Analyse du scénario de Shutter Island : du clair au confus

CINÉMA — Analysons le scénario du film Shutter Island (2010) : jusqu’où perd-il le spectateur ?

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », a remarqué Boileau. C’est vrai. Mais dans les histoires, faut-il toujours TOUT énoncer clairement ?

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, Apple Podcasts, Soundcloud, Spotify et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 31ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur deux. Aujourd’hui, isolons-nous au coeur de la folie, avec le thriller psychologique Shutter Island, écrit par Laeta Kalogridis, adapté de l’oeuvre de Dennis Lehane, réalisé par Martin Scorcese, et sorti en février 2010 au cinéma. Ce sera l’occasion d’explorer en quoi une oeuvre peut se permettre — ou non — de nous retourner le cerveau, en s’affranchissant de la clarté.

En 1954, le marshal Teddy Daniels et son coéquipier Chuck Aule sont envoyés enquêter sur l’île de Shutter Island, dans un hôpital psychiatrique où sont internés de dangereux criminels. L’une des patientes, Rachel Solando, a inexplicablement disparu. Reste à savoir pour nos deux enquêteurs comment elle s’y est pris, quelles traces elle a laissées derrière elle, mais surtout où elle se trouve actuellement.

Je vous conseille très vivement de tenir compte de l’avertissement suivant : attention spoilers.

Qui n’a jamais regretté une séance de cinéma, dont l’histoire était incompréhensible ? Dans son livre Evaluer un scénario, Yves Lavandier déplore que le manque de clarté s’avère être le 2ème défaut le plus récurrent des scénarios dont il a pu être consultant. Par ailleurs, dans une étude de lecteurs de scénarios américains sur les principaux facteurs de rejet d’un projet figure dans le top 15 la « complexité arbitraire » ; comprenons par là que beaucoup de scénaristes multiplient les personnages, les intrigues, les secrets et retournements de situation pour créer de la substance artificielle.

CLARTÉ ET SIMPLICITÉ

Comment cela se fait-il ? Et bien, comme le décrit Lavandier dans sa Dramaturgie, il est infiniment plus dur de faire simple sur quatre-vingt-dix minutes d’histoire, que de faire compliqué. Se contenter de peu de personnages et de situations pour en sortir un récit substantiel demande beaucoup plus de travail et de temps que d’ajouter plein de rebondissements et de partir un peu dans tous les sens, quand on se lasse, ou quand on se rend compte de l’anorexie de notre intrigue, etc.

Par ailleurs, on est parfois tenté de raconter une histoire pour faire l’intéressant, ou l’intelligent. Ainsi, remarque avec humour Jean-Marie Roth dans L’Écriture de Scénarios, un des meilleurs moyens de paraitre intelligent, est de faire en sorte de n’être compris par personne. Alors évidemment, plein de films confus fonctionnent très bien grâce à d’autres aspects, mais il est vrai que certains films nous laissent l’impression amère d’une complexité un peu vaine et poussive. Je pense par exemple au deuxième film Insaisissables, avec des actions et des rebondissements démesurément alambiquées.

Enfin, simple, nous rappelle Lavandier, ne veut pas dire simpliste. Prenez Loving, de Jeff Nichols. Juste l’histoire d’un homme blanc et d’une femme noire, auxquels l’État interdit de se marier. C’est simple. Mais pas simpliste ! Le film ne se contente de cet état de fait, il explore les problématiques familiales que cela implique, les combats juridiques, le rapport au regard des autres, la vie cachée, l’éloignement contraint, la ténacité d’un couple très amoureux, ou encore le sort des enfants. Et tout cela, sans jamais s’éparpiller.

Très bien. L’idéal, pour qu’une histoire soit claire, serait donc dans un premier temps qu’elle soit simple, mais exigeante et approfondie. Au départ, l’histoire de Shutter Island apparait archi-simple : deux flics enquêtent sur une disparition dans un hôpital psychiatrique isolé. On sait où on est, ce qui se passe, pourquoi, comment, etc. Une fois arrivés, les flics démarrent leur enquête tout de suite, nous ne partons pas sur une accumulation d’intrigues ou quoi, mais sur l’obtention de premiers indices et de premières infos. Par exemple que la personne recherchée a laissé un papier sous une dalle en plastique avec un code dessus, qu’il n’existe aucun moyen de quitter l’île sauf via un certain bateau à un certain endroit, que la disparue était pieds nus et n’a donc pas dû partir bien loin, tout ça tout ça.

Pour conclure là-dessus, David Mamet introduit dans son livre On Directing Film une règle d’or, sous l’acronyme K.I.S.S. : keep it simple and stupid. Bon. Personnellement je n’irais pas jusque là. Si tous les films étaient trop clairs et trop simples, notre cerveau manquerait parfois un peu de défis et d’amusements. En outre, nous avons tous en tête des oeuvres loin d’être simples, ou du moins loin d’être claires, que pourtant nous avons appréciées. Enfin, si toutes les histoires reposaient sur des fondations minimalistes, le répertoire culturel perdrait grandement en diversité.

Attardons-nous ainsi sur les différents outils dont un scénariste dispose pour s’aventurer aux limites de la compréhension du spectateur.

LA COMPLEXITÉ

Tout d’abord, la complexité. Car oui, un film simple n’est pas forcément simpliste, et un film complexe n’est pas non plus forcément compliqué, précise Lavandier. Il peut arriver qu’une oeuvre accumule les personnages, les intrigues, les éléments de diverses natures, et parvienne tout de même à rester intelligible. J’en parlais dans le numéro du podcast dédié aux Gardiens de la Galaxie ; mais c’est surtout le cas dans les séries feuilletonnantes, dont le format étendu justifie la complexité : Game of Thrones, Les Revenants, Le Bureau des Légendes et j’en passe. Je ne m’attarderai pas sur les techniques pour garder une oeuvre complexe compréhensible, non seulement car j’en ai donc déjà évoqué une partie, mais surtout car Shutter Island ne compte pas parmi ces oeuvres très denses et très riches en exposition.

LA RÉTENTION D’INFORMATIONS

Deuxièmement, les scénarios ont très régulièrement recours à de la rétention d’information. Par exemple je vous dit que j’ai vécu un traumatisme, mais sans vous préciser lequel, ni quand, ni où, ou en tout cas pas tout de suite. Le jeu, quand on regarde par exemple un polar ou un thriller, consiste à trouver qui a tué, pourquoi et comment, comme nous en parlions dans l’épisode du podcast dédié à Old Boy. De fait, si le scénariste dévoile d’entrée de jeu tous ces éléments, et bien l’oeuvre perd tout son intérêt.

© Paramount Pictures France

Et pour cause, nous informe David Mamet — oui, le même dramaturge qui disait de faire simple… — c’est dans la nature du spectateur, que de reconstruire une histoire. Même si on lui présente un montage déstructuré avec des plans aléatoires, le spectateur s’essaye, dans un premier temps, à trouver un sens à tout cela. La rétention d’information joue ainsi de la volonté du spectateur de comprendre et d’expliquer ce qu’il voit, en jouant avec ses préjugés.

Dans l’épisode du podcast dédié à 10 Cloverfield Lane, nous parlions des trois façons de susciter la curiosité, dont le mystère. D’une manière générale, le mystère consiste en une rétention assumée d’informations, soit parce que certains personnages en savent expressément plus que le spectateurs, soit parce que le scénariste lui-même nous informe petit à petit que nous ne savons pas grand chose. Ainsi, au delà des polars et des thrillers, les films à mystère en général ne prennent pas la voie de la simplicité, et ils représentent pourtant un pan non négligeable du répertoire cinématographique.

Shutter Island est un bon exemple de film à mystère. Nous ne savons pas grand chose de cette île, pas grand chose des personnages secondaires, pas grand chose de la disparition de Rachel Solando. Mais nous restons concentrés, intéressés, dans l’attente d’en savoir davantage.

Dans l’absolu, une information incomplète est tout de même claire. Une personne a disparu, point. C’est simple, c’est clair. Oui, mais en relatif non ! Car la curiosité du spectateur, le poussera à en savoir davantage, dès lors qu’il aura le sentiment qu’une information incomplète lui a été livrée. Des détails, des détails, voila ce que l’on veut, quand on apprend une nouvelle surprenante. Qui ? quoi ? quand ? Pourquoi ? Qu’est-ce que cela implique ? En ce sens, une histoire qui pratique la rétention d’information n’est pas si claire, du moins elle ne l’est pas avant son dénouement. Quelqu’un, dont le nom m’échappe, a ainsi résumé via un analogie musicale : les notes que l’on ne joue pas sont aussi importantes que celles que l’on joue.

De là, naît la principale faiblesse de la rétention d’information. Régulièrement, des scénaristes abusent confortablement de cet outil, sans prendre le temps de vraiment nous divertir à côté ni de nous faire comprendre quoi que ce soit, réduisant ainsi le visionnage du film à une attente ennuyeuse du dénouement, lorsqu’enfin toutes les pièces du puzzle se connecteront.

Je pense par exemple à L’Échelle de Jacob, d’Adrien Lyne. Je sais, de réputation, que beaucoup de spectateurs adorent ce film et tant mieux, sûrement en faites-vous partie. À titre personnel, j’ai eu le sentiment qu’il se contentait de me choquer à droite à gauche avec des visions et des fantômes incensés, dans l’attente de me présenter, à la toute fin, ce dont il était question depuis le début. Pour le coup, j’aurais préféré que le film présente son twist dès l’intro, et explore en toute clarté ce qu’il permet.

À l’inverse, des films à twist comme Shutter Island savent faire diversion. Personnellement, je suis resté scotché tout du long. Non seulement l’enquête est dure à résoudre, mais surtout nous n’avons confiance en personne. Ni dans le personnel médical, ni dans les personnes internées, et surtout ni dans le coéquipié de Teddy — nous y reviendrons. J’ai vécu ce film comme un complot qui se referme sur le personnage, à un rythme maîtrisé, et non comme un récit incomplet qui attend sa fin pour se dévoiler.

Par ailleurs, la jonction entre la rétention d’information et l’histoire claire est assurée, car nous finissons par croire à un complot, or il s’agit bien d’un complot, MAIS d’une toute autre nature que celui attendu : Teddy n’a pas été enfermé sur l’île à cause de son enquête, il l’a toujours été et à cause de sa folie.

Utilisé à petite échelle, le mystère est accessoire. Par exemple en fin d’épisode pour nous donner envie de voir le suivant, ou en début de scène pour nous donner envie de savoir de quoi elle parle. Mais utilisé à grande échelle, à celle d’une histoire entière, le mystère requiert donc un récit central impliquant et fort.

© Paramount Pictures France

L’AMBIGUÏTÉ

Passons à une troisième technique de scénario pour jouer avec la limpidité du récit : l’ambiguïté. Dans Shutter Island, le psychiatre Dr Cawley, interprété par Ben Kingsley, est un responsable sacrément ambigu. Si dans un premier temps, il implore Teddy de résoudre l’enquête en lui fournissant toutes les infos sur les circonstances de la disparition, ce cher Cawley se montre rapidement de plus en plus opaque, indisponible, voire contrevenant. Bizarrement, le médecin traitant de la disparue est en vacances, et les communications téléphoniques de l’île sont coupées. Bizarrement, quand le coéquipier de Teddy quitte la table lors d’un interrogatoire, la femme interrogée invite discrètement Teddy à fuir l’île. Ces situations ouvrent des possibilités antagonistes, mais sans en choisir une. Teddy peut-il faire confiance à ses interlocuteurs, ou non ? Longtemps, Shutter Island pose des questions mais n’y répond volontairement pas.

À travers une ambiguïté, le spectateur est forcément impliqué. Là encore, il nous manque quelque chose, il nous manque une info, on veut être sûr de la situation.

Dans sa Dramaturgie, Lavandier indique que la clarté n’interdit pas l’ambiguïté. Et bien… Personnellement je dirais qu’à l’inverse, l’essence de l’ambiguïté, c’est justement de ne pas être clair. Il n’y a pas forcément trente-six issues possibles, parfois seulement deux, mais toujours est-il que le scénariste s’amuse avec nos nerfs.

Là encore, à trop jouer avec l’ambiguïté, on peut se brûler les ailes, mais c’est plus rare.

LA CONTRADICTION

Quatrième moyen de brouiller l’esprit du spectateur : la contradiction. Alors là, on rentre dans une zone dangereuse. Nous savons tous combien une oeuvre contradictoire ne manque pas, le plus souvent, de nous sortir de l’histoire. On en parlait dans l’épisode dédié à Edward aux mains d’argent, les incohérences brisent la fameuse suspension consentie d’incrédulité. Dans certains films de zombies, des zombies mettent des heures à se transformer, tandis que pour d’autres ça prend deux minutes. Dans Star Wars VII, Rey maîtrise trop vite le sabre laser, comparée aux padawans des opus précédents.

Mais parfois, la contradiction est employée volontairement par un scénariste, pour développer son histoire. Comme dans The Dark Khight, quand le joker indique à Batman où sauver Harvey et où sauver Rachel, que Batman part sauver Rachel, mais qu’au final il se retrouve à sauver Harvey. Cette contradiction sert à développer le personnage du joker, à montrer sa propre perversité, sans qu’une scène ne soit nécessaire pour nous expliquer que le joker a interverti les lieux. Parfois, les contradictions se retrouvent même au sein d’un personnage, comme nous en parlions dans l’épisode du podcast dédié à Maniac.

Dans Shutter Island, les contradictions ne manquent pas non plus. Rachel Solando a disparu pendant plusieurs jours, en pleine tempête, et n’a pourtant aucune cicatrice à son retour.

Plus tard, Teddy rencontre la soit-disant vraie Rachel Solando, dans une grotte au sein les falaises, alors qu’une autre Rachel avait été trouvée plus tôt.

Enfin, quand Teddy a perdu son acolyte, et qu’il demande de ses nouvelles au Dr Cawley, Dr Cawley répond à Teddy qu’il est arrivé seul sur cette île, et que personne ne l’a jamais accompagné.

© Paramount Pictures France

Toutes ces contradictions ne ternissent pas le récit, mais à l’inverse l’enrichissent. Le fossé se creuse de plus en plus profondément, entre la prétendue enquête de routine, et le véritable complot qui s’orchestre derrière tout ça… L’ambiguïté présentait deux chemins envisageables, tandis que la contradiction emprunte simultanément ces deux chemins, ce qui parait impossible. Dans leur Anti-manuel de scénario, les Cahiers du Cinéma invitent les auteurs à affronter l’impensable, à atteindre le point de contradiction, dans leur histoire. Ici, dans Shutter Island, ni le spectateur ni Teddy ne peuvent désormais se résoudre à des coïncidences, et c’est au pied du mur que Teddy devra ouvrir son esprit à sa réelle condition, celle d’un malade psychiatrique qui s’invente des histoires pour mieux affronter la réalité, et surtout son passé.

Dans ce cadre, la contradiction est intentionnelle et maîtrisée. David Corbett résume, dans The Art of Character, qu’il ne faut pas confondre un manque de clarté dans les intentions du personnage, avec un manque de clarté dans les intentions du scénariste. Ici, Laeta Kalogridis sait pertinemment où elle cherche à emmener son protagoniste et le spectateur.

LA CONFUSION

Enfin, passons à un cinquième et dernier moyen de contrevenir à la clarté d’un récit, le plus impitoyable : la confusion. Alors là… plus rien n’a de sens, tout court. La confusion intervient lorsque le bouchon a été poussé clairement trop loin, et que le spectateur rend les armes, admettant qu’il ne comprend rien : trop de complexité, trop de rétention d’information, trop d’ambigüité, trop d’incohérence ou de contradiction, mais surtout : un mélange de tout ça. Je ne prétends pas que cette liste soit exhaustive, mais je pense qu’on a tout de même cerné l’essentiel.

La confusion, c’est donc ce qu’un scénariste généralement évite à tout prix, lorsqu’il compose une histoire un peu brumeuse et obscure. Dans une masterclass en ligne, le scénariste Aaron Sorkin explique que pour jouer avec la compréhension d’un récit, il faut trouver un habile juste milieu entre la confusion, et l’expression d’éléments que le spectateurs connait déjà. Si la simplicité minimaliste était l’étape de base, pure et difficile à atteindre, la confusion est l’étape finale, celle à proscrire à tout prix.

J’ai adoré le film Inception, mais bon nombre de spectateurs sont malheureusement restés sur le carreau, incapables de comprendre cette histoire qui mélange sciences, dimensions de rêve, mission, et compagnie. Le film Revolver de Guy Ritchie, a particulièrement déplu car il ne se suffit pas à lui-même, il faut aller trouver du sens ailleurs, dans des analyses de film. Et ne parlons pas du mélange indigeste des temporalités que l’on retrouve dans Terminator Genysis. Parfois, la confusion relève du choix, c’est à coup sûr le cas de Mother, dernier film de Darren Aronofksi, centré sur une allégorie.

Shutter Island de son côté, ne nous épargne pas des moments de confusion. Déjà, tous les cauchemars de Teddy, où les personnages de Rachel, des juifs exterminés, et de sa femme s’intervertissent. Aussi, la rencontre entre Teddy et Laeddis, le prétendu tueur de sa femme, nous perturbe : il connait parfaitement le héros, son histoire, et l’accuse même de l’avoir frappé récemment. Mais la confusion s’immisce aussi dans des moments plus subtils. Par exemple, la fameuse scène d’interrogatoire où la femme en face de Teddy boit un verre d’eau, et que ce verre d’eau disparait de sa main d’un plan à l’autre. Ou encore, en introduction, sur le bateau : le dialogue entre Teddy et son coéquipier est jonché de faux raccords grossiers.

© Paramount Pictures France

Tous ces moments dérageant peuvent, dans un premier temps, nous sortir de l’histoire. Ça a été mon cas au premier visionnage du film ; je pensais parfois à des erreurs grossières d’écriture, de réalisation ou de montage. Et bien justement, tous ces instants de confusion dans Shutter Island, sans concession, sans nuance, servent magistralement le film.

De même que Teddy ne sait plus à qui ni à quoi faire confiance, nous spectateurs, sommes nous-mêmes désarçonnés. Ainsi, lorsque le protagoniste est mis face à la situation, nous sommes autant incapables de cerner le faux du vrai, que lui. Si nous voulons croire à un complot, nous disposons de tous les indices, notamment tels qu’exprimées par la deuxième Rachel, dans la grotte, qui explique à Teddy qu’on va le faire passer pour un fou, et retourner ses arguments contre lui. Si nous voulons croire à la folie du personnage, nous disposons également de tous les indices, notamment tels qu’exprimés par le Dr Cawley dans le phare à la fin du film. De fait, en même temps que DiCaprio est tiraillé entre deux réalités qu’il ne saurait choisir à coup sûr, nous vivons la même dissonance devant notre écran.

D’ailleurs, par la suite Teddy semble accepter la thèse de la folie, pour enfin retomber dedans le lendemain. Présenté comme cela, on devrait se dire qu’effectivement, il était bien fou. Mais toujours est-il que le film se ferme sur une lobotomie imminente. Or, Teddy enquêtait justement sur des potentielles pratiques violentes à l’égard des patients, que Cawley réfutaient jusqu’ici. Donc quelque part, une forme de manipulation malhonnête a tout de même eu lieu.

Bref, tout ça pour dire que la confusion que provoque Shutter Island ne rend le film que plus immersif, plus organique, et qu’elle reste un outil. Cet outil, Quentin Dupieux l’a d’ailleurs copieusement utilisé, notamment dans son film Réalité auquel j’ai dédié le troisième numéro de ce podcast.

Je terminerai donc cette analyse sur la citation suivante de Michael January, tiré du recueil de témoignages Tales from the script : le spectateur doit percevoir les choses telles que le scénariste les perçoit. Autrement dit, tant que l’absence de clarté est volontaire, maîtrisée — et je rajouterais « justifiée » — un scénario a toute les cartes en main pour satisfaire.

© Paramount Pictures France

Fondu au noir pour ce 31ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il vous aura intéressé !

Retrouvez tous les liens du podcast sur ccrpodcast.fr, dont Facebook, Insta’, Spotify, tout ça, mais encore et surtout Apple Podcasts : pour ce-dernier je vous invite à laisser 5 étoiles et un commentaire — c’est très im-por-tant pour le référencement du podcast, podcast dont l’habillage musical était signé Rémi Lesueur je le rappelle, et l’hentriconta-remercie.

Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, et vous donne rendez-vous donc dans 2 semaines, pour la 32ème séance. Tchao !