Analyse du scénario de Problemos : la vérité qui fait rire

CINÉMA — Analysons le scénario du film Problemos (2017) : comment la comédie satirique joue-t-elle de la vérité ?

Oui, il n’y a que la vérité qui blesse. Mais n’y a-t-il pas également que la vérité qui fasse rire ?

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, Apple Podcasts, Soundcloud, Spotify et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 39ème numéro (avant-dernier de la 2ème saison) de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur deux. Aujourd’hui, campons chez une caricature des zadistes, avec la comédie française Problemos, écrite par Blanche Gardin et Noé Debré, réalisée par Eric Judor, et sortie en mai 2017 au cinéma. Cette tournure en dérision de la recherche d’une société strictement égalitaire nous permettra de questionner la relation du spectateur de comédie à la réalité de son monde.


Jeanne et Victor, un couple de Parisiens, font une halte pour saluer un ami, sur la prairie où sa communauté a élu résidence. Cet ami évolue dans un groupe qui lutte contre la construction d’un parc aquatique sur la dernière zone humide de la région, et plus généralement contre la société moderne, la grande « Babylone », comme ils l’appellent. Séduite par une communauté qui prône le « vivre autrement », où l’individualisme, la technologie et les distinctions de genre sont abolis, Jeanne accepte l’invitation qui leur est faite de rester quelques jours, et Victor suit malgré lui.

Surtout pour les vannes et pas forcément pour l’intrigue : Attention spoilers.

POINT DE DÉPART : LA SATIRE

Souvenez-vous le numéro du podcast consacré au film Les Garçons et Guillaume à table. J’y évoquais trois types de comédies : la farce, la satire et la parodie. Approfondissons aujourd’hui le deuxième d’entre eux : la satire.

Pour rappel, il s’agit de faire rire en critiquant, en dénonçant, en portant un jugement éthique, un jugement de valeur, un regard politique, etc. Essentiellement, Problemos est une comédie satirique. Elle critique l’idée d’une société parfaitement égalitaire et socialement responsable, en confrontant les idéaux à la réalité de la société. Je pense par exemple au personnage de Gaya jouée par la coscénariste Blanche Gardin, qui refuse de nommer son enfant, car un prénom, pour elle, est la première étiquette qu’on colle sur le front d’un humain. Elle préfère laisser son enfant, je cite, « rencontrer son prénom, en étant attentif ». Son gosse s’appelle donc… « l’enfant », tout simplement. À travers le regard choqué du protagoniste Victor, interprété par le réalisateur Eric Judor, le spectateur s’amuse de l’écart qui sépare un louable progressisme jusqu’auboutiste de la réalité des interactions sociales. Bah oui, comment fera-t-on si tous les gosses s’appellent « l’enfant » ?

En exagérant l’utopie dans laquelle vit Gaya, les auteurs critiquent cette-même utopie. On est dans la satire. De la même façon, Problemos multiplie les personnages hauts en couleurs, aux théories progressistes sans concession : supprimer le concept de propriété, laisser les chiens se servir dans la bouffe car on ne leur est pas supérieurs, laisser les enfants choisir le genre auquel ils veulent appartenir, et j’en passe.

LA SATIRE REND NERVEUX

Dans son livre Tragedy & Comedy, Walter Kerr a remarqué une caractéristique redoutable de la satire : elle rend nerveux. Pourquoi ? Car elle rabaisse notre intellect, or, nous refusons généralement de voir notre sérieux parodié. Prenons le progressisme. Beaucoup d’entre vous, chers auditeurs, êtes très certainement favorables à une remise en question de nos éducations essentialistes et réductrices, comme quoi les hommes seraient comme ci, les femmes comme ça, telles ethnies seraient comme ci, telles religions comme ça, et tout et tout. Bref, admettons que nous soyons de gauches. On ne peut qu’être nerveux, devant un film comme Problemos, qui justement s’en prend aux bobos. Il s’en prend dans ce cas à nos convictions sérieuses, à notre intellect, à notre opinion, à ce genre de choses qui constituent une partie de notre identité, et auxquelles nous sommes attachées. Alors oui, il caricature, oui, il ne se projette pas dans la société de demain mais compare les théories progressistes à la société d’aujourd’hui, n’empêche que… cette comédie satirique risque de nous faire moquer le prolongement de nos propres idées politiques. Alors on est nerveux. Malgré toute l’autodérision dont on s’efforce de faire preuve de nos jours, on a peur de ce dont on s’apprête à rire. On a peur de ce que cela dira de nous. Et pourtant, justement, c’est quand l’humour met le doigt sur une réalité, qu’il fait mouche.

LE POUVOIR DE LA VÉRITÉ…

Dans son livre The New Comedy Writing, Gene Perret évoque certains raccourcis pour faire rire, parmi lesquelles : dire une vérité, tout simplement, pour désamorcer. Cet ouvrage s’adresse surtout aux professionnels du stand up ; s’ils viennent de louper une vanne par exemple, qu’ils l’admettent expressément et cela fera rire l’auditoire en désamorçant le malaise. Non sans rappeler la fameuse technique du lampshade hanging très à la mode de nos jours, évoquées précédemment dans les épisodes 3 et 22 de Comment C’est Raconté. La comédie Problemos joue de cette vérité qui désamorce.

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Par exemple, à un moment dans le film, le personnage de Simon est mis en quarantaine par la communauté, il en profite pour fabriquer sa propre maison tout confort, suite à quoi il monnaye des douches chaudes au reste de la communauté contre des services rendus, comme laver ses vitres. La communauté trouvé cela injuste, et envoie un porte-parole dialoguer avec le privilégié Simon. Ce porte-parole n’est autre que Jean-Paul, un prof de yoga ancien ami de Jeanne. Jean-Paul commence par dérouler à Simon, de loin, les revendications, et ce assez fermement. Simon invite alors Jean-Paul chez lui pour en parler. Et là, Jean-Paul se retrouve devant un festin, seul avec Simon ; ils discutent en mangeant. Bizarrement, dans cette posture, Jean-Paul tempère ses propos, dit à Simon que ses privilèges ne sont pas très très biens vus par le reste de la communauté, etc. Bah oui, Jean-Paul se retrouve à son tour privilégié, il apprécie, et donc est corrompu en un instant. Par cette scène, les scénaristes de Problemos désamorcent l’utopie d’une société égalitaire avec une vérité grinçante : un humain soumis à une tentation oublie souvent très vite l’intérêt général. Et c’est vrai, on le constate régulièrement dans les sphères politiques ; ne serait-ce qu’à l’égard des puissants lobbys.

Après… la vérité n’est pas forcément apportée par un personnage ou par une situation. Le plus souvent, dans les satires bien écrites, la vérité survient directement dans la tête du spectateur. Pas besoin d’un clown blanc comme le personnage de Victor pour désamorcer tout ce que ses interlocuteurs lui disent. Le film d’Eric Judor s’en passe d’ailleurs le plus souvent : quand Gaya conseille de la médecine douce à une amie qui se plaint de l’odeur dégagé par son vagin — à savoir un biscuit infusé dans je ne sais pas quoi qu’elle s’introduirait à l’intérieur — bon ben le spectateur rit spontanément, sans avoir besoin d’un personnage qui remarque que c’est complètement con et même dangereux ; cette vérité nous la déduisons par nous-mêmes. Autre exemple, quand Gaya prétend que la vessie est un muscle, et que Victor lui répond que c’est faux car l’école ne nous apprend pas cela, Gaya rétorque que l’école n’est qu’un lieu de perpétuation de l’éducation patriarcale et bourgeoise des élites. Ici, le spectateur rit automatiquement car une idéologie poussée à l’extrême mène un personnage jusqu’à une théorie du complot qui lui permet ensuite de dire n’importe quoi. Je résume la pensée de Gaya : si l’école c’est nul, tout ce qu’on y apprend est faux. Waow. La vérité sur cette dérive nous saute aux yeux sans qu’un personnage, là encore, n’ai besoin de faire la remarque.

…AGRÉMENTÉE DE DOULEUR

Dans son ouvrage The Comic Toolbox, John Vorhaus insiste également sur le pouvoir de la vérité dans l’humour. Lui, évoque le duo gagnant « truth & pain », « vérité et douleur », en gros, la comédie marche encore mieux quand la vérité s’accompagne de douleur. Dans les deux derniers exemples cités, il y a respectivement la douleur des parties intimes, et celle de l’obscurantisme. Par ailleurs, quand, suite à la disparition de l’humanité à cause d’une pandémie, Gaya propose de mettre en place un nouveau calendrier afin de faire table rase sur la société passée — à savoir remplacer le lundi premier janvier par le oundi triskène du tarkoun — cela convoque la douleur de devoir réinventer et mémoriser toute une nouvelle culture, ainsi que la vérité que faire table rase pour faire table rase ne change pas grand chose, dans le fond. Mais encore, quand on suggère à Victor de s’essayer au polyamour avec sa femme, il bafouille longuement afin de vérifier la stricte hostilité de sa femme Jeanne à l’égard de cette pratique, pour enfin renoncer effectivement à haute voix. Il y a la douleur pour Victor de ne pas pouvoir multiplier les partenaires, et la vérité qu’un couple « traditionnel » est rarement prêt à évoluer sur ce point.

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LE SPECTATEUR GROGNE ET REMERCIE À LA FOIS

Revenons donc à cette histoire de comédie qui défie notre intellect, et qui nous rend nerveux. L’alliance entre douleur et vérité, dans l’humour, nourrit justement ce sentiment de nervosité, cette ambivalence intérieure générée par la satire. Walter Kerr remarque en effet que le spectateur moqueur grogne tout autant qu’il remercie. À la fois, on grogne car ce qui nous est reproché est douloureux, et à la fois, on remercie car bon sang que c’est libérateur de ne pas se sentir seul dans ses contradictions. Mince, Problemos pointe les limites de mes théories de gauche, se dit par exemple le spectateur, mais ouf, il me rappelle que je ne suis pas le seul à être parfois faible devant mes propres convictions. La douleur d’une vulnérabilité pointée du doigt s’apaise avec le plaisir du confort permis par cette-même vulnérabilité. Notre conscience de pouvoir être rangé, précise Kerr, coïncide alors avec notre conscience que ce « rangement » peut très bien être plaisant. On en revient à ce fameux rapport intime qu’entretient la comédie avec la limite humaine, dont je parlais dans le numéro du podcast dédié à Good Bye Lenin. L’humain rêve d’absolu mais est lourdement limité par sa condition. Ce contraste trivial constitue un vivier à comédie.

Mais du coup… Il y a un truc que je ne comprends pas. La comédie est pourtant LE registre de fiction sensé rassembler, celui qui fait du bien, qui change les idées, qui garantit un divertissement innocent ; enfin, de réputation en tout cas. Comment se fait-il alors que la satire face naître une telle nervosité, un tel inconfort, une telle ambivalence dans nos sentiments ?

APPARIER LES SPECTATEURS POUR DÉPASSER LA GÈNE

Et bien justement. Sans que nous ne nous en rendions compte, ce registre atteint les mêmes niveau de complexité ou de dénonciation que le registre sérieux, s’attaque au mêmes sujets douloureux et épineux. Sauf… que la comédie, éclaire Walter Kerr, nous évite la honte en nous appariant. Expliquons.

Vous savez très bien que la comédie s’apprécie davantage en groupe que seul, contrairement au drame. Devant une même comédie, une salle pleine rit bien plus facilement qu’une salle vide. Il y a cette idée de rire communicatif, mais aussi, comme on en parlait dans l’épisode de Comment c’est raconté dédié à Y-a-t-il un flics pour sauver la reine, cette idée de comédie qui s’intéresse aux généralités tandis que le drame s’intéresse aux spécificités. D’accord. Mais ce n’est pas tout, en fait.

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Rire dans une salle moins pleine, c’est s’exposer comme identifié à un trait de caractère douloureux, et donc honteux, rendant nerveux. Autrement dit, si je suis seul à rire à une vanne, ça veut dire que je suis le seul à m’y retrouver, donc le reste de la salle va potentiellement me juger personnellement — j’insiste sur le « personnellement ».

Par exemple dans Problemos, Simon déplore que la communauté n’ait pas de quoi concevoir un vaccin, suite à la pandémie. À cela, Gaya répond que de toute façon les vaccins ne sont que le fruit d’un complot des labos pharmaceutiques pour nous affaiblir. Bon bah là, si je me marre tout seul comme un con, j’envoie le signal au reste de la salle de cinéma que les anti-vaccins sont des cons, ou que les labos pharmaceutiques sont nos sauveurs, ou que les vaccins sont forcément bénins, je ne sais quoi d’autre. Autre exemple si je me marre tout seul au moment où le chaman Claude — interprété par Bun-Hay Mean — est chassé de la tente de la communauté lorsqu’ils apprennent qu’il est sdf et non chaman, j’envoie le signal que la détresse des sdf ne me touche pas, alors que je m’amuse surtout de l’hypocrisie de la communauté, qui appréciaient le rapport de Claude à la nature mais se désintéressent totalement de lui d’un coup, en ne lui excusant plus son hygiène déplorable.

Et oui, Kerr rappelle que le rire est un son ouvert, contrairement aux larmes qui sont discrètes ; et donc rire, c’est se confesser, c’est admettre haut et fort qu’on s’identifie à une situation. D’où l’intérêt, nous y voila, d’apparier les spectateurs. Si la salle est pleine, et que plein de gens rient en même temps, et bien mon rire ne sera pas spécifiquement entendu par les autres. C’est une masse non identifiable de personnes qui aura confessé une honte, une douleur, face à une vérité.

Si la comédie est faite pour la compagnie, c’est parce qu’elle s’avère parfois trop dégradante pour être endurée seule, poursuit Watler Kerr. Ce dernier conclue avec la pertinente citation de Hegel : « la comédie traite le désespoir par la multiplication du désespoir ». Après tout, si tout le monde souffre des mêmes limites, des mêmes vulnérabilités que moi, bon bah peu importe que je les exprime.

Je ne dis pas que c’est forcément cool, hein ! Certains disent que le film « Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu » invite les spectateurs à confesser ensemble le fait qu’après tout, on est tous un peu racistes. A supposer que soit le cas — je n’ai pas vu ce film — et bien l’évitement de la honte personnelle par un rire groupé devient une forme de complaisance dangereuse ; la fameuse bêtise de l’être humain lorsqu’il agit en réunion. Fermons la parenthèse.

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LE SENS DE L’HUMOUR

J’aimerais enfin aborder une dernière partie de cette étude : le sens de l’humour. C’est bien beau pour une satire de nous rendre nerveux en pointant des vérités douloureuses, et de faire passer le tout en nous appariant, mais en fait, quel intérêt si le spectateur ne rit pas ? Que faut-il, pour qu’il rit ? Je trouve intéressant que Gene Perret, toujours dans son New Comedy Writing, définisse le sens de l’humour comme la somme des trois capacités suivantes : voir, reconnaitre et accepter les choses, telles qu’elles sont. Si on ne voit pas la critique que Problemos formule à l’égard des communautés en autogestion, si on refuse de reconnaitre l’écart que pointe Problemos entre des idéaux progressistes et la réalité de la société, et si on n’accepte pas cette limite humaine mise en lumière par Problemos, alors il est évident qu’on ne rira pas. Je parlais justement de la difficulté à accepter les choses telles qu’elles sont, dans l’épisode de CCR dédié à Million Dollar Baby. Et bien pour rire de la vérité, de la réalité, il faut surtout l’accepter. À partir de là, remarque John Vorhaus dans sa Comic Toolbox, l’auteur comique doit toujours prêter attention à ce que l’audience sait et surtout à ce qu’elle accepte. Faire rire une communauté sur des vérités qu’elle refuse de voir, ailleurs comme en elle-même, c’est peine perdue. Et c’est bien triste. Car quelque part, il faut alors s’adresser à des personnes déjà acquises à la cause ; une comédie fera rire surtout ceux qui partagent son point de vue, et aura du mal à faire entendre son message chez les spectateurs hermétiques à son propos, du moins à ceux trop nerveux à l’idée que l’on remettent en question leur intellect, nous y revoilà.

CONCLUSION

Pour conclure, la comédie, et plus précisément la comédie satirique, rend nerveux son spectateur en contredisant son intellect avec des vérités, impliquant elles-mêmes une certaine douleur. Heureusement, le spectateur peut compter sur le rire groupé de son entourage pour légitimer socialement ses propres failles. Le tout, à condition bien sûr de voir, de reconnaitre et surtout d’accepter la vérité qui lui est présentée.

Avant de vous laisser, petit apparté. J’insiste sur le fait que Problemos, à l’instar de bien des comédies que j’apprécie, n’est pas une bête opposition entre droite et gauche. D’ailleurs Problemos n’est pas juste un pamphlet contre les bobos, contrairement au sentiment que mon étude peut provoquer. Le film se moque des dérives sectaires, se moque de l’idéal qui vire à la dictature avec l’extrémisme de Gaya à sa prise de pouvoir, se moque à un moment du sexisme qui revient au galop lorsque l’humanité n’existe plus, se moque de la survivance du capitalisme avec le personnage de Simon que les autres jalousent, se moque de la perversion des hommes avec le personnage de Victor qui fait tout son possible pour détourner une mineure. Bref, cette comédie ne vise pas à décrédibiliser la gauche — elle s’en prend également à la droite — elle s’emploie en réalité surtout à critiquer la faiblesse, la lâcheté, l’incapacité de l’être humain fasse à ses convictions.

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Fondu au noir pour ce 39ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il vous aura intéressé !

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Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, et vous donne rendez-vous donc dans 2 semaines, pour la 40ème séance. Tchao !