

Voilà. Cette fois c’est sûr, le cinéaste se fout bien de la gueule du spectateur. Ou alors je me trompe ? Ou alors toute la dramaturgie se trompe ? D’ailleurs, pourquoi ai-je passé un si agréable moment en le visionnant ? Nous arrivons à un aspect essentiel du rapport qu’un amateur d’histoires devrait entretenir avec les récits qu’on lui propose.

SYMPTÔME, DIAGNOSTIC, ET PRESCRIPTION

Dans son livre Évaluer un scénario, Yves Lavandier différencie les symptômes, du diagnostic, et des prescriptions. Quand vous tombez malades, le médecin se permet-il de vous prescrire des médicaments sans même se demander quel mal vous ronge, donc vous diagnostiquer ? Et même, se permet-il ne serait-ce que définir ce mal qui vous ronge, sans prendre le temps de relever vos symptômes ? L’analyste de scénarios devrait raisonner de la même façon. J’ai aujourd’hui volontairement sauté sur la grille de lecture du parfait passionné de dramaturgie, en bon élève. Je me suis empressé de diagnostiquer le film sur les défauts susceptibles de l’altérer, sans même me demander en premier lieu si quelque chose me dérange vraiment, si le visionnage du film m’a déplu à tel ou tel moment.

En tant que spectateur d’une oeuvre, un symptôme s’apparente au fait d’aimer, de rire, d’être ému, de s’ennuyer, etc. On va y revenir.

Le diagnostic, lui, est censé n’arriver qu’après. Il relève des remarques de type « il n’y a pas de conflit » « les enjeux ne sont pas assez forts », « la caractérisation des personnages est trop dense », etc. Bref, ce que j’ai fait jusqu’ici dans ce numéro du podcast.

Enfin, la prescription suggère dans un troisième temps, et en conséquence, d’ajouter telle scène, de muscler tel arc narratif, de donner telle info avant telle autre, tout ça tout ça.

Pourquoi Lavandier invite-t-il à s’arrêter au symptôme ? Car, écrit-il, un symptôme ne se discute pas. Si vous vous êtes fait chier pendant un film c’est un fait, aussi vrai qu’un médecin n’ira pas remettre en question votre mal de gorge.

En revanche, suis-je bien sûr que Paterson a un problème avec ses conflits, ses enjeu, le but de ses protagonistes, ses dialogues, sa structure, sa voix off et compagnie ? Pire encore, comment pourrais-je prétendre que de remédier de telle ou telle façon à ces problèmes améliorera le film à coup sûr, comme si chaque aspect d’un film était cloisonné des autres et répondait à une formule universelle ?

Alors oui, j’aime analyser des scénarios, donc j’aime me prêter à ce jeu. En tout cas le tout premier stade, lorsqu’on reçoit une oeuvre, doit absolument consister à établir nos symptômes. Et puis, concernant ces derniers, nul besoin de prétendre à une quelconque expertise de dramaturge. Comme le précise Lavandier, on n’a pas besoin d’être boulanger pour apprécier une bonne baguette. »

© Le Pacte

COMMENCER PAR LES SYMPTOMES

Allez. Faisons les choses dans l’ordre cette fois. Pardonnez ma subjectivité, je vais me pencher sur ce que j’ai ressenti en regardant Paterson, sur mes symptômes de spectateur. Lavandier propose alors différentes questions à se poser.

Premièrement le film m’a-t-il intéressé, ou alors me suis-je ennuyé ? Sans pouvoir expliquer cela à ce stade, je dois admettre avoir été totalement intéressé par ce film.

Ai-je compris ce qui se passait sous mes yeux ? Ça oui, le film m’a semblé clair. Enfin… sauf cette histoire de filles jumelles, dont Laura dit avoir rêver la première nuit, suite à quoi Paterson en croise plein devant et dans son bus, sans que je n’en saisisse la raison ou la symbolique.

Est-ce que j’y ai cru, à ce film ? Et bien oui. Rien ne m’est paru invraisemblable, ou improbable.

Me suis-je identifié aux personnages ? En effet, le rapport intime et trivial qu’entretiennent Laura et Paterson avec la création — déco, poésie, cuisine, et j’en passe — a résonné avec mon intérêt pour cette thématique.

Ai-je été embarqué par cette oeuvre, ou ne suis-je pas rentré dedans ? J’irais pas jusqu’à prétendre m’être cramponné à mon fauteuil, mais j’ai suivi cette ballade avec grand enthousiasme.

Ai-je été partagé entre espoir et crainte, ou ai-je eu l’impression que l’histoire était pliée d’avance ? Et bien étonnement, j’ai longtemps songé à ce que Paterson allait finalement faire de ses poésies, quand bien même le récit demeure longtemps statique sur cet aspect.

Ai-je participé au récit, ou ai-je eu l’impression d’être tenu à l’écart ? Les nombreuses promesses de conflit, finalement désamorcées, m’ont effectivement impliqué dans l’histoire, car la frustration qui en a résulté a quelque part renforcé mes interrogations sur l’issue du récit.

Ai-je eu peur ? Ai-je ri ? Ai-je été touché ? Alors là pour le coup, bien peu. Pourtant, le film est commercialement rangé dans la case de drame, de comédie, et de romance. Donc je suis censé rire, être ému, voire avoir un peu peur par moments pour les personnages. Mais pas trop. la perte du carnet m’a un peu ému, mais Paterson s’en remet si vite. Les bêtises à répétition de Marvin m’ont amusé, mais elles sont si éparses. La romance entre les deux amoureux déborde de bonheur, mais jamais ne vacille. Alors, tient-on là un triplé de symptômes négatifs ? Pff…. disons que ne pas tellement rire, ne pas tellement craindre, ne pas tellement être ému, n’a pas entravé mon appréciation du film, ne m’a pas empêché de passer un bon moment.

Le film m’a-t-il instruit, sinon ? Pas du tout. Mais là encore je m’en tamponne un peu.

Ai-je été surpris par le déroulement de l’histoire ? Oui ! Comme vous l’avez compris, j’ai été surpris de ne pas l’être, autrement dit l’absence totale de retournements de situation m’a interpellé.

Bref, nous pourrions continuer comme ça encore un peu, mais le résultat est déjà sans appel : Paterson ne m’a pas particulièrement déplu, sous un aspect ou sous un autre. Même les ressentis traditionnellement considérés comme déplaisants ne m’ont pas tant affecté. Alors : à quoi bon s’embêter à chercher ce qui ne marche pas dans cette oeuvre ?

“LE SCENARIO A TOUJOURS RAISON”

Comme le formule Robert McKee dans son livre Story, quand un scénario fonctionne, c’est le scénario qui a raison. Pourquoi s’emmerder à le confronter à nos outils de dramaturgie, puisqu’un équilibre fonctionnel a été trouvé par l’auteur ?

C’est donc à l’envers, que je vais désormais raisonner. En quoi tous les prétendus défauts listés en début d’émission pourraient-ils contribuer à rendre Paterson appréciable, plutôt que déplaisant ? Laissez-moi vous livrer mon point de vue, mais alors totalement subjectif, je ne prétends pas pointer les intentions de Jim Jarmusch.

De nos jours, la routine est un gros mot. Quiconque se contente de sa « petite vie », sans voyager, sans rencontrer, sans multiplier ses ambitions, sans changer régulièrement de cadre de vie ou de travail, sans renouveler ses amis, sa vie de couple, ses passions, quiconque se permet tout cela apparait alors comme triste, inintéressant, refermé, endurci, et totalement incapable de s’épanouir. Une histoire, celle que l’on raconte à nos proches, c’est quoi ? C’est se frotter à la nouveauté, avec ou sans consentement. Du coup, quel n’a pas été mon apaisement, devant Paterson. Nos deux protagonistes vivent leur routine jour après jour, sans gonfler la moindre névrose, sans s’alarmer des petits tracas du quotidien, sans sombrer dans l’étroitesse d’esprit, ni dans une quelconque forme de régression.

© Le Pacte

Oui, Paterson n’exploite pas ses opportunités de conflit, car le film nous invite à dédramatiser la vie.

Oui, le film se termine sur un Deus Ex Machina, car la vie en communauté ne consiste pas qu’à compter sur soi-même pour se sortir des galères.

Oui, la structure du film s’avère archi-cyclique donc archi-redondante, avec la même journée qui se répète en bien des points, mais Jarmusch joue de cette construction pour ré-enchanter notre quotidien. Car si tous les jours se ressemblent, tous sont différents. À chaque soirée au bar ses rencontres et réflexions, à chaque jour son poème et donc son inspiration, à chaque soirée en couple ses discussions intimes, et à chaque virée en bus ses passagers authentiques et divers. En nous enchainant le sctrict déroulé chronologique de chaque jour de la semaine, le scénariste nous invite à comparer ce en quoi chaque jour est unique et donc potentiellement enrichissant, malgré la rigidité apparente de notre routine.

Concernant les dialogues insignifiants et inutiles du film, ne servant aucun aspect de la narration, ils contribuent à restituer la poésie du quotidien. Tout n’est pas utile, tout n’est pas fonctionnel, et donc tout mérite que l’on s’émerveille et se questionne. Lorsque les passagers du bus de Paterson échangent entre eux, le conducteur sourit, car les écoute d’une oreille. Nous sommes complices de sa curiosité, puisque Jarmusch nous invite ici à célébrer la trivialité et l’insolite du quotidien.

En termes d’objectif du protagoniste, de but, ce n’est pas pour rien qu’il ne s’empresse pas de publier ses poèmes, malgré les encouragements de Laura, ce n’est pas pour rien non plus qu’il se remet assez vite et facilement de la perte de son premier et précieux carnet. Jarmusch offre toutes les occasions possibles à son personnage d’avoir la moindre ambition de carrière ou de gloire, ne serait-ce qu’en énumérant les différentes stars issues de la ville où se situe l’histoire. Tout cela, renforce le désintérêt total de Paterson dans son goût pour la poésie. Il aime écrire, quotidiennement, même s’il ne le fait que pour lui, ou à la rigueur pour Laura. Il s’agit d’un plaisir avant tout égoïste, l’art est une affaire d’épanouissement personnel avant d’être affaire de notoriété ou d’égo. Ne pas avoir de but, pour Paterson, c’est affirmer que le quotidien peut être une fin en soi, une fin appréciable et satisfaisante.

Et quid de l’absence d’enjeu, dans le film ? Serait-on plus intéressés, si Paterson risquait de perdre sa passion, son travail, sa compagne, ou autre ? Peut-être. Mais l’oeuvre échouerait à nous rappeler qu’il est parfaitement possible de trouver notre propre équilibre, de concilier nos intérêts, et ce dans une vie quotidienne saine et sereine.

Si on voit Paterson se balader dans les rues entre les scènes, sans intérêt apparent, cela insiste sur la tranquillité pérenne du personnage. Si la voix intérieure de Paterson résonne en off durant son écriture de poèmes, c’est pour nous immerger dans le monde intérieur riche qui se déploie sous nos yeux, puisque l’élocution se fait au rythme que les mots sortent sur le papier.

© Le Pacte

Désolé d’avoir laissé cette analyse tourner à la bête démonstration de développement personnel à deux balles, je m’excuse, je témoigne simplement d’un sentiment agréable que Paterson a provoqué chez moi. Paterson m’a réconcilié avec la poésie du quotidien, ou en tout cas m’a conforté dans l’idée que son apparente banalité cache en vérité une mine d’occasions de se divertir et de s’épanouir.

L’IMPORTANCE D’UNE EVALUATION AUTHENTIQUE

C’est donc ainsi que j’ai reçu cette oeuvre de Jim Jarmusch. Une bête histoire de symptômes avec lesquels il est important de reconnecter. Mais est-ce si bête que cela ? Est-ce si simple, de rester authentique, dans notre appréciation d’une histoire ? Lavandier nous met en garde, nombreux sont les appels à dévier de nos propres ressentis. Oserez-vous accepter d’apprécier une comédie potache et populaire ? Oserez-vous accepter d’apprécier un film d’un réalisateur ou scénariste dont vous détestez le comportement dans ses apparitions médiatiques ? Arriverez-vous totalement neutres dans la salle de cinéma, si vous savez combien le film a eu du mal à voir le jour, si vous connaissez les antécédents de ses auteurs ? Et que dire des conditions de visionnage, de votre humeur, de la température de votre salon, de la taille de votre écran, de l’entourage avec lequel vous choisissez de voir ce film ? Que se passe-t-il, si vous ne connaissez pas l’oeuvre originale dont est tiré le long métrage ? Si vos connaissances en Histoire de France font défaut à votre libre arbitre ? Si vos convictions politiques entrent en scène ? Si vous considérez ou non les scénaristes légitimes à traiter de tel ou tel sujet ? Et donc, qu’est-ce que ça veut dire, être authentique ? L’appréciation d’une oeuvre évolue autant d’une personne à l’autre, qu’elle peut évoluer chez une même personne suivant le moment de la journée ou de sa vie choisi pour recevoir cette oeuvre.

Ah ça, la dramaturgie repose sur des sols mouvants. Dans l’épisode du podcast dédié à Ernest et Célestine, je me questionnais sur la part de réussite d’un film que l’on peut attribuer à son scénario. Paterson bénéficie d’acteurs, de décors, de lumières, de musiques, et d’une mise en scène si poétiques qu’ils ont peut-être à eux seuls suffit à me convaincre, me forçant à rationaliser mes symptômes de spectateur, à vanter la malice des contre-pieds de scénario ; là où le scénario littéral et brut du film m’aurait peut-être totalement rebuté, une fois déshabillé de la réalisation de Jarmusch.

SCÉNARIO-PLAN ET SCÉNARIO-RÉCIT

Je terminerai alors sur cette remarque intéressante de Lavandier, toujours dans son ouvrage intitulé Évaluer un scénario : tous les films ne racontent pas d’histoire. Il faut différencier le scénario-plan du scénario-récit. Le scénario-plan exprime simplement une suite d’images et de son, de représentations signifiantes ou non. Le scénario-récit, lui, vise à nous raconter une histoire, au moyen des nombreux outils de narration que je vous énonce depuis de nombreux épisodes. On peut présumer que les films contemplatifs, tels ceux de Malick, relèvent du scénario-plan. Leur histoire est si maigre, si effacée, face au torrent de sensations visuelles et auditives que ces films provoquent chez nous par leur réalisation. Un film comme Paterson se trouve, à mon goût, à mi-chemin entre scénario-plan et scénario-récit. Tous les éléments sont en place pour raconter une histoire, ils sont clairs, ils sont prometteurs, mais Jarmusch se contente simplement de ne pas les exploiter. Alors, comment diagnostiquer une telle oeuvre ? Voire pire, comment prétendre pouvoir la rendre meilleure ? Une seule chose est sûre : si personnel et éphémère soit votre ressenti durant le film, il demeurera l’unique base sur lequel fonder votre avis.

© Le Pacte

Fondu au noir pour ce 33ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il vous aura intéressé !

Retrouvez tous les liens du podcast sur ccrpodcast.fr, dont Facebook, Insta’, Spotify, tout ça, mais encore et surtout Apple Podcasts : pour ce-dernier je vous invite à laisser 5 étoiles et un commentaire — c’est très im-por-tant pour le référencement du podcast, podcast dont l’habillage musical était signé Rémi Lesueur je le rappelle, et le tritriaconta-remercie.

Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, et vous donne rendez-vous donc dans 2 semaines, pour la 34ème séance. Tchao !