Analyse du scénario de Saw : surprendre !

Baptiste Rambaud
May 17, 2020 · 12 min read

CINÉMA — Analysons le scénario du film Saw (2005) : en quoi surprend-il le spectateur ?

Si un film ne nous surprend pas d’une façon ou d’une autre, on a assez peu de chances de l’apprécier….

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, Apple Podcasts, Soundcloud, Spotify et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 58e numéro de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur deux. Aujourd’hui, prouvons que nous tenons à la vie, avec le thriller horrifique américain Saw, d’après une idée originale de James Wan, écrit par Leigh Whannell, réalisé par James Wan, et sorti au cinéma en mars 2005. Cette oeuvre culte au coup de théâtre final emblématique nous permettra d’étudier ce que signifie surprendre, dans un scénario.

Deux hommes se réveillent enchaînés au mur d’une salle de bains. Ils ignorent où ils sont et ne se connaissent pas. Ils savent juste que l’un doit absolument tuer l’autre, sinon dans moins de huit heures, ils seront exécutés tous les deux...

Puisque nous allons parler de surprises, je vais évidemment lâcher des gros spoilers, attention.

Et oui, ce n’est jamais que le sixième huis clos que je traite dans le podcast, deux de suite d’ailleurs, autant dire que j’affectionne particulièrement ce genre.

SURPRENDRE = UN CONTRAT TACITE

Bon. Le moins qu’on puisse dire, quand on regarde Saw, c’est qu’on assiste à bon nombre de surprises — et pas seulement à la fin. Un article du site terrible minds, suggère qu’il existe un contrat tacite impliqué par chaque film : le spectateur espère ne pas pouvoir faire confiance aux auteurs. Quand on voit un film, on espère qu’il nous surprendra, donc qu’il ira bien au delà de ce que l’affiche ou la bande annonce ou les quinze premières minutes suggèrent — quand bien même ces dernières recèlent parfois bien des surprises. On veut se faire avoir, malgré toute l’attention et toute l’expérience cinéphilique dont nous disposons.

DIALOGUE AVEC MON SCÉNARISTE/SPECTATEUR

Lavandier remarque ainsi dans son livre Construire un récit, que le coup de théâtre a notamment pour vertu de rappeler au spectateur que l’on tient compte de lui — toutes les surprises ne sont pas des coups de théâtre, néanmoins je trouve qu’on peut généraliser cette phrase. Surprendre le spectateur, c’est d’abord l’inclure dans la narration, et anticiper continuellement ce qu’il espère, ce dont il redoute, ce qu’il prévoit, etc.

C’est pourquoi de nombreux théoriciens de la dramaturgie invitent les narrateurs, quand ils écrivent une situation, à ne jamais se satisfaire de la première idée qui leur vient : il y a fort à parier que ce soit également la première idée qui viendra au spectateur. Régulièrement, dans les films d’horreur, le tueur est un simple sadique, ou fou dangereux, ou encore cherche bêtement à se venger. Pour éviter cette banalité, James Wan confie dans les bonus du film avoir préféré opter pour antagoniste qui répond à une idéologie, à savoir que la vie n’est pas un dû, et qu’elle se mérite. Jigsaw est même enthousiaste à l’idée que des victimes s’en sortent, ne leur souhaite que cela, et les laisse donc vivantes les rares fois où cela arrive. Ainsi, cette idée poussée un peu plus loin que d’habitude, a permis aux scénaristes de déployer non pas des victimes stupides de type chair à canon, mais des personnages intéressants. Ils ne payent pas bêtement pour leurs vices, ou en tout cas pas seulement, ils affrontent un défi en réponse à ce vice. C’est une rédemption et non une punition qui leur est infligée, du point de vue du tueur. Comme le dit un des personnages du film, les victimes ne sont pas directement tuées, elles sont mises dans des situations où elles se tuent elles-mêmes en cherchant à survivre. Bon je n’irais pas jusqu’à dire que Saw nous propose de la grande philosophie, ni ne réinvente la roue, mais disons qu’au delà du caractère ludique de ses mises à morts façon escape game, ce film prend la peine de proposer une mécanique inédite — et donc surprenante — de récit horrifique.

© Metropolitan FilmExport

LES SURPRISES PULSENT LE FILM

Surprendre, évidemment, ce n’est pas qu’une affaire de twist final. Oui, on veut être surpris, mais on veut l’être fréquemment au cours d’un film. Syd Field va même jusqu’à conseiller, dans son livre Screenplay, de mettre une révélation dans CHAQUE scène. Je ne sais pas si j’irais jusque là, mais s’il y a une fonction que je reconnais aux surprises, c’est celle de pulser un récit, de le rythmer. Quelque part, voir un film, c’est aller de surprises en surprises, chaque surprise vous réveille, vous accroche, vous intrigue, vous intéresse, et si possible assez fortement pour que vous teniez jusqu’à la pulsation suivante — on pourrait presque modéliser tout ça sous forme de cardiogramme. C’est pourquoi Lavandier attribue aussi aux coups de théâtre la capacité de briser la monotonie d’une narration.

Saw nous mène ainsi de surprises en surprises. En voici quelques unes au hasard et dans le désordre : la scie qu’on donne aux deux victimes sert non pas à couper la chaine mais à se couper la jambe, le tueur a déjà sévi et avec des pièges bien glauques, la famille du médecin a été bâillonnée, les deux protagonistes sont observés depuis le début, la chaine qui les maintient peut être électrifiée, le jeune photographe Adam connaissait l’autre victime car a enquêté sur lui pour le compte de quelqu’un d’autre, ce quelqu’un d’autre n’est pas Jigsaw ni Zepp mais David Tapp, un flic qui enquête sur le meurtrier et est persuadé qu’il s’agit du médecin, etc. Saw nous maintient captivé notamment en multipliant les surprises, où chacune mène le spectateur à une autre, en fil rouge jusqu’à la révélation finale : Jigsaw était couché au milieu de la salle de bain depuis le début. Dans On Film-making, Mackendrick décrit une structure comme un ensemble de poupées russes, où chaque révélation mène comme ça à une autre et encore une autre, et ainsi de suite.

SURPRISES CONVERGENTES

Cette convergence des surprises vers une finalité me semble particulièrement importante, car je me souviens avoir fini par décrocher d’un film qui pourtant redoublait de surprises impressionnantes : Big Nothing, avec David Schwimmer. Dans ce cas précis, j’avais le sentiment que les révélations digressaient toujours plus, changeait incessamment la direction de l’intrigue, jusqu’à ce que je ne sache plus du tout à quoi me raccrocher, et donc ne m’implique plus tellement dans l’histoire.

J’ai eu un peu de mal à préparer l’épisode d’aujourd’hui — bien qu’il soit assez court — car me suis rendu compte qu’en fait, la surprise peut revêtir un nombre infini de masques. Tous les aspects d’une histoire ont vocation à surprendre et ce, de bien des manières. Quelque part tant mieux, car comment surprendre sans cesse un spectateur sans pour autant le lasser, dans le cas où il ne s’agirait par exemple que de coups de théâtre ? Il faut bien varier la nature des surprises.

Je vous propose ainsi un petit tour d’horizon non exhaustif, en rebouclant à chaque fois avec des analyses précédentes du podcast.

LES 1001 DIMENSIONS DE LA SURPRISE

D’abord, surprendre avec le genre. On en parlait au sujet de Last Action Hero, un film a notamment pour vocation de réinventer un genre, donc d’en respecter certains code autant qu’il en subvertit d’autres. Dans Saw, je l’évoquais plus tôt, Wan et Whannell ont modernisé par exemple la psychologie du boogey man.

On peut aussi surprendre avec du conflit, et avec la réaction particulière d’un personnage face à un conflit — on en parlait pour le coup au sujet du film Her. Dans Saw, bien des pièges présentent un conflit surprenant par leur inventivité sordide — se sortir de barbelés entremêlés, parcourir pieds nus une pièces en quête d’un code alors que le sol est recouvert de morceaux de verre, éventrer un semblable pour obtenir une clé au risque qu’un mécanisme nous éclate la mâchoire, se couper soi-même le pied pour se libérer, et j’en passe. Mais le film présente aussi des réactions surprenantes bien que totalement logiques : Adam qui cache à Lawrence avoir trouvé dans son portefeuille une photo de sa femme et de sa fille bâillonnés, au risque d’être tué par ce dernier quand il verra la photo, Jigsaw qui a toujours un coup d’avance quand les flics croient l’arrêter dans son hangar, ou encore Adam et Lawrence qui mettent en scène le meurtre du premier par le second, dans l’espoir de duper Jigsaw et qu’il les laisse sortir — manque de bol, autre surprise, le meurtrier peut vérifier qu’Adan soit vraiment mort en l’électrocutant.

© Metropolitan FilmExport

Parfois, plutôt que de chercher à faire « original », le simple fait de fouiller son sujet, d’effectuer des recherches, et d’exprimer des vérités simples, suffit à surprendre le spectateur en défiant ses préjugés — on en parlait en analysant The Truman Show, surprendre ne signifie pas forcément faire original ni chercher l’idée du siècle. Mais bon, Saw pour le coup est du genre à chercher l’originalité.

On peut aussi surprendre en faisant subitement émerger ou s’intensifier un enjeu — je vous rapporte pour cela à l’épisode sur Petit Paysan. Dans Saw, l’enjeu est doublement intensifié quand on découvre que la femme et la fille de Lawrence sont en danger : ce dernier doit s’en sortir vite, ainsi Adam risque d’autant plus de se faire buter par Lawrence. Un autre enjeu surprenant est celui de l’antagoniste, délivré dans les dernières secondes : il est atteint d’un cancer, condamné, son temps est compté — voilà pourquoi la vie lui apparait si précieuse, ce qui implique son mobile : faire réaliser aux victimes combien la vie est effectivement précieuse.

On peut par ailleurs, et c’est ce par quoi j’aurais dû commencer, surprendre le spectateur au moyen de l’intrigue, en l’occurence dans Saw à travers l’enquête sur qui est le bourreau. Un coup on croit que c’est le flic devenu fou, un coup on croit que c’est le médecin car il sait beaucoup de choses du meurtrier, longtemps on pense que c’est l’aide-soignant Zepp qui travaille avec Lawrence, pour finalement nous dévoiler qu’il s’agit d’un patient de Lawrence — je vous renvoie à l’épisode de Comment c’est raconté sur Old Boy, concernant la mécanique particulière de l’enquête.

Pourquoi pas aussi surprendre avec un arc transformationnel, comme David Tapp, qui vire de flic exemplaire à ermite obsédé. Ou surprendre avec l’arène du film, comme la salle de bain dans Saw qui regorge de réjouissances, à commencer par le cadavre lui-même. Ou encore surprendre avec la caractérisation des personnages, comme l’exemplaire Dr Lawrence Gordon qui en réalité mène une double vie, ou le naïf Adan qui en réalité est un photographe qui stalke pour le compte d’autrui. Ces trois notions, on les a développées respectivement au sujet d’Incassable, de Citadel et de Maniac.

© Metropolitan FilmExport

SURPRISE DE L’INSTANT VS. SURPRISE AMORCÉE

Bref, on pourrait dérouler comme ça un bon moment, le terrain de jeu pour surprendre est infini. Plus généralement, j’aurais tendance à différencier deux types de surprises : celles de l’instant, et celles préparées.

D’abord celles de l’instant, qui se suffisent à elles-mêmes, par exemple Zepp qui sort de la voiture de Lawrence dans son dos pour l’agresser, ou d’un placard d’Adam dans le même but. Plus simplement encore, je pense à tout ce qui relève du choc, comme les effets gores en gros plan.

Et puis il y a les surprises préparées, autrement dit celles qui ont été camouflées par des fausses pistes, des diversions, des rétentions d’information et compagnie — ces techniques que j’évoquais en analysant Premier Contact, précédemment dans le podcast. Dans Saw, tout ce travail a été fait sur la véritable identité du tueur : il est au milieu de la salle depuis le début, on le présente à visage découvert comme patient de Lawrence, mais l’attention du spectateur est ensuite focalisée sur tous les autres personnages — à croire que plus c’est gros, plus ça passe.

Donc : le spectateur s’attend à être surpris, les surprises rythment le film, et pour ce faire empruntent les nombreuses dimensions de l’histoire, dans l’instant comme sur la durée.

UNE HISTOIRE, PLUSIEURS RÉCITS

J’aimerais enfin aborder un levier important à la disposition des scénaristes, pour orchestrer les surprises dans leurs récits. Je ne sais plus si j’ai déjà évoqué cette différence non négligeable, entre histoire et récit. L’histoire présente une suite de faits, une suite d’événements. Alors que le récit est la façon dont on rapporte ces faits. En gros, d’une même histoire peuvent naître une infinité de récits, une infinité de « versions de faits », comme on dit dans le jargon judiciaire. Quand je parlais à l’instant de préparer des surprises dans un scénario, de les implanter en amont, il est justement question de composer un récit intelligent en dévoilant son histoire d’une certaine façon. Si dans Saw on commençait par voir le bourreau mettre au point ses pièges à visage découvert, le récit n’aurait plus grand intérêt…

Et bien, Philips et Huntley ont présenté dans leur livre Dramatica deux grandes façons de surprendre le spectateur, en jouant avec ce potentiel fossé entre histoire et récit. Premièrement, au moyen de la spatialisation des événements, deuxièmement au moyen de la temporalité des événements. Développons.

© Metropolitan FilmExport

SPATIALISER ET ORDONNER : DEUX MAGOUILLES DE RÉCIT POUR SURPRENDRE

Si on prend le personnage Zepp dans le contexte de son travail, il est un aide-soignant parmi d’autres, auquel le protagoniste le Dr Lawrence Gordon ne prête d’ailleurs pas attention, sous le regard égal voire amusé d’internes. Et bien, dans les autres contextes, Zepp est l’homme de main impitoyable de Jigsaw. Suivant l’endroit où vous présentez un élément de l’histoire, il semblera plus grand ou plus petit, important ou insignifiant, menaçant ou menacé. Nous présenter les deux protagonistes emprisonnés dans la salle de bain, garde la surprise de leur métier, de leur vie privée, de leur rapport à l’autre. Ici, ils sont deux victimes impuissantes. Mais d’ordinaire, l’un est un médecin à la vie confortable, et l’autre joue les voyeurs contre une rémunération. Le protagoniste de Vincent n’a pas d’écailles est un surhomme une fois immergé, mais un anonyme ailleurs. Les origin stories de super héros jouent régulièrement du monde qui sépare leur vie privée et leur vie publique. Beaucoup de films post-apo intimistes attendent leurs dernières minutes pour révéler que ce que les personnages viennent de subir pendant 90 minutes arrive à des milliers d’autres personnes autour d’eux.

Jouer sur la spatialisation permet également de changer la signification des éléments de l’histoire. Dans Saw, une cigarette trouvée dans un coffre n’a plus le même sens une fois imbibée de poison — elle devient alors une arme potentielle pour Lawrence.

Ensuite, la temporalité. Suivant l’ordre dans lequel vous présentez des événements, le spectateur ne les recevra pas non plus de la même façon. On en parlait à l’instant : dévoiler chronologiquement les faits d’une enquête, plutôt que de partir de la fin, lui fait perdre tout intérêt, genre raconter Saw dans l’ordre reviendrait à montrer Jigsaw se coucher dans la salle de bain avant l’arrivée des deux victimes. Evidemment que ce n’est au dernier moment, que le spectateur apprend, en même temps qu’Adam, que Zepp disposait également d’un dictaphone avec des instructions. Memento figure à l’évidence parmi ces films les plus connus pour jouer de l’ordre dans lequel les faits sont présentés aux spectateurs.

Bon, dans le cadre d’un scénario de cinéma, et en dehors des biopics et autres « d’après une histoire vrai », la frontière entre récit et histoire devient assez vite mince, dans la mesure où le scénariste les crée tous deux de toutes pièces. Il n’orchestre pas seulement son récit, mais aussi son histoire. Mais quand même, toujours est-il que, pour surprendre le spectateur, le scénariste peut aussi bien jouer avec les faits eux-mêmes, qu’avec l’ordre et le contexte dans lesquels il les présente.

© Metropolitan FilmExport

Fondu au noir pour ce 58e numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il vous a intéressé !

Retrouvez tous les liens du podcast sur ccrpodcast.fr, dont Facebook, Insta’, Spotify, tout ça, mais encore et surtout Apple Podcasts : pour ce-dernier je vous invite à laisser 5 étoiles et un commentaire — c’est très im-por-tant pour le référencement du podcast, podcast dont l’habillage musical était signé Rémi Lesueur je le rappelle, et l’octapentaconta-remercie.

Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, content de vous retrouver, et rendez-vous dans deux semaines pour la 59e séance. Tchao !

Comment c’est raconté ?

Restranscriptions du podcast d’analyse de scénarios.

Medium is an open platform where 170 million readers come to find insightful and dynamic thinking. Here, expert and undiscovered voices alike dive into the heart of any topic and bring new ideas to the surface. Learn more

Follow the writers, publications, and topics that matter to you, and you’ll see them on your homepage and in your inbox. Explore

If you have a story to tell, knowledge to share, or a perspective to offer — welcome home. It’s easy and free to post your thinking on any topic. Write on Medium

Get the Medium app

A button that says 'Download on the App Store', and if clicked it will lead you to the iOS App store
A button that says 'Get it on, Google Play', and if clicked it will lead you to the Google Play store