Analyse du scénario de Watchmen : la backstory

CINÉMA — Analysons le scénario du film Watchmen (2009) : comment développe-t-il la backstory des personnages ?

Que pensez-vous des scénarios qui reposent presque autant sur le passé des personnages, que sur leur présent ?

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, Apple Podcasts, Soundcloud, Spotify et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 34ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur deux. Aujourd’hui, reprenons un peu de super-héros avec le drame fantastique de science-fiction et d’action américain Watchmen, écrit par David Hayter et Alex Tse, d’après l’oeuvre de Dave Gibbons et Alan Moore, réalisé par Zack Snyder, et sorti en mars 2009 en salles. Nous nous interrogerons sur ce qu’implique un recours important au passé des personnages, ce qu’on appelle leur backstory — navré pour l’accent franchouillard.


Amérique alternative de 1985. Les super-héros font partie du quotidien, la tension entre les Etats-Unis et l’Union Soviétique est à son comble. Lorsque l’un de ses anciens collègues est assassiné, Rorschach, un justicier masqué un peu à plat mais non moins déterminé, va découvrir un complot qui menace de tuer et de discréditer tous les super-héros du passé et du présent.

Alors qu’il reprend contact avec son ancienne légion de justiciers -un groupe hétéroclite de super-héros retraités — Rorschach entrevoit un complot inquiétant et de grande envergure lié à leur passé commun, et qui aura des conséquences catastrophiques pour le futur.

Leur mission est de protéger l’humanité… Mais qui veille sur ces gardiens ?

Si vous comptez voir Watchmen un jour, faites gaffe, Attention spoilers.

BACKSTORY : POURQUOI ?

La backstory, c’est quoi ? Tout bêtement, il s’agit de l’histoire d’un personnage située avant le début d’une fiction. Merci le Wiktionnaire. Pour Die Hard 4 par exemple, la backstory de John McClane constitue ce qu’il a vécu dans les trois précédents opus.

Plus largement, une backstory peut concerner un ensemble de personnages — comme les Minutemen, super-héros à l’origine des Watchmen, présentés dans le générique d’introduction du film que nous traitons aujourd’hui.

Dans un autre domaine, la backstory peut même s’appliquer à un contexte entier. L’uchronie sur laquelle repose le film de Zack Snyder, cette réécriture de l’Histoire, enracine le récit dans un contexte reconfiguré : le Comédien a tué Kennedy, les Etats-Unis ont remporté la Guerre du Vietnam grâce au Dr Manhattan, Nixon a été réélu en conséquence ; toute cette toile de fond intègre la backstory du film Watchmen, cela s’est passé avant le début des péripéties, donc avant l’assassinat d’Edward Blake, le Comédien.

Mais revenons aux personnages, dont il sera essentiellement question aujourd’hui. À quoi peut bien servir l’évocation de leurs antécédents, de leur origine ? À tout un tas de trucs. Citons-en quelque uns au hasard.

Dans son livre Into the Woods, le théoricien John Yorke observe qu’un personnage peut se créer une façade pour masquer ce qui l’effraie en lui-même. La backstory d’un personnage peut constituer l’origine de cette frayeur, conférant au personnage une certaine profondeur psychologique. Pourquoi Rorschach est il le seul Watchmen, au début du film, à ne pas avoir raccroché ? Pourquoi garde-t-il son masque ? Pourquoi en vient-il même à considérer son masque comme son propre visage, durant ses scènes en prison ? Car, nous révèlera la backstory du personnage, ce cher Walter Kovacs — de son vrai nom — a un jour perdu foi en l’humanité, notamment suite à un infanticide atroce, ainsi porter ce masque lui permet de tenir loin de ses yeux ce qui l’effraie le plus en lui-même : son appartenance à l’humanité, cette espèce qui désormais le dégoûte, comme il le rabâche dans son journal intime.

Plus simplement, concernant l’intérêt potentiel d’une backstory, si Yves Lavandier conseille dans sa Dramaturgie de faire sentir au spectateur que nos personnages sont uniques, qu’ils sont des individus, la backstory de ces derniers peut contribuer à cette tâche. Des super-héros, il y en a des milliers. Dans Watchmen, seul un a vraiment des super-pouvoirs. Alors qu’est-ce qui différencie les autres entre eux, qu’est-ce qui les rend uniques ? Et bien chacun a ses antécédents. Au restaurant avec Daniel — ie. le deuxième hibou, désormais à la retraite, incarné par Patrick Wilson — Laurie explique qu’elle a voulu devenir Spectre Soyeux chez les Watchmen, pour satisfaire sa mère Sally Jupiter qui l’était avant elle, chez les Minutemen. La backstory de la jeune femme la différencie ainsi par exemple de Rorschach : lui, agit pour préserver les êtres humains d’eux-mêmes, elle, agissait pour marcher dans les pas de sa fière maman.

Autre raison d’avoir recours à la backstory : dans son ouvrage Outlining your Novel, K.M. Weiland invite les auteurs à ne pas se contenter de la caractérisation du personnage. Il faudrait établir pourquoi et comment ils en sont arrivés là. D’accord, le docteur Manhattan est bleu, omniscient, fantomatique, tout puissant, mais comment est-il arrivé là ? Ses antécédents nous révèlent, dans le film Watchmen, qu’il a subi malencontreusement une réaction nucléaire, à l’époque où il était un simple chercheur, humain et mortel.

© Paramount Pictures France

L’auteur Henry James, a de son côté supposé qu’un personnage est avant tout la détermination d’un incident. C’est de là, que part son périple, son histoire, son aventure. Parfois, on parle d’incident déclencheur, celui qui arrive après quelques minutes de film ; mais parfois, on trouvera cet incident aux origines d’un personnage, dans sa backstory, avant le début de la fiction dans laquelle on le retrouve. Sally, La mère du Spectre Soyeux Laurie, a toujours tenu sa fille à l’écart du Comédien, mais sans pour autant le diaboliser. Pourquoi donc ? Car respectivement il a tenté de violé Sally par le passé, puis s’est avéré être le père de Laurie. L’étrange relation mère-fille qu’ont connue les deux « Spectres Soyeux » trouve une forme d’explication dans leur backstory commune, leur lien avec le Comédien.

L’intérêt pour un scénariste d’avoir recours à une backstory est donc multiple. Il s’agit d’un outil pratique, pour rendre votre personnage unique, pour lui donner de la profondeur psychologique, pour établir l’origine de ses motivations, ou encore pour justifier sa condition présente. Certains d’entre vous sauront d’ailleurs m’énumérer d’autres applications de la backstory je n’en doute pas.

BACKSTORY : COMMENT ?

Maintenant, question suivante : comment cette histoire antérieure est-elle véhiculée au spectateur ? À quels moyens narratifs, des scénaristes ont-ils recours, pour exprimer les antécédents de leurs personnages, ou de leur contexte ?

Watchmen a par exemple recours à des flashbacks, comme lorsque Murdock raconte à Rorschach cette fois où le Comédien, avant de se faire assassiner, est venu pleurer à son chevet, fendant sa carapace de prétendu cynique insensible. Le présent s’arrête, et le spectateur visionne une situation passée, cas le plus classique de narration d’une backstory.

Autre façon encore de véhiculer cette dernière : la voix off. Quand Rorschach remplit son journal intime à voix haute, il énonce en voix off au spectateur ce qui l’a toujours dégoûté dans cette ville.

Troisième solution : l’insert. L’insert, est ce plan sur un élément en particulier, sensé exprimer une information cruciale. Par exemple, la cave du hibou, remplie de matériel sophistiqué d’intervention, en dit long sur sa période active de super-héros. L’insert ne permet en revanche pas d’expliquer énormément de choses, son usage offre des possibilités limitées.

Viennent enfin les dialogues. La scène au restaurant dont nous parlions, entre la relève du Hibou et la relève du Spectre Soyeux, voit cette dernière raconter au premier ce qui l’a motivée à enfiler le costume. Ses antécédents, elles nous les véhicule à travers du dialogue.

Flashback, voix off, insert et dialogue sont donc à mon avis les principaux moyens de véhiculer l’histoire antérieure au récit. Il en existe sûrement quelques autres.

Ces différents canaux d’expression ne vous évoquent-ils rien ? À titre personnel, je me suis immédiatement fait la remarque suivante : un scénariste utilise les mêmes potentiels outils, qu’il nous raconte une backstory, ou qu’il nous fournisse de l’exposition d’une manière générale.

BACKSTORY, DE L’EXPOSITION PARTICULIÈRE

Car oui, j’aurais dû commencer par là, au même titre que la caractérisation des personnages, que leur but, que leurs motivation, que leur contexte, que leur rapport les uns aux autres, leur backstory fait partie des potentiels éléments nécessaires à la compréhension d’une histoire, donc partie de l’exposition.

Si je reprends encore la scène du restaurant entre Laurie et Daniel, la jeune femme parle de son compagnon, le Dr Manhattan, qui ne s’intéresse plus à elle, juste après avoir évoqué ses motivations à devenir super-héroïne, comme nous l’évoquions. La première de ces deux infos constitue de l’exposition au présent, la deuxième constitue de la backstory, et toutes deux sont véhiculées au spectateur par un seul et même canal : le dialogue entre deux personnages.

Plus troublant encore, un personnage peut relater d’événements passés, sans évoquer de backstory. À la fin de Watchmen, Ozymandias exprime le plan qu’il a mené depuis le début, pour présenter Dr Manhattan comme responsable de la disparition d’une bonne partie de l’humanité. Se faisant, l’antagoniste révèle, en flashback, la stratégie qu’il a suivi pour mettre en scène une tentative d’assassinat sur sa personne, pour faire écrouer le trop curieux Rochshach, pour générer la défiance du peuple à l’égard de Manhattan, etc. Si Ozymandias parle ici d’éléments passés, ceux-ci se sont pour la plupart déroulés après le début du récit, donc après l’assassinat du Comédien. Ils constituent alors plutôt de l’exposition retrospective, que de la backstory. C’est un beau bordel, tout ça… Et encore, heureusement qu’il n’est pas question ici de voyage dans le temps, on serait perdus…

© Paramount Pictures France

Du coup, en quoi la backstory diffère-t-elle des autres types d’exposition ? Bon déjà par sa temporalité, on vient de le voir. Ensuite, par sa diversité : une backstory peut être aussi riche, que le reste de l’exposition, celle au présent. On peut effectivement apprendre une infinité d’éléments sur le passé des personnages. On peut se questionner sur leurs rapports antérieurs autant que sur leurs rapports présents, sur leurs motivations antérieures autant que sur leurs motivations présentes, etc.

Mais ce qui différencie le plus la backstory à mon avis, du reste de l’exposition d’un film, est qu’on ne peut pas la véhiculer dans l’action, ou alors si peu.

Dans l’épisode du podcast dédié aux Gardiens de la Galaxie, j’évoquais les nombreuses façons dont un ou une scénariste peut camoufler sa dense et riche exposition, afin de la rendre plus digeste. Parmi elles, se trouve la plus importante : la dramatisation.

Il s’agit de montrer les choses, plutôt que de les raconter, de les faire comprendre plutôt que de les réciter, et ce dans l’action, durant une scène de conflit. Exemple : voir le Hibou et le Spectre Soyeux terrasser des agresseurs dans une ruelle, malgré leur récente retraite, caractérise ces protagonistes, cela nous fait comprendre qu’ils n’ont pas tout perdu de leurs compétences martiales. Et c’est bien plus dynamique de l’apprendre comme ça, plutôt que d’avoir un personnage qui nous explique que ces deux-là savent encore se battre blablabla.

Quand l’information est dramatisée, l’histoire n’est pas mise en pause. Quand vous apprenez un nouveau jeu de société, il y a toujours cette première étape reloue où il faut d’abord apprendre et assimiler les règles. Dans le cadre d’un jeu vidéo, la chose est bien plus aisée lorsque l’apprentissage se fait progressivement, alternée alors avec des séquences de jeu sans explications nécessaires.

Bref, cette exposition, quand un film y a beaucoup recours, il faudrait la cuisiner au maximum pour la faire passer, plutôt que d’avoir recours comme nous le disions à des flashbacks, à de la voix off, ou à des dialogues, susceptibles d’empâter le récit, de le ralentir, de l’alourdir, voire de l’interrompre.

Sauf… Qu’on ne peut pas montrer la backstory au présent, dans l’action. Une action du Dr Manhattan ne peut pas nous expliquer qu’il est le fruit d’une expérience scientifique. Que Laurie porte fièrement le costume de Spectre Soyeux ne nous explique pas qu’elle s’enthousiasme de faire comme sa mère. Que le comédien rit à son propre assassinant ne nous dévoile pas les raisons de son cynisme et de son désintérêt aussi prononcés. Au mieux, l’exposition dramatisée pose des questions sur les fondements d’une caractérisation, d’un comportement, mais ne peut pas les expliquer, ne va pas plus loin. Concernant donc les personnages, la dramatisation nous fournit la caractérisation, ce qui est déjà très pratique, mais pas la backstory, à l’origine de cette caractérisation.

À partir de là, incamouflable, insoluble, nue, l’encombrante backstory est devenue « l’Homme à abattre », aux yeux des dramaturges. Moins on y a recours, et plus le récit gagnerait en fluidité. Chacun trouve alors ses propres excuses pour inviter à l’éradiquer.

© Paramount Pictures France

ÉRADIQUER LES BACKSTORIES À TOUT PRIX ?

Je ne sais plus qui de McKee dans Story ou de Field dans Screenplay en parle, l’un des deux explique par exemple qu’il vaut mieux éviter de sombrer dans l’étude de cas bête et méchante. Avoir recours à de la backstory pour expliquer le comportement d’un personnage, c’est le limiter, c’est dire que tout est du à cette backstory, plutôt que d’accepter la complexité de la vie. Dans son livre The Art of Character, David Corbett abonde, en invitant les auteurs à ne pas expliquer par syllogisme tout ce que le personnage fait. Exemple : intel tue des gens, oui mais on l’a trahi, donc la trahison explique son passage à l’acte, ce genre de raccourci. Dans l’idée, je suis plutôt d’accord avec cet argument. La vie est toujours plus complexe qu’elle n’y parait. Mais rien n’empêche un auteur d’exprimer ses convictions à travers ce qu’il identifie comme la source de telle ou telle parole, de telle ou telle action. D’autant plus, quand la backstory forge un personnage parmi d’autres plus qu’elle ne dicte une morale générale. La question de l’anéantissement de l’humanité est indépendante de la backstory de certains Watchmen, c’est surtout le propre de celle d’Ozymandias.

Par ailleurs, David Corbett avance que connaître trop parfaitement un personnage c’est le piéger, le restreindre. Dans leur Anti-Manuel de Scénarios, les Cahiers du Cinéma ajoutent qu’un auteur doit s’extraire de la culture du rationalisme, qu’il ne doit pas toujours chercher la logique littérale. Je dois avouer que de ne pas connaitre tous les antécédents d’un personnage — le Joker du Dark Knight de Nolan en soit témoin — me permet parfois de projeter mes propres fantasmes, mes propres suppositions, donc de m’impliquer dans l’histoire qu’on me livre, en tant que spectateur. Je vous proposerai, dans un épisode ultérieur, une éloge du recours à l’exploration, à l’ouverture des possibles ; mais cette exploration n’est pas impérative, en tout cas pas toujours. Parfois, je sors simplement frustré d’une séance car un personnage soulève bien trop de questions, et qu’il est plus aisé pour des auteurs d’en poser que d’y répondre convenablement. Bref, ne jetons pas spontanément la pierre aux auteurs qui définissent les fissures de leurs personnages, le spectateur les en remerciera le plus souvent.

Ensuite, d’après Yves Lavandier dans sa Dramaturgie, le spectateur cherche peu à savoir comment le personnage en est arrivé là, mais plutôt comment il va s’en sortir. Si le passé des personnages occupe plus d’espace que leur présent, alors nous sombrons dans un film de thérapie, un film qui n’avance pas mais qui recule, qui s’occupe plus à sonder un passé statique, qu’à affronter des obstacles présents, dans une dynamique. Dans le fond, je suis parfaitement d’accord. Si déjà un film ne m’intéresse pas au présent, je me fous encore plus de son passé. Dans le cas contraire, le passé a tout de même intérêt à s’avérer sacrément intéressant, pour se permettre de ralentir l’avancée du récit. Nous y reviendrons.

Enfin, le plus intéressant des arguments à mon goût : David Mamet affirme tout simplement, dans On Directing Film, que la backstory d’un personnage est inutile : ses actions dans la poursuite de son but suffisent à le caractériser. En faisant l’amalgame entre caractérisation, qui peut être présente, et backstory, qui est forcément passée, Mamet identifie malgré lui un point important : pourquoi s’emmerder à situer des événements dans le passé ? Pourquoi ne pas simplement les aborder chronologiquement, dans le présent à chaque fois ?

Quand je parlais des intérêt de la backstory, j’évoquais donc la possibilité de donner de la profondeur psychologique au personnage, d’établir l’origine de ses motivations, de justifier sa condition présente. Mais tout cela, en fait, on peut le faire au présent, non ? Pourquoi s’emmerder avec des allers-retours passé-présent, plutôt que d’enchainer des ellipses chronologiques ?

Je pense en effet, qu’un recours au flashback doit être justifié, pour optimiser le récit. Cela dit, raconter les éléments de l’histoire dans l’ordre nuirait tout simplement à l’appréciation du récit. Déjà, car on commencerait par manger plein de scènes indépendantes dans le passé, sans intérêt si ce n’est préparer l’histoire qui suit, et puis car cela donnerait au film une structure temporelle potentiellement pénible, venant briser l’unité de temps ; le récit n’aurait pas essentiellement lieu à telle époque.

Et puis… merde quoi, que dire des films d’enquête ? Quel intérêt aurait un whodunit, si nous savions dès le début qui a tué et pourquoi ? Tout l’intérêt ludique de ce type d’histoire, et Watchmen en fait partie, repose sur l’élucidation à rebours des événements, donc à des plongeons réguliers dans le passé.

© Paramount Pictures France

TOUT NE REPOSE PAS SUR LA BACKSTORY

Je comprends pourquoi les dramaturges font la guerre à la backstory. Je comprends leurs arguments, et cela m’a fait réalisé combien une backstory doit être justifiée et inévitable, si on y a recours. Néanmoins, je m’étonne que si peu de théoriciens font preuve de pédagogie sur une utilisation vertueuse de la backstory, que si peu aient compris qu’à la base, s’ils la combattent, c’est parce que de nombreux auteurs en ont abusé, en ont fait n’importe quoi, et surtout comme nous le disions parce qu’ils n’ont pas recours à grand chose pour la camoufler.

Maintenant que tout cela est dit, quid de Watchmen ? Pourquoi l’ai-je apprécié malgré son démesuré recours à de la backstory ? Durant la levée de corps du Comédien, on se tape bien quinze minutes de backstories alternées, où chaque membre des Watchmen se souvient d’un moment passé avec lui. La scène où le Dr s’isole sur Mars dure également des plombes, sans but ni conflit ni véritable enjeu, il nous explique juste en voix off son interminable chemin, depuis la rencontre avec sa femme, en passant par l’accident, par sa réapparition en sur-homme, par ses services rendues au gouvernement, par son désintérêt croissant pour la vie humaine, ou encore par ses problèmes de couples.

Les causes de mon affection pour ce film peuvent être multiples. Disons que Watchmen m’a suffisamment diverti pour éviter une forme de lassitude ou d’ennui lors des scènes de flashback. Plus encore, l’histoire des personnages et le contexte m’ont assez passionné pour que j’ai moi-même envie que l’on m’en dise plus, de façon totalement désintéressé. Autrement dit, je n’attendais pas un impact direct de la backstory sur l’avancée de l’aventure.

Déjà, le docteur Manhattan. Un personnage si énigmatique et illimité ne peut pas nous convaincre si on ne lui présente pas de failles ou d’origine. À défaut de limite, ce surhomme nous ferait craindre une histoire pliée d’avance.

Et puis, grâce au recul qu’il permet, le présent porte un regard tout autre sur le passé. C’est exactement ce qu’explique la mère Spectre Soyeux à sa fille au sujet du Comédien, quand celle-ci s’insurge que sa mère ne le déteste pas tant. La mère lui répond alors qu’avec le temps, dans notre esprit, le passé s’illumine et le futur s’assombrit. La nostalgie que Laurie et Daniel ont pour leur période Watchmen, ou que les Watchmen peuvent avoir pour la période Minutemen, tout cela a du sens justement par contraste direct entre les deux époques, en fonction de ce que certains personnages en ont gardé par rapport à d’autres. Rorschach trouve que cela était le bon temps, mais le hibou ne peut pas oublier la cruauté gratuite du Comédien dans leur intervention fasse aux émeutes.

En outre, Watchmen ne nous ennuie pas trop, car les péripéties au présent sont bien là, et alternées avec les histoires passées : la tentative d’assassinat d’Ozymandias, l’intervention du hibou et du spectre soyeux dans un bâtiment en feu, l’arrestation de Rorschach puis toutes les scènes de prison qui suivent, l’interview télévisée du Dr Manhattan, et j’en passe.

Parfois aussi, les flashbacks ne sont pas que ceux du spectateur, mais aussi ceux du personnage, comme lorsque l’omniscient Dr Manhattan apprend à Laurie, en lui touchant la tête, qu’elle est la fille du Comédien. Nous sommes bouleversés et étonnés, mais celle-ci l’est aussi, d’une certaine façon cet élément passé a un impact sur le présent.

Par ailleurs, j’en parlais tout à l’heure, le principe-même d’une enquête consiste à regarder dans le passé. Je vous invite à ré-écouter l’épisode du podcast dédié à Old Boy, au sujet des films d’enquête, ce type de récit incarne une sorte de biopic de ses victimes. Or, si la victime est morte, c’est bien à rebours que les choses peuvent être narrées.

En fait, pour plein de raisons, j’ai apprécié Watchmen, et ces raisons suffisent à excuser, s’il était nécessaire, les choix de narration contestables, tel que le recours intempestif à la backstory.

J’ai découvert ce film à sa sortie, il y a dix ans. Adolescent, j’étais bêtement sensible à la violence, à la noirceur, aux anti-héros, au nihilisme de certains personnages, à l’anticonformisme, à l’idée de tout brûler pour repartir sur des bases saines. Si j’avais découvert cette oeuvre aujourd’hui, peut-être lui aurais-je moins excusé son récit archi-rétrospectif.

CONCLUSION

Je m’en tiendrai donc finalement à la conclusion suivante : oui, la backstory n’est pas idéale, il faut y avoir recours avec parcimonie et connaissance de cause, néanmoins sa seule présence ne gâche pas nécessairement une histoire, heureusement.

© Paramount Pictures France

Fondu au noir pour ce 34ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il vous aura intéressé !

Retrouvez tous les liens du podcast sur ccrpodcast.fr, dont Facebook, Insta’, Spotify, tout ça, mais encore et surtout Apple Podcasts : pour ce-dernier je vous invite à laisser 5 étoiles et un commentaire — c’est très im-por-tant pour le référencement du podcast, podcast dont l’habillage musical était signé Rémi Lesueur je le rappelle, et le tétratriaconta-remercie.

Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, et vous donne rendez-vous donc dans 2 semaines, pour la 35ème séance. Tchao !