Analyse du scénario de Terminator 2 : le relationnel

CINÉMA — Analysons le scénario du film Terminator 2 (1991) : un film d’action peut-il s’en tenir à sa castagne ?

J’ai adoré Terminator 2. Pourtant, je n’en ai pas grand chose à foutre, de la survie de la planète comme du sort de Skynet. Enquêtons.

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, Apple Podcasts, Soundcloud, Spotify et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 32ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur deux. Aujourd’hui, cure d’explosions et d’effets spéciaux avec le film d’action / science-fiction Terminator 2 : le jugement dernier ; écrit par James Cameron et William Wisher Jr, réalisé par James Cameron, et sorti au cinéma en octobre 91. Nous nous interrogerons ici sur la place qu’occupent les interactions humaines dans les blockbusters à succès.


En 2029, après leur échec pour éliminer Sarah Connor, les robots de Skynet programment un nouveau Terminator, le T-1000, pour retourner dans le passé et éliminer son fils John Connor, futur leader de la résistance humaine. Ce dernier programme en 2029 un autre cyborg, le T-800, et l’envoie également en 1995, pour le protéger. Une seule question déterminera le sort de l’humanité : laquelle des deux machines trouvera le jeune John la première ?

Au cas où vous auriez vécu toute votre vie dans une grotte, attention spoilers.

Le plus souvent, quand on choisit de regarder un blockbuster, c’est pour ce que l’affiche nous promet : des explosions, des combats, des courses-poursuites, des effets spéciaux, somme toute du spectacle. On a envie d’un film qui se regarde tout seul. Paradoxalement, une fois devant notre écran, tous ces paramètres ne jouent qu’un rôle limité, dans notre appréciation de l’oeuvre. Alors oui, au cinéma, l’expérience demeure intense, forte, immersive, et il nous arrive d’apprécier une super-production tout en admettant que le scénario n’était pas fou-fou. Néanmoins, les films de cette envergure qui nous marquent durablement, tel Terminator 2, ne reposent pas souvent sur leur capacité à retranscrire l’apocalypse. « La mort d’un homme est une tragédie, la mort d’un million d’hommes est une statistique », a remarqué Staline. Comment avoir la moindre empathie pour une masse de personnes inidentifiables disparaissant dans les cauchemars de Sarah Connor, en prévision d’une fin du monde imminente ? Alors oui, on nous montre des enfants qui rient dans un parc, de même qu’une publicité allant à l’essentiel jouera sur des archétypes forts, voire sur des stéréotypes, pour entrainer le plus vite possible un peu de compassion de notre part, mais cela reste d’une pauvreté dramatique assez importante.

JUSTE “INTRIGUE VS. HISTOIRE” ?

J’ai développé dans l’épisode du podcast dédié à Gravity, la différence entre intrigue et histoire. Pour rappel, la première comprend les péripéties externes du récit, tandis que la seconde comprend l’aspect « humain » du récit ; régulièrement associé à l’évolution comportementale du protagoniste, et à ses problèmes internes.

Dans Terminator 2, l’intrigue serait de sauver le monde en stoppant les travaux de l’entreprise Cyberdyne, à l’origine des puces électroniques de robots tueurs. Cette intrigue comporte quelques sous-intrigues, telles que protéger John Connor, libérer Sarah Connor, ou encore retrouver l’inventeur de la fameuse puce électronique.

Et pour l’histoire ? J’aurais tendance à dire qu’elle est multiple. Il y a le jeune John Connor, adopté et délinquant, qui doit palier à son manque de repères. Il y a le robot T-800, incarné par Schwarzennegger, qui doit apprendre à régler ses problèmes autrement qu’en tuant. Et il y a Sarah Connor, qui doit survivre à la torture psychologique et physique qu’on lui inflige en hôpital psychiatrique — pour rappel, le personnel médical est persuadé que les visions de fin du monde de la jeune femme ne sont le fruit que de délires de persécution.

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Cependant. Peut-on vraiment résumer toute la portée émotionnelle de Terminator 2 aux histoires que je viens d’énoncer ? Je dirais : pas tellement. Le sort de Sarah Connor m’a profondément ému, la maladresse du T-800 m’a amusé à de nombreuses reprises, la délinquance croissante de John Connor m’a attristé, mais la portée émotionnelle du film ne fait que prendre racine dans ces histoires, ce n’est pas là que son tronc se développe.

LIER LES PERSONNAGES

Le titre de cet épisode, ainsi que mon introduction, vous auront indiqué où je veux en venir : il ne faut pas sombrer dans une grille de lecture cloisonnant les problématiques de chaque personnage. Il ne faut pas les considérer indépendamment. Nous évoquions, dans le premier numéro du podcast dédié au film Locke, la remarque d’Yves Lavandier dans sa Dramaturgie, comme quoi « l’être humain n’existe qu’en situation, qu’en mouvement par rapport aux autres ». Nous évoquions par ailleurs, dans le numéro du podcast dédié au Sens de la Fête, l’importance de tisser un réseau de personnages, où chacun miroite, complète, ou contredit les autres. La force de Terminator 2 à mon goût, et de tous les blockbusters qui sortent du lot, réside surtout dans l’intérêt des interactions entre ses personnages. La façon dont le T-800 protège John et accepte toutes ses requêtes, la façon dont John éduque le T-800 à se comporter correctement en société, ou encore la façon dont Sarah et John reconstruisent leur lien familial, constituent des interactions intéressantes.

Mais les interactions entre personnages ne s’arrêtent pas là, il n’est pas seulement question des protagonistes. Toute interaction apporte son lot d’émotions. Je pense par exemple aux techniques du T-800 pour neutraliser les flics sans les tuer, à la rivalité entre le très avancé T-1000, antagoniste de l’histoire, et le vétuste T-800, à l’abus de pouvoir dont fait preuve le personnel médical au début du film à l’encontre de Sarah, à la complicité entre John et son meilleur ami, lorsqu’ils font le mur et jouent aux bornes d’arcade, à l’importance pour les héros de convaincre l’inventeur de la future puce électronique de détruire ses travaux, etc.

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L’INTRIGUE RELATIONNELLE

Je n’ai pas encore employé LE mot-clé jusqu’ici, et le voici : la relation. Ce qui différencie un blockbuster quelconque d’un blockbuster mémorable, sur le plan émotionnel, réside dans les relations entre les personnages. Ce constat nous vient d’une Ted Talk menée par la productrice Lindsay Doran, intitulée « Saving the World vs. Kissing the Girl » — sauver le monde ou embrasser la fille. Derrière ce titre intentionnellement cynique et réducteur, la productrice s’interroge sur ce qui importe le plus le spectateur dans les films d’action, entre l’intrigue principale et l’intrigue amoureuse. Elle prend par exemple le cas de Rocky : pourquoi fut-ce un tel succès, alors que — attention spoiler — Balboa perd le match à l’issue du film ? Pourquoi trouvons-nous ce classique aussi inspirant, malgré la défaite du protagoniste ? Certains diront que ce qui compte, c’est l’abnégation dont Rocky a su faire preuve malgré son quotidien difficile, c’est son progrès. D’autres diront, que même s’il a perdu, Rocky a surtout tenu bon, il n’a pas fini au tapis, et que c’est une forme de victoire à un tel niveau de compétition. Mais, du point de vue de Lindsay Doran (que je partage), l’émotion finale de ce chef d’oeuvre se trouve dans ce moment où le boxeur appelle Adriane sur le ring, pour célébrer ce combat, alors même qu’il n’est toujours pas désigné perdant, et ignorant les questions des journalistes. D’ailleurs, vous aviez probablement oublié que Rocky perdait à la fin, si vous n’êtes pas archi-fans de ce film. Pourtant, vous n’avez probablement pas oublié ce moment où Rocky et Adriane s’enlacent sur le ring. La productrice conclue qu’on s’en fout de sauver le monde, et même qu’on s’en fout d’embrasser le love interest, ce qui compte, la seule chose qui compte, c’est l’autre, c’est de célébrer l’autre.

Dans Terminator 2, le T-800 se suicide à la fin dans une cuve de métal en fusion, afin d’éliminer sa propre puce électronique, au cas où un scientifique mettrait la main dessus. Voila ce qui sauve le monde. Mais est-ce ce qui nous émeut ? Non ! On s’en fout de la survie du monde. Ce qui nous touche, ce sont les larmes de John, terrassé de devoir laisser partir son ami, c’est le regard d’adieu que jette le T-800 à John et Sarah durant sa descente, c’est le pouce en l’air de complicité qu’il adresse à John au moment ou seule sa main dépasse encore de la matière en fusion. Voilà, ce dont on se souvient, voila, ce qui nous restera de Terminator 2.

Ainsi, conclue Lindsay Doran, il n’est pas question de films pour meufs avec de la romance ni de films pour mec avec un sauvetage du monde, célébrer l’autre est ce qui nous touche tous, quel que soit la nature du film que nous voyons, quel que soit notre genre.

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Voilà, on est tous d’accord, ce qui compte, ce sont les relations entre les personnages. Mais du coup, qu’est-ce qui constitue des représentations fortes et convaincantes de relations ? Suffit-il de montrer deux personnes complices, deux personnes qui s’aiment, deux personnes qui se détestent ? J’ai trouvé deux réponses à cette question.

APPRONFONDIR UNE RELATION ÉNIGMATIQUE

En premier lieu, nous évoquions dans l’épisode du podcast dédié à Juste la fin du Monde, cette remarque tirée de l’Anti-manuel des Cahiers du Cinéma : un film approfondit l’énigme d’un affect. Alors. Un affect, ça peut être plein de trucs, nous en parlions en analysant Amour d’Haneke, disons que fondamentalement c’est un état de plaisir ou de déplaisir. Ainsi, un film approfondit l’énigme d’un état de plaisir, ou de déplaisir. Et s’il y a bien une énigme de ce type que questionne Terminator 2, c’est justement celle de la relation entre le T-800 et John, et plus généralement celle de la relation entre le T-800 et les humains. John est tantôt malmené par la violence et l’autorité du T-800, tantôt amusé par sa méconnaissance des impératifs sociaux, et tantôt enjoué de participer à des gunfights avec lui. En fait, l’énigme, ce sont les conséquences d’une relation entre une intelligence artificielle et des êtres humains. Voilà ce qu’il pouvait y avoir de vraiment intéressant et original, à l’époque de la sortie de T2 — et encore aujourd’hui d’ailleurs, même si plein d’oeuvres se sont penchées sur la question depuis, à leur façon. Ainsi, on part d’un rapport froid et formel entre John et le T-800, pour glisser vers une complicité touchante, et enfin le spectateur s’émeut de leur séparation, donc de leur attachement.

LA BANALITÉ N’EST PAS L’ENNEMIE

Mais si ce chef d’oeuvre nous touche par le traitement d’un affect énigmatique, il demeure très semblable à la majorité des oeuvres de fiction, sur le plan relationnel. Nous l’avons souvent évoqué, notamment dans l’épisode du podcast dédié à Old Boy, ce n’est pas sur le plan émotionnel qu’une oeuvre déploie généralement son originalité. Dès l’Antiquité, Aristote remarquait, dans son traité Poétique, qu’une représentation dramatique propose des actions accomplies par des personnes qui entretiennent entre eux des relations de haine, d’indifférence, ou d’alliance. En gros, une histoire, ce sont des gens qui s’apprécient, se détestent, ou se foute les uns des autres. Plus encore, Aristote précise que la relation idéale pour susciter la pitié du spectateur, est celle de l’alliance. Quoi de plus touchant que de voir des personnes qui s’aiment se soutenir, et ensuite quoi de plus triste que d’en voir un trahir les autres. Je pense par exemple, concernant Terminator 2, à la scène juste après que le T-800 et John ont sauvé Sarah, au milieu du film. Les trois se réfugient dans une station service désaffectée, et Sarah répare le T-800. Se faisant, elle lui retire la puce électronique de sa tête, ce qui fige momentanément le robot. Sarah part avec la puce, et soudain s’apprête à la détruire, avant que John ne la retienne in extremis. Sarah trahit le T-800 car elle n’a pas confiance en lui, vu qu’un autre T-800 la traquait dans le premier film. John, de son côté, implore sa mère de ne pas tuer son ami, car oui il considère le robot comme un ami. Enfin, si Sarah achève cet acte irrévocable, elle enterrera sa relation avec son fils, pourtant déjà fragile, puisque ce dernier lui en voudra éternellement. Cette scène constitue un moment incroyablement fort du récit, nous sommes suspendus à la décision de Sarah, pourtant ce n’est rien de plus qu’un fossé creusé entre des personnages entretenant une relation d’alliance. C’est donc tout à fait banal.

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LA DYNAMIQUE FAMILIALE EST PARTOUT

Dans son livre The TV Showrunner’s Roadmap — qu’on pourrait traduire par « la carte routière du directeur de collection des séries TV » — le scénariste Neil Landau prolonge encore la remarque d’Aristote, en établissant que toutes les séries parlent de la famille. Point. À titre personnel, je serais tenté d’appliquer cette grille de lecture à l’ensemble des histoires, et pas seulement aux séries. Dans Terminator 2, Sarah est la mère biologique de John, ça d’accord. Mais beaucoup de relations entre les personnages revêtent un archétype de relation familiale. Quand le T-800 protège John et fait preuve d’autorité, il incarne une forme de figure parentale à son égard. Réciproquement, quand John indique au T-800 comment se comporter en société, il incarne également une forme de figure parentale. Durant une scène de course poursuite, Sarah et le T-800 tirent sur le T-1000 depuis l’avant de la voiture, tandis que John recharge les armes sur la banquette arrière puis les leur rend. Cette complicité dans l’adversité nous les présente symboliquement comme une famille fusionnelle, dont on s’attristerait qu’elle soit séparée, ou dont on redoute que l’un soit blessé sous le regard des autres. Lorsque les trois compères retrouvent d’anciennes connaissances de Sarah dans le désert, cette dernière leur prétend même que le T-800 est un certain « oncle Bob ». Si une histoire ne parle pas expressément de famille, les rapports qu’entretiennent ses personnages principaux peuvent rappeler ceux d’une famille. Un buddy movie fonctionne souvent comme un vieux couple ou un jeune couple. Un personnage d’employé face à son responsable cherchera parfois l’approbation comme il la chercherait face à un parent. Bref, Neil Landau remarque que la dynamique familiale est partout dans la fiction, à partir du moment où un personnage perçoit la figure d’un membre de la famille chez quelqu’un d’autre. Dans Terminator 2, la scène dont nous parlions où Sarah compte tuer le T-800 est typique de cet instant où un inconnu pénètre un cercle familial, et qu’il se voit soumis à l’approbation des parents. Sarah acceptera-t-elle que le T-800 intègre la famille, se demande-t-on. John est pour, elle est contre. En fait, c’est un peu comme s’il présentait un pote à sa mère.

CONCLUSION

Finalement, pour conclure cette étude, les blockbusters et films d’action qui nous marquent, si ce ne sont les films qui nous marquent d’une manière générale, reposent avant tout sur des relations fortes entre personnages. Si ces relations nous intéressent parfois pour leur nature énigmatique et originale, elles peuvent parfaitement reposer sur de simple alliances, voire tout bêtement sur des archétypes de rôles familiaux.

Et je me permets un peu de méta, en remarquant que James Cameron apporte à Terminator 2, comparé aux super-productions moyennes, ce que John Connor apporte au T-800, comparé aux autres robots guerriers : de l’humanité.

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Fondu au noir pour ce 32ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il vous aura intéressé !

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Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, et vous donne rendez-vous donc dans 2 semaines, pour la 33ème séance. Tchao !