Analyse du scénario de Réalité : un bordel organisé

CINÉMA — Analysons le scénario du film Réalité (2015) : comment Quentin Dupieux joue-t-il de l’incohérence dans son film ?

Parfois, un film complètement chaotique se révèle bien plus construit que bon nombre de films conventionnels.

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, iTunes, Soundcloud et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 3ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur deux. Aujourd’hui, on va décortiquer Réalité, comédie américano-franco-belge écrite et réalisée par Quentin Dupieux, et sortie en juin 2015 dans nos salles. Nous plongerons donc courageusement nos esprits vulnérables au cœur de l’univers mindfuck et absurde de ce metteur en scène, afin d’en percevoir les robustes fondements. Enfin… si notre cerveau survit à l’exercice.


Un homme chasse le sanglier, dont il ramène la carcasse dans sa voiture où sa fille dormait paisiblement, puis rentre à la maison et vide dans une poubelle la bête de ses boyaux. Ce faisant, le père jette sans s’en rendre compte une cassette vidéo de couleur bleue, qui se trouvait dans les entrailles de l’animal. La jeune fille, observant son père au travail, remarque cette VHS. L’homme part ensuite jeter le contenu de la poubelle dans un container, sans que sa fille n’ait eu le temps d’intervenir. Une fois à table, évidemment, ses parents ne la croient pas quand elle leur décrit ce qu’elle a vu.

Cette petite fille s’appelle Réalité. Oui, c’est son prénom, Réalité. Elle est l’héroïne d’un film que produit actuellement un certain M. Marshall — incarné par Jonathan Lambert — et que réalise un certain Zog, forme de caricature de Michael Haneke, tant sur le plan physique que sur le reste. Donc cette intro n’était que le début d’un film actuellement en tournage.

Par ailleurs, un certain Jason — j’ai nommé Alain Chabat — cadreur d’émissions de télévision qui se rêve cinéaste, propose au producteur Marshall un projet de film d’horreur trash et bien barré dont je vous passe les détails, et qui exige de ses personnages qu’ils souffrent intensément. Le producteur Marshall est carrément emballé mais, soucieux de bien retranscrire la douleur des victimes, ne produira ce film qu’à condition que Jason trouve dans les 48h le meilleur gémissement de douleur de l’histoire du cinéma.

Bande annonce du film Réalité

On ne compte déjà plus, en à peine quelques scènes, les situations absurdes de ce film. Je n’ai évoqué ici que le sanglier avec une VHS bleue dans le ventre, ou le producteur qui finance un film sur la seule base de ses gémissements de douleur, mais elles sont bien plus nombreuses. Néanmoins, cela ne constitue que la partie émergée de l’absurdité du film, la plus tangible et instantanée, qui saupoudrera Réalité jusqu’à son terme.

En effet, il est temps pour nous de commencer à perdre la tête plus intensément et plus durablement, attention spoilers.

Contrairement aux deux premiers podcasts et plutôt que de vous égarer, je ne rapporterai pas ici l’intégralité de l’intrigue. Prenons simplement quelques-unes des situations (paragraphes en italique).

Par exemple un personnage barbu — que nous appellerons en toute originalité : le barbu — que l’on retrouve travesti au volant d’une jeep militaire. Il s’arrête en bord de route pour constituer un bouquet de fleurs, puis se rend chez quelqu’un pour les lui offrir. En route, il croise la jeune « Réalité », à l’arrière de la voiture de son père chasseur.

Situation suivante : la femme de Jason, nommée Alice et campée par Elodie Bouchez, est une sorte de psychologue des rêves. Elle a pris connaissance du rêve du barbu, et lui livre une ébauche de diagnostic. Car oui la situation précédente était donc un rêve, contée par le barbu à Alice.

Autre situation encore, La petite Réalité est surprise à vouloir lancer la fameuse VHS bleue sur la télévision d’une salle de son école. La jeune fille se voit alors convoquée chez le proviseur, qui exige que cette cassette lui soit remise. Ce proviseur n’étant autre que… le barbu, à nouveau. Réalité refuse, le barbu insiste, et Réalité le menace alors de dévoiler à tout le monde qu’elle l’a croisé habillé en femme dans une jeep militaire.

Quatrième et dernière exemple de situation : la jeune Réalité, chez elle, qui regarde à la télé l’émission sur laquelle travaille Jason, derrière la caméra.

Par ces situations successives, l’absurdité du film devient bien plus structurelle que dans les premières scènes. Pour appuyer ce phénomène, évoquons d’abord une notion essentielle, martelée par David Mamet dans son ouvrage On Directing Film, à savoir qu’un film se raconte en coupes, et que seule la juxtaposition des plans fait sens dans la tête du spectateur. Si on transpose cette analyse à une plus grande échelle, il en résulte qu’une séquence fait sens dans nos têtes par le lien que nous établissons entre les différentes scènes qui la composent, ou qu’un film plus généralement fait sens par le lien que nous établissons entre les séquences, voire entre les actes qui le composent.

Vous me voyez venir : si le barbu croise une jeune fille dans un rêve, comment celle-ci peut-elle attester l’avoir croisé dans la vraie vie ? Si cette jeune fille est le personnage fictif d’un film produit par Marshall, comment peut-elle regarder à la télé le dernier numéro d’une émission tournée par Jason dans la vraie vie ?

En effet, ces parallèles que nous spectateurs effectuons entre les différentes situations rendent le tout complètement absurde car incompatible. Le mindfuck infuse dans nos têtes bien plus subtilement que par le simple usage de situations absurdes par elles-mêmes.

Mais Quentin Dupieux ne se contente de faire appel à ce principe de juxtaposition, il l’exploite au maximum, ne ménageant pas nos pauvres cerveaux. Prenons d’autres situations.

Par exemple lorsque Chabat se rend au cinéma, où il se surprend à visionner exactement le film qu’il s’apprête pourtant à réaliser : même scénario, même titre, etc.

Ou qu’il passe ensuite un coup de téléphone à son producteur Marshall, lui-même déjà en rendez-vous avec… un autre Chabat, en train de lui pitcher le film comme au début.

© Diaphana Distribution

Ou encore lorsqu’il remarque un sanglier en train d’engloutir une VHS bleue. Avant de se faire tirer dessus par le chasseur.

Sans oublier quand il se réveille dans sa voiture, et subit les ondes destructives d’une tv cathodique bazardée non loin de là, tandis que les TV tueuses constituent le principe de son projet de film.

Si l’on commence à croiser, à relier l’ensemble de ses scènes, on se retrouve avec un entremêlement de réalités pourtant incompatibles : le réel avec la recherche du gémissement, le rêve avec le patient d’Alice, le futur avec le Jason du futur et son film déjà achevé par on ne sait qui, l’hallucination avec la séquence dans la forêt, la fiction avec le film tourné par Zog dont la jeune Réalité est le personnage principal, etc. Ajoutons à tout cela une dimension méta, quand Dupieux utilise les personnages pour nous adresser des messages, comme quand Chabat explique que des personnes extérieures à tout ça ne comprendrait rien. Et, cerise sur le gâteau lorsque la jeune fille consulte finalement la fameuse VHS bleue, dans le film de Zog sous les yeux de Marshall : on y voit Jason en train de téléphoner à Marshall en direct. Ici, c’est carrément une même réalité qui se voit dissociée en deux mondes incompatibles, puisqu’un personnage de cinéma ne peut pas téléphoner à son spectateur.

Ce qu’a fait Dupieux ici dépasse la simple surenchère, le simple empilement crescendo de juxtapositions incohérentes. Il a procédé de ce qu’Yves Lavandier appelle « le milking », dans son précieux livre La Dramaturgie. Le milking, consiste — comme son nom l’indique — à traire une idée au maximum, à l’exploiter au maximum. D’après Lavandier, il vaut mieux qu’un scénariste rentabilise à fond un seul personnage, une seule situation, un seul élément de l’histoire, plutôt que de construire son film en les multipliant. Car le spectateur aura d’une part bien moins d’informations à retenir, et d’autre part bien plus d’éléments à connecter. Il s’amusera davantage à confronter les événements qu’à les retenir, quoi. Et c’est bien là ce que fait Dupieux, en introduisant quelques personnages et contextes à peine, puis en multipliant les possibilités de croisements improbables entre les situations. Un même personnage peut provenir d’un film aux yeux des uns, de la réalité aux yeux des autres, d’un rêve pour d’autres encore. Chaque personnage présente un lien différent à chaque autre personnage. De fait, en maximisant les rapports envisageables, Dupieux nous soumet une infinité de juxtapositions à explorer, une infinité de liens à établir. Nous, spectateurs, ne savons plus où donner de la tête tellement chaque réalité croise potentiellement chacune des autres, et pas deux d’entre nous reconstruiront l’histoire de la même façon. De fait, le réalisateur est vraiment allé au bout de sa démarche, il l’a milké jusqu’à son paroxysme.

Néanmoins, comment un tel film parvient-il alors à être agréable ? À moins d’être passionnément maso, personne ne supporte 90 minutes d’un tel bordel ? C’est ce que nous allons voir à présent : par quels moyens le film Réalité parvient à compenser notre confusion.

© Diaphana Distribution

Pour nous offrir une histoire tout de même digeste, malgré les nombreuses absurdités de situation et de juxtaposition, Réalité dispose d’un premier outil très efficace. Dans une masterclass en ligne, le compositeur Hans Zimmer évoque une scène d’action déstructurée et chaotique du 2nd film Sherlock Holmes, auquel il a pu donner corps avec une simple mélodie redondante bâtant la mesure, œuvrant telle une solide colonne vertébrale. De même dans Réalité, Dupieux conserve notre attention car le film va quelque part, et avance tout du long, de façon linéaire.

En effet, l’intrigue principale voit Jason proposer un projet de film à Marshall et disposer d’un délais pour obtenir le gémissement parfait (acte 1), puis Jason tente d’obtenir ce gémissement par diverses manières, jusqu’à craquer et devenir aussi fou que nous, demandant un délais supplémentaire pour le trouver (acte 2), et enfin gémit malgré lui alors qu’on lui administre un suppositoire, ce qui convient à Marshall donnant finalement son feu vert pour produire le film (acte 3).

Alors on n’est pas dans les schémas les plus évolués d’intrigue tels que nous les observerons dans un podcast ultérieur, mais cette histoire toute simple avec un début, un milieu et une fin, malgré sa stupidité assumée, nous tient en haleine à intervalles réguliers sur toute la durée du film. Cela nous donne le sentiment que ce film progresse de façon cohérente, tandis qu’une autre partie de notre conscience part dans tous les sens pour tenter de reconstruire la diversité du récit. Pour faire simple, disons qu’une intrigue claire et classique baigne au cœur des intrigues absurdes et incohérentes.

Ensuite, deuxième technique importante pour ne pas trop nous perdre, Dupieux place un personnage qui en sait aussi peu que nous, dans bon nombre des scènes de Réalité. Car, comme le suggère le scénariste Aaron Sorkin dans une masterclass en ligne également, il est d’une part impossible pour un spectateur de comprendre un film si on ne lui explique pas l’univers, tandis qu’il n’est pas crédible d’autre part que des personnages expliquent oralement cet univers s’ils le connaissent déjà tous. D’où l’importance d’un personnage étranger aux situations du film, afin que le spectateur tout aussi ignorant s’identifie à lui, et que les explications exigées légitimement par ce personnage extérieur permettent indirectement au spectateur de comprendre lui-même les enjeux et l’exposition de chaque situation. Un peu comme ces séries où, sur la scène d’un crime, un flic se pointe et demande ce qu’il s’est passé : ça nous arrange bien que ses collègues lui expliquent vu que nous-mêmes spectateurs voulons savoir ce qu’il en est.

Dans Réalité, Chabat et Lambert jouent alternativement ce rôle. Quand des situations improbables se déroulent ou se juxtaposent en leur présence, et bien eux-mêmes se trouvent un peu perdus, eux-mêmes expriment leur étonnement. Genre quand Marshall s’étonne d’avoir Chabat au téléphone tandis qu’il est en réunion avec ce dernier. Déjà, on est rassurés, nous spectateurs, car on n’est pas seuls à ne rien comprendre, mais surtout nous avons le sentiment que le personnage finira par comprendre tout ça, et nous avec. Nous pouvons donc heureusement nous identifier à Jason et Marshall.

© Diaphana Distribution

Plus encore, Dupieux pousse cette technique en usant de ce qu’on appelle le lampshade hanging. Théorisé en d’autres termes par Robert McKee dans Story, il s’agit de rustines narratives peu subtiles, placées dans les dialogues, et employées pour combler un trou narratif, pour pallier à une profonde incohérence de l’histoire. Par exemple quand Chabat constate au cinéma que son projet de film a été produit à l’identique, il s’insurge car pour lui ce film n’existe pas encore. C’est une réaction naturelle — et l’effet comique marche à fond d’ailleurs — qui s’adresse directement à nous, spectateurs. Dupieux joue à nouveau la carte méta à travers le personnage de Jason, confortant ici notre sentiment que ce qui se passe dans ce cinéma est tout simplement impossible, en nous l’avouant frontalement à travers le dialogue de Jason. Le lampshade hanging, c’est par exemple dans les Gardiens de la Galaxie, quand les personnages se lèvent tous, par enthousiasme, au moment de s’associer, au milieu du film. Vu que cette réaction de leur part est pour le moins cliché, Rocket enchaine en formulant une remarque du genre « Youpi, on n’a pas l’air stupide à être tous debout ». Accepter oralement une incohérence ou un cliché afin de les dépasser.

Pour revenir à Réalité, chaque film demande de notre part la fameuse « suspension consentie de l’incrédulité. » On a conscience que l’histoire est fictive, mais au fond de nous on veut y croire, on devient crédule. Oui après tout, des sabres laser, pourquoi pas. Oui après tout, un meurtrier qui nous tue dans nos rêves, pourquoi pas. Le défi relevé par Réalité, s’avère de pousser au maximum ce consentement de suspension d’incrédulité. Jusqu’où pouvons-nous accepter ce qui se passe et continuer à suivre le film ? S’il joue du milking et de la juxtaposition pour nous déstabiliser toujours plus, l’auteur du film parvient à compenser cette montagne d’absurdités avec une intrigue principale lisible et une identification aux personnages renforcée. Comme un café aussi amer à la base, que saturé en sucre par la suite. Un équilibre tout aussi extrême que précis.

Et c’est ainsi qu’un film apparemment bordélique, recèle en fait une construction rigoureuse de son incohérence comme de sa cohérence.

Petite parenthèse pour conclure : quel intérêt à fournir une telle performance narrative ? Ça doit être sympa à créer okay, c’est cool à analyser pourquoi pas, mais le spectateur lui, il s’y retrouve comment ? Et bien nous, spectateurs, profitons d’une expérience précieuse. Si certains films se contentent de traiter plus ou moins subtilement leur thématique à travers les actions de leurs personnages et le sort qui leur est réservé, d’autres comme Réalité poussent jusqu’à incarner cette thématique plus en profondeur. En effet, la façon-même dont le scénario est ici raconté, via une structure aussi délirante, nous confronte malgré nous à sa thématique, c’est à dire à l’obsessionnelle et vaine recherche de cohérence. Car plus on désire recoller les morceaux, et plus Réalité nous rend fou. Cette incarnation d’un thème par un scénario à travers autre chose que ses simples péripéties, par exemple à travers sa structure, découle de ce que Truby appelle dans L’Anatomie du scénario : une construction organique. Celle-ci compte d’ailleurs bien d’autres possibilités tout aussi puissantes, qui feront très probablement l’objet d’un podcast ultérieur.

© Diaphana Distribution

Fondu au noir pour ce 3ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il vous aura éclairé autant que son écriture m’aura retourné la tête !

Retrouvez tous les liens du podcast sur ccrpodcast.fr, dont Facebook, Insta’, tout ça, mais encore et surtout iTunes :pour ce-dernier je vous invite à laisser 5 étoiles et un commentaire — c’est très im-por-tant pour le référencement du podcast, podcast dont l’habillage musical était signé Rémi Lesueur je le rappelle, et le re-re-remercie.

Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, et vous donne rendez-vous donc dans 2 semaines, pour la 4ème séance. Tchao !