Analyse du scénario des Dissociés : s’épargner les erreurs répandues

CINÉMA — Analysons le scénario du film Les Dissociés (2015) : comment cette comédie surmonte-t-elle ses vulnérabilités ?

Si le faible budget d’un film peut le rendre très vulnérable, l’exigence de son scénario compense parfois les choses à merveille.

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, iTunes, Soundcloud et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 6ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur deux. Aujourd’hui nous porterons notre attention sur le long-métrage « Les Dissociés » réalisé par Raphaël Descraques, et écrit par le trio des Suricates j’ai nommé Julien Josselin dit Julfou, Vincent Tirel et Raphaël Descraques. Cette petite comédie fantastique aussi ambitieuse sous certains aspects que modeste sous d’autres, diffusée directement sur YouTube en novembre 2015, nous livrera les précieux secrets de la solidité de son intrigue.


Le film s’ouvre sur une agression dans le QG d’une agence mystérieuse, par le non moins mystérieux Milo, le méchant de l’histoire. Pour traquer cet homme, l’agence mobilise deux hommes campés par Julfou et Descraques. Ces deux hommes vont emprunter le corps d’un couple lambda afin de retrouver Milo sans qu’il ne les reconnaisse.

Car oui, le principe des Dissociés, ce sont des personnes capables d’échanger leur corps avec quelqu’un d’autre, en le touchant simplement. Comme ils le disent, ils « swapent » leurs âmes.

Du coup les deux agents s’infiltrent chez le couple lambda en train de dormir, les personnages Ben et Lily, leur piquent leur corps mais… ne reviennent pas avant le lever du soleil.

Du coup Ben et Lily, protagonistes du film, étrangers à tout ce merdier, se réveillent dans un corps qui n’est pas le leur, celui des deux agents. Ah, et cerise sur le gâteau, ils se trouvent en compagnie d’une fillette de cinq ans dissociée dans un corps d’adulte, la jeune Magalie campée par Vincent Tirel. Oui décidément je maitrise l’art d’analyser des films mindfuck.

Souvent, le génie et la réussite de cette comédie sont attribués à son casting de stars du web d’une part, et à son concept malin de générer du fantastique sans effets spéciaux d’autres part. Effectivement, il y a de ça. Les acteurs crèvent l’écran, et le high concept de la dissociation offre des scènes visuelles et ludiques, qui ne nécessitent pas de gros moyens.

Mais, le scénario des Dissociés recèle surtout la qualité rare d’être inattaquable. Bien évidemment une grosse part de l’appréciation d’un scénario relève du subjectif, des goûts de chacun, mais on ne pas peut nier que sur le plan technique, aussi vrai que le son peut être précis et l’image nette, le scénario repose parfois sur une narration béton.

En 2013, un lecteur professionnel de scénarios basé aux États-Unis a mené une analyse des erreurs les plus répandues dans les scénarios. Le rôle de cette personne au quotidien, consiste à juger de la qualité artistique et technique des scénarios soumis aux boites de production, afin de leur recommander ou non la mise en chantier de ces projets. Un peu comme une passoire, qui ne laisserait passer que le meilleur.

Ainsi, cet homme s’est basé sur un échantillon de trois cents scénarios jugés, afin de produire une infographie complète, censée refléter le « marché des scénarios ». Quels genres cinématographiques sont privilégiés, le scénariste est-il plus souvent une femme ou un homme, où l’action a-t-elle tendance à se situer, combien de projets se voient retenus, mais encore et surtout : quelles erreurs apparaissent le plus souvent dans les scénarios ?

Cet analyste — dont vous retrouverez l’étude ici— a relevé une quarantaine des maladresses dramaturgiques les plus récurrentes, source de scénarios bancals et donc refusés par les producteurs. 
 Penchons-nous sur cette liste, et voyons comment la comédie des Suricates s’en sort, autrement dit constatons les pièges classiques dans lesquels elle est peut-être tombée… ou non. Attention Spoilers.

Allez on attaque, avec le plus courant des écueils de scénarios de long-métrage : celui de démarrer trop tard. On connaît tous des films qui passent leurs vingt — trente premières minutes à nous exposer des tas de personnages, à nous introduire dix-huit contextes, avant que le véritable élément déclencheur ne survienne. Des films que l’on a tendance à zapper direct, par ennui.

Et bien Les Dissociés, soumis à la tyrannie du rythme imposée par le YouTube Game, ne souffrent heureusement pas de cette erreur. Comme on le disait, la première scène ouvre sur une baston au sein du regroupement des dissociés ; quant à l’incident déclencheur du film, à savoir l’instant où Ben et Lily découvrent qu’on leur a piqué leur corps, il survient au bout de sept minutes de film à peine. Contre dix ou quinze en général. Autant vous dire qu’en dépit de la complexité de leur concept, les Suricates ont délégué la majorité des explications au reste de l’histoire, ne nous introduisant dans un premier temps qu’au strict nécessaire.

Bon, pour faciliter la suite de l’analyse, j’ai regroupé les nombreuses autres erreurs répandues de scénario en quatre thématiques plus générales : celle de la cohérence, celle du cliché, celle de l’approfondissement, et celle de la démarche artistique des auteurs.

Commençons avec le premier groupement : les potentiels défauts narratifs liés à la cohérence de l’histoire. Souvent dans des fictions, des personnages sont amenés à agir ou à s’exprimer d’une façon qui ne correspond pas à leur caractérisation, à la situation présente, ou aux deux. Autrement dit parfois, un scénariste force son personnage à entreprendre telle action car cela l’arrange pour faire avancer son histoire, même si ce personnage n’a aucune raison d’agir ainsi. Tandis que dans Les Dissociés, le caractère surprenant des persos naît d’une logique implacable. Quand Ben et Lily découvrent leur nouveau corps, celui de Julfou pour Ben et de Descraques pour Lily, ils n’y croient pas. Lily appelle Ben à voix haute, se disant qu’il est ailleurs dans l’appart’. C’est logique. Et Ben à ses côtés, dans le corps de Julfou, répond naïvement à cet appel alors qu’ils sont juste à côté. Ce qui est drôle ET logique. Puis Descraques lui dit de se taire car ne le reconnaît pas et cherche ailleurs. Bref, au fil de l’histoire, les personnages se comportent conformément à qui ils sont, à la situation en cours, et le concept est vraiment assumé. On reconnaît toujours l’âme qui se cache derrière le corps, qu’il soit dissocié ou non.

Ce qui nous mène à une autre erreur répandue de scénario, celle de l’ultra-complexité de l’histoire. Alors oui, Les Dissociés est une comédie complexe, mais vous l’aurez remarqué elle en demeure parfaitement lisible car exposée de façon ludique, progressive et pédagogique.

© Golden Moustache — GM6

Souvent aussi a repéré l’analyste, il arrive qu’un film parte dans tous les sens durant son troisième acte. Or, Les Dissociés referment et complètent en crescendo toutes les intrigues amorcées : depuis l’histoire de couple à celle de l’agence en passant par le sauvetage des personnes possédées par Milo.

Certaines œuvres par ailleurs, toujours concernant les problèmes de cohérence, laissent des questions sans réponses, ou cumulent des éléments non reliés au reste de l’intrigue. Ici, si l’on omet les running gags un peu gratuits qui permettent d’aérer le film, chaque élément de l’histoire trouve sa place au sein du tout. Que ce soit dans l’exploration de la dissociation, dans l’aspect éthique de la possession, dans le rapport au corps de l’autre, tout découle organiquement du concept du film, au moins sur le plan thématique. Bref c’est ficelé, quoi.

Souvent aussi, une histoire devient floue par l’extrême ressemblance de ses personnages. Et si Les Dissociés sont clairement en position de nous perdre, avec tous les « swaps » de corps qu’enchaînent les personnages, et bien il n’en est rien. Magalie est parfaitement reconnaissable, par sa façon puérile de s’exprimer. Ben est parfaitement reconnaissable, par sa manie de ne pas formuler ses expressions en entier. Lily est parfaitement reconnaissable, par sa réticence constante au fait de s’engager. Que ce soit par leur vocabulaire, leur fonction dans l’agence, leur caractère ou que sais-je, chaque personnage reste différent des autres et identifiable quel que soit le corps dans lequel il se trouve. Il en résulte une comédie riche avec peu de personnages, mais agencés judicieusement.

© Golden Moustache — GM6

Et pour finir sur la question de la cohérence, bien des films ne savent pas sur quel ton danser. Alors que là, du début à la fin, Les Dissociés demeure une comédie. Même dans ses scènes les plus dramatiques, car il en faut pour dynamiser l’histoire, les personnages désamorcent les situations par des remarques et comportements un peu stupides, un peu humoristiques, qui nous décrochent le sourire en prime.

Parlons à présent du deuxième groupement d’erreurs récurrentes : celles liées au cliché. Beaucoup de films cumulent les facilités et les raccourcis. Par exemple, on a tendance à se taper l’éternel méchant machiavélique et sadique. Or, dans Les Dissociés, Milo a forgé sa haine dans un sentiment d’impuissance quotidienne et dans un chagrin d’amour fatal. C’est simple, basique, mais cela justifie le plan insidieux de cet antagoniste.

Parfois aussi, les personnages s’avèrent stéréotypés, munis pour seule caractéristique, de leur poids, de leur beauté, de leur sexualité, d’un trait de caractère démesuré, etc. Parmi ces stéréotypes se trouvent notamment les personnages féminins, trop fréquemment moins développés, relégués au rôle de mère, de femme, de sœur, et non de personnage indépendant à part entière. Et bien les Dissociés profite de son faible nombre de personnages pour leur conférer une complexité suffisante, comme Magalie qui est aussi courageuse et puissante qu’immature, ou Lily qui par sa peur de l’engagement défie les clichés du perso féminin parfait qui rêve de se poser avec son mec blablabla, laissant ce rôle ingrat au sympathique Ben. Mêler composition complète de personnage, et modernité de leur caractérisation.

Enfin, pour clore la problématique des erreurs de scénario liées au cliché, cette comédie ne nous abreuve pas de punchlines surfaites dont nous gavent certains films de genre français, dans les pas de leurs modèles américains, autrement dit elle ne se prend pas trop au sérieux. Un parfait équilibre entre une structure sérieuse et un contenu décomplexé.

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Cap sur le troisième groupement des erreurs les plus courantes : celles liées à l’approfondissement de l’histoire. L’une d’entre elle, le manque de conflit dans les scènes, constitue le deuxième défaut le plus courant, parmi tous les défauts de scénario, nous indique le lecteur professionnel. Est-ce le cas dans les Dissociés ? Et non. Depuis la découverte de la dissociation par Ben et Lily à l’opposition à Milo en passant par les problèmes de couple, les bêtises de Magalie ou le combat contre les possédés, chaque scène dispose effectivement d’un conflit central captivant.

Mais dans ce cas, autre potentiel écueil, ces conflits sont-ils gratuits, juste là pour créer de l’action artificielle ? La réponse est simple, c’est encore un non. Puisque chacun des obstacles correspond à son but associé, celui de sauver les parisiens de la possession de Milo, de sauver leur relation pour Lily et Ben, de surveiller une petite fille aussi, ou de récupérer leur corps d’origine, entre autres.

Peut-être alors que le conflit est mal introduit, qu’il est beaucoup raconté mais peu montré ? Alors d’une, Les Dissociés est de base un film très visuel et peu centré sur les dialogues, et de deux les conflits relationnels naissent des comportements des personnages, de leurs points de vue, et non juste de plaintes interminables et verbeuses qu’ils formuleraient les uns aux autres façon sitcoms du siècle dernier.

Très bien, le conflit raconté dans cette comédie est absolument béton lui aussi. Rien d’autre concernant l’approfondissement de l’histoire ? Par exemple… un manque de substance dans le récit en lui-même ? Ou le fait que les personnages n’évoluent pas vraiment entre le début et la fin ? Et bien… si on constate que cette comédie joue tout autant sur la sphère extra-personnelle, c’est à dire les parisiens possédés, que sur la sphère personnelle, c’est à dire le couple ou l’amitié, que sur la sphère intra-personnelle, c’est à dire le rapport à son propre corps, alors Les Dissociés affichent à nouveau un scénario approfondi. Les personnages quant à eux évoluent bel et bien : Lily gagne en maturité, Magalie en contrôle, Ben en flexibilité, Chantal se repentit de sa traîtrise, et seul Milo court à sa perte ce qui est logique, par son incapacité à se remettre en question.

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Pour terminer sur l’approfondissement de l’histoire, le scénario ne sous-utilise-t-il pas le potentiel de son concept, ou ne cumule-t-il pas de phénomènes restés non-expliqués ? Pour le coup, cette comédie explore au maximum les possibilités que lui offre ce principe de « swap » de corps. De la sexualité au quiproquo, du respect du corps des autres à l’acception du sien, cette comédie ne se prive d’aucune joyeuseté qu’offre son concept, sans pour autant mettre son histoire en pause, autrement dit sans passer de longues scènes à exploiter le délire au détriment de l’avancée des péripéties. Histoire et exploration du concept progressent main dans la main.

Par ailleurs, les scénaristes ont su nommer et conceptualiser chaque élément de ce film, du swap à la possession en passant par la dissociation et la cohabitation de deux âmes dans un même corps, les règles s’avèrent claires.

Passons enfin au quatrième et dernier groupement d’erreurs répandues : celles liées à la démarche artistique des auteurs.

De nombreux scénarios content simplement l’histoire de leur auteur, forme d’autobiographie déguisée. Si ce dernier ne présente pas le recul nécessaire sur sa propre vie, nous pouvons vite virer au pathos, aux bons sentiments, ou en d’autres termes à un intérêt de l’histoire surévalué. Certains films autobiographiques se voient évidemment excellents, mais de toute façon la question en se pose pas là, puisque cette comédie des Suricates cumule des thématiques de natures différentes — être bien dans son corps, dans son couple, dans sa société, ou avec ses collègues — et a été écrit à six mains. Du coup le résultat, même si cela tient pour beaucoup de ma subjectivité, se trouve lucide, débattu et correctement dosé.

Souvent aussi, la morale d’un long-métrage prend le dessus sur son histoire. L’auteur ne l’a écrit QUE pour nous véhiculer ce message, et en a oublié l’exploration d’une idée, la nuance des arguments, le divertissement du spectateur. À l’inverse, Les Dissociés ne nous saturent pas de didactisme prétentieux sur l’acceptation de quoi que ce soit, mais distille de scène en scène des petites leçons issues des situations ponctuelles qui se succèdent. Du cas par cas, quoi, aussi divers que léger.

Finalement et pour conclure cette étude, vous l’aurez compris, l’écriture aux petits oignons de cette comédie fantastique ne profite pas que d’une originalité folle, mais également d’une technicité exemplaire. Des erreurs, ce scénario en cumule sûrement ; mais concernant les maladresses narratives les plus répandus, c’est un sans-faute et c’est déjà pas mal.

Ainsi, si nous n’avons pas spécialement étudié comment le film Les Dissociés aura su transformer ses contraintes de production en forces, ce n’était pas le sujet, nous aurons en tout cas constaté combien le simple fait d’éviter les erreurs classiques de scénario constitue déjà une performance scénaristique cruciale.

© Golden Moustache — GM6

Fondu au noir pour ce 6ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il vous aura éclairé autant que son écriture m’aura retourné la tête !

Retrouvez tous les liens du podcast sur ccrpodcast.fr, dont Facebook, Insta’, tout ça, mais encore et surtout iTunes :pour ce-dernier je vous invite à laisser 5 étoiles et un commentaire — c’est très im-por-tant pour le référencement du podcast, podcast dont l’habillage musical était signé Rémi Lesueur je le rappelle, et le re-re-re-re-re-remercie.

Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, et vous donne rendez-vous donc dans 2 semaines, pour la 7ème séance. Tchao !