Analyse du scénario de Y-a-t-il un flic pour sauver la Reine : une comédie bienveillante

CINÉMA — Analysons le scénario du film Y-a-t-il un flic pour sauver la Reine ? (1989) : quelle intention se cache derrière son humour ?

Le rire est spontané. Du coup, on se questionne bien peu sur son déclenchement, et surtout sur son impact. Une question me vient alors : les comédies nous font-elles toutes rire de la même façon ?

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, iTunes, Soundcloud et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 12ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur deux. Aujourd’hui, lumière sur une comédie sortie en mars 89 sur nos écrans : la première d’une trilogie désormais culte, écrite par les ZAZ et Pat Proft, réalisée par David Zucker et adaptée d’une série télé, j’ai nommé « Y-a-t-il un flic pour sauver la reine ? ». Ce sera l’occasion pour nous d’observer une démarche comique trop rare de nos jours au cinéma.


Le lieutenant Frank Drebin, campé par le regretté Leslie Nielsen, est le gaffeur absolu de la police de Los Angeles : il est l’auteur de tant de bourdes et de scandales que ses supérieurs hiérarchiques s’apprêtent à le licencier.

C’est pourtant ce moment que choisit la reine d’Angleterre pour arriver à Los Angeles.

Debrin, ayant appris qu’un malfaiteur, Ludwig, est en train d’organiser un diabolique complot contre celle-ci, il persuade son supérieur Ed Hocken de lui donner une dernière chance de se réhabiliter, en sauvant la reine.

Au premier abord, une comédie s’apparente plutôt à une succession de gags entre deux génériques. Et s’il y a bien UN cinéma qui s’apparente le plus à une simple accumulation de drôleries, c’est évidemment celui des ZAZ, c’est à dire du trio composé des frères Jerry de David Zucker ainsi que de Jim Abrahams. ZAZ comme Zucker-Abrahams-Zucker, auxquels nous devons également les comédies Top Secret et « Y-a-t-il un pilote dans l’avion ? ».

MULTIPLIER LES PROCÉDÉS COMIQUES

Alors effectivement, ce « premier abord » n’est pas complètement faux. Observons dans un premier temps quelques-uns des nombreux procédés comiques à l’œuvre dans The Naked Gun — titre original de « Y-a-t-il un flic pour sauver la Reine ? » — attention spoilers.

Prenons déjà les cinq différents procédés comiques : situation, gestes, langage, répétition et caractère. Tous figurent au menu de ce film.

La comique de situation, comme le quiproquo lorsque Drebin croit fouiller un invité à la venue de la Reine, mais fouille en réalité son boss, Ed, sans s’en rendre compte, dans les poches duquel il trouve un flingue et une photo de sa femme. Les deux hommes se mettent alors à s’en prendre au pauvre invité qui ne comprend rien à ce qui lui arrive.

Ensuite le comique de langage, comme l’utilisation des double-sens tendancieux durant la scène où Jane prépare à Franck chez lui une viande en sauce qu’elle présente comme « moite et chaude », ainsi que tout le dialogue qui s’en suit.

Puis le comique de gestes, avec l’avalanche de chutes que subit le pauvre Nordberg dans son fauteuil roulant, du début à la fin, ou les irrésistibles grimaces de Drebin à chaque fois qu’il réalise une connerie qu’il vient de provoquer.

Vient ensuite le comique de répétition, comme le running gag de Drebin qui renverse quelque chose ou quelqu’un à chaque fois qu’il gare sa voiture.

Et enfin, le comique de caractère, comme chaque gaffe qu’accumule l’éternel étourdi lieutenant Drebin.

Autant dire que l’on observe une belle diversité comique dans ce Y-a-t-il. Oui disons juste « Y-a-t-il », ce sera plus simple. Allez, continuons avec quatre autres procédés comiques au menu de ce film, définis par le français Henri Bergson dans son excellent ouvrage Le Rire : le diable à ressort, le pantin à ficelles, l’effet boule de neige, ou encore l’inversion.

D’abord le « diable à ressort », consistant en un personnage qui exprime quelque chose, son interlocuteur le réprime, le premier insiste, et ainsi de suite. Comme lorsque Drebin, alors arbitre improvisé d’un match de baseball, maintient que des lancés sont loupés, tandis qu’ils sont réussis, afin de gagner du temps, et qu’il se retrouve donc à argumenter de façon improbable avec de plus en plus d’interlocuteurs : à commencer par le lanceur, puis son équipe, puis leur manager et enfin les arbitres assistant ainsi que le contrôleur de l’affichage du stade.

Ensuite le « pantin à ficelles », qui consiste en un personnage croyant parler ou agir librement, alors qu’il ou elle n’est qu’un simple jouet entre les mains d’un autre personnage. Comme lorsque le méchant Ludwig présente à un autre méchant une invention redoutable, lui permettant de contrôler quelqu’un à distance, en l’occurrence sa secrétaire, qui se saisit alors d’un flingue, pointe l’invité avec, avant que Ludwig ne lui rende sa conscience et qu’elle ne demande enfin, innocemment, à l’invité abasourdi s’il veut du lait dans son café.

Puis Bergson évoque l’effet « boule de neige », que je ne pense pas avoir besoin de vous expliquer. Dans Y-a-t-il, on le voit à l’œuvre à de nombreuses reprises, que ce soit Ed durant le match final qui, par stress, mange des sucreries de plus en plus grosses jusqu’à un gâteau énorme, ou le pauvre Nordberg qui tour à tour se prend des balles, se brûle sur un poêle, se prend le pied dans un piège à loup jusqu’à sauter par-dessus bord du bateau où il se trouve, ou encore Drebin qui saccage malgré lui le luxueux appartement du terrible Ludwig, par succession de gaffes toujours plus importantes.

© Paramount Pictures France

Enfin, terminons avec l’effet d’inversion, dont l’application la plus connue demeure celle de l’arroseur arrosé, réalisé par Louis Lumière himself. Dans Y-a-t-il, on retrouve cette mécanique lorsque Drebin arrive sur le port pour interroger un type, le soudoie pour lui extorquer des infos, et se retrouve paradoxalement soudoyé lui-même par le type dans la foulée, car ce dernier veut savoir sur quoi porte l’enquête. Au final, Drebin récupère donc son argent.

Nous n’avons ici exploré que neuf malheureux procédés comiques, il va se dire qu’il en existe des dizaines d’autres, des plus spécifiques aux plus généraux. Vous pourrez alors vous amuser à constater combien The Naked Gun cumule ces techniques, les croise parfois, les assemble pour finalement proposer une comédie particulièrement riche et diverse.

Néanmoins, à mon humble avis, ce film culte n’est pas qu’un cas d’école, n’est pas qu’un foisonnement d’absurdités imaginatives, mais un petit peu plus que cela : il présente une certaine portée morale si ce n’est politique. Et ce, comme nous le verrons plus tard, moins par le propos de son histoire que par celui de son style comique.

LA COMÉDIE JUGE, ELLE EST POLITIQUE

Mais d’abord, constatons la chose suivante : d’une manière générale, le rire s’avère intrinsèquement politique. Ce n’est pas de moi, mais à nouveau d’Henri Bergson, qui présente le rire comme un châtiment, celui infligé à une personne au comportement disgracieux, ou du moins inapproprié.

Mais, qui définit ce qui est disgracieux ou ce qui est inapproprié ? Ni la loi ni la morale, il s’agit tout simplement de la société, ou plus simplement d’un groupe de personne.

Rire leur permet alors de pointer l’excentricité qui s’écarte du commun, précise Bergson. Au final, craignant d’être moqués, nous cherchons à nous perfectionner.

Voilà donc tout bêtement comment le rire procède d’une certaine forme de politique. Et ce, pour rappel, quand bien même il est échappé, quand bien même le jugement qui entraine ce rire est spontané, et absolument pas intentionnel de la part des moqueurs.

On pourrait donc affirmer que des auteurs comiques, qu’il se revendiquent comme dénonciateurs ou non, s’avèrent dénonciateurs tout de même, ne serait-ce que malgré eux, par le fait de provoquer le rire chez le public à l’égard d’un quelconque comportement.

Après tout, quand nous rions des agissements de Franck Drebin, ne jugeons-nous pas sa bêtise ? Si ces gags se passaient réellement sous nos yeux, nos rires obligeraient le gaffeur à faire attention, pour ne plus se voir moqué de la sorte.

Approfondissons cette idée de rire politique.

Bergson toujours, différencie le drame de la comédie dans son livre par le fait que le drame s’intéresse au spécifique, aux problèmes internes, au-delà des apparences d’un personnage, tandis que la comédie s’intéresse au général, et donc à ce qui compose l’extérieur de ce personnage.

Yves Lavandier complète, dans sa Dramaturgie, que faire rire consisterait donc à traiter de ce que le spectateur connaît ou croit connaître, en se concentrant sur ce qui est extérieur, et donc évident. Autant dire que ça laisse un boulevard pour les préjugés.

Pire encore, il est impossible de rire d’une personne à laquelle on s’identifie, pour laquelle on a de l’empathie, puisqu’émotion et jugement ne sont pas compatibles, le rire étant davantage, de fait, un jugement qu’une émotion.

© Paramount Pictures France

Voilà pourquoi de nombreuses comédies, comme le souligne Bergson, portent un titre général, tel que « L’Avare » ou « Le Malade imaginaire » ou « Le Misanthrope ».

De nos jours encore, si toutes les comédies ne présentent pas un titre aussi basique, quoique « Radin » avec Dany Boon ne déroge pas tant que ça à la règle, la plupart des films traitent tout de même de comportements généraux. Amusons-nous à les renommer.

Les Tuche ? Une famille de beaufs. Problemos ? Les ultra-bobo. Coexister ? Les religieux. À bras ouverts ? Bourgeois contre immigrés. Rocknroll ? Quarantenaire en crise.

Alors je ne vante ici ni ne critique rien, enfin pour le moment, même si pour certains il est évident que je le devrais. Constatons juste comme ce rapport au général saute aux yeux. Et quand une comédie traite davantage d’une situation ou de multiples personnages que d’un seul, elle demeurera en surface, et c’est cette surface, cet à-priori qu’elle nous confère, qui permettra ensuite de se moquer à foison. Par exemple Les Gardiens de la Galaxie, présente un Drax en manque de second degré, une gamora rigide ou encore un Rocket irritable.

Evidemment, tout ne se résume pas toujours à ces adjectifs réducteurs. Les comédies dites dramatiques, ou tout simplement les comédies moins absolues dans leur genre, ponctuent leur récit de moment d’empathie, de moment de complexité, où l’émotion prend momentanément le pas sur le jugement.

Pour autant, tout ce que nous venons de constater nous contraint à établir la triste observation suivante : la comédie serait aigrie dans son approche. Quelque chose ou quelqu’un nous énerve, on en grossit les traits, s’intéresse à sa surface, et voilà qu’on le ou la caricature.

© Paramount Pictures France

Qu’il s’agisse ou non des comédies décriées de l’an dernier, telles qu’À bras Ouverts, Épouse-moi mon pote et Si j’étais un homme, respectivement considérées par les critiques comme xénophobe, homophobe et transphobe, ou qu’il s’agisse d’autres comédies moins polémiques, telle que La Tour 2 contrôle infernale qui se contente de caricaturer des gamins dans des corps d’adulte, l’idée demeure de critiquer. McKee avance même dans son livre Story, que l’auteur comique est un idéaliste frustré. Là où l’auteur de drames estime que dans les pires circonstances, l’être humain est capable d’être bon, l’auteur de comédies estime que même dans les meilleures circonstances, l’être humain est capable de tout louper.

Après avoir digéré toutes ces observations, j’ai donc fait preuve d’une certaine culpabilité. On ne rit que pour rabaisser, pour descendre, pour se moquer, idéalistes frustrés que nous sommes, bien accommodés de pouvoir s’en tenir à la surface des choses et à nos préjugés.

Heureusement, la comédie n’est pas exclusivement malintentionnée. Non pas que je juge une cause plus valable qu’une autre, le but de ce podcast n’est pas de définir ce dont on devrait rire et ce dont on ne devrait pas rire. Enfin ce n’est pas ce qui m’intéresse ici.

CRITIQUER OUI, MAIS AVEC BIENVEILLANCE

Dans son ouvrage sobrement intitulé Screenplay, le théoricien américain Syd Field met en garde les auteurs. S’ils écrivent un personnage pour lequel ils ont trop de sympathie, l’histoire risque de virer au pathos. À l’inverse, et c’est cela qui m’intéresse, s’ils écrivent un personnage pour lequel ils ont trop d’antipathie, l’histoire risque de virer aux stéréotypes.

Le personnage idéal serait écrit par un auteur qui ne chercherait pas bêtement à le critiquer. Le critiquer oui, mais pas bêtement, ou plutôt pas méchamment.

Du coup, revenons à « Y-a-t-il un flic pour sauver la Reine ? », et plus précisément à une interview de l’interprète de Drebin, Leslie Nielsen, au sujet des ZAZ, disponible dans les bonus de la série TV Police Squad dont cette comédie est l’adaptation.

(partie qui nous intéresse : à partir de 6'56'’)

Traduction : les ZAZ ne sont pas mesquins ni vicieux. Quand Franck Drebin regarde avec l’œil qui est fermé dans l’oculaire du microscope, son boss Ed lui indique avec bienveillance qu’il se trompe. Ce dernier pourrait pourtant faire preuve d’impatience, de ras-le-bol quant au comportement inlassablement inapproprié de son collègue Drebin, mais non. Ed reste patient, gentil, juste un peu blasé finalement.

Et nous sommes là au cœur de ce qui manque à bon nombre de comédies actuelles : de la bienveillance.

Dans sa Dramaturgie, Yves Lavandier différencie trois grands types de comédie : la compatissante, l’exigeante, et la méchante. Autrement dit celle qui s’amuse avec le personnage, celle qui corrige le personnage, et celle qui méprise carrément le personnage.

Pour illustrer cela, je prendrais volontiers pour exemple des parodies de films d’espionnage. Par exemple Double Zéro, avec Éric et Ramzy. Quel regard semble être porté sur ses personnages ? Là où les premières comédies de ce duo présentaient une certaine compassion pour leur bêtise, ils sont ici plutôt rabaissés par les seconds rôles, sans concession, sans nuance. On pourrait alors qualifier cette comédie de « méchante » à l’égard de ses personnages.

Prenons ensuite OSS 117. L’éternel raciste, inculte et indélicat Hubert se voit régulièrement remis à sa place par ses interlocuteurs, fermement, mais certainement pas méchamment. Disons que les personnages lui veulent le meilleur, cherchent à collaborer, tout en ne laissant rien échapper d’irrespectueux. En ce sens, on pourrait parler de comédie exigeante.

© Paramount Pictures France

Et enfin, troisième et dernière parodie de films d’espionnage, la saga Y-a-t-il un flic, dont les personnages sont traités par leurs interlocuteurs avec une extrême bienveillance, comme Leslie Nielsen le disait dans l’extrait d’interview. Oui on les caricature, oui on les moque, mais on les accompagne, on les apprécie un minimum.

Il existe bien sûr et heureusement des comédies françaises bienveillantes, comme Les Émotifs Anonymes ou Libre et Assoupi, qui préfèrent sympathiser respectivement avec des anxieux et avec un branleur, plutôt que de nous en proposer une énième caricature mesquine.

Par ailleurs The Naked Gun n’est pas une comédie parfaite, on y trouve des clichés d’époque voire très actuels tels qu’une diabolisation banalisée du Moyen Orient en scène ouverture, ou le personnage féminin de Jane souvent réduit à une love interest bonne à cuisiner et à soutenir le personnage masculin de Franck Drebin.

Pour revenir aux approches comiques, je n’irais pas vous prétendre que les comédies méchantes devraient disparaître, ni que les comédies compatissantes devraient nécessairement prédominer dans le paysage cinématographique actuel, mais il est clair que ces dernières s’avèrent trop rares, de nos jours.

Car pour conclure, si une comédie n’est pas qu’une suite bête de gags, si elle est donc intrinsèquement politique, réductrice et critique à l’égard de ses personnages, elle peut tout de même se nourrir d’une forme d’énergie positive, bienveillante, visant à construire ou reconstruire le personnage quand bien même il ne progresse finalement pas, plutôt qu’à le détruire.

© Paramount Pictures France

Fondu au noir pour ce 12ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il vous aura intéressé !

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Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, et vous donne donc rendez-vous donc dans 2 semaines, pour la 13ème séance. Tchao !