Analyse du scénario des Garçons et Guillaume à table : farce, satire et parodie

CINÉMA — Analysons le scénario du film Les Garçons et Guillaume à table (2013) : comment mêle-t-il les trois registres majeurs de comédie ?

Il arrive, de temps en temps, que les trois types majeurs de comédie se conjuguent le temps d’un film.

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, Apple Podcasts, Soundcloud, Spotify et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 30ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur deux. Aujourd’hui, rions en trois temps avec la comédie française Les Garçons et Guillaume à Table, réalisée par Guillaume Gallienne, écrite par ce dernier avec l’aide de Claude Mathieu et de Nicolas Vassiliev, d’après la pièce de théâtre éponyme de Guillaume Gallienne, et sortie au cinéma en novembre 2013. Cette oeuvre multi-césarisée, diversifiant les registres humoristiques, nous permettra d’étudier les spécificités de la farce, de la satire, et enfin de la parodie.


Le premier souvenir que Guillaume a de sa mère, c’est quand il avait quatre ou cinq ans. Elle les appelle, ses deux frères et lui, pour le dîner en disant : “Les garçons et Guillaume, à table ! ». De plus, la dernière fois qu’il lui a parlé au téléphone, elle a raccroché en lui disant : “Je t’embrasse ma chérie ». Eh bien disons qu’entre ces deux phrases, il y a quelques malentendus. Extrait de la bande annonce.

Nous voilà déjà à la moitié de cette deuxième saison du podcast, et toujours la même précaution : attention spoilers.

Nous avons, dans l’épisode de « Comment c’est raconté » dédié au film « Y’a-t-il un flic pour sauver la Reine », distingué trois catégories de comédie, à savoir la méchante, l’exigeante, et la bienveillante. Il était alors question d’éthique de l’auteur.

Aujourd’hui, il sera plutôt question de mécanique comique.

LA FARCE

Démarrons avec la plus primaire d’entre elles : la farce. Des tartes à la crèmes dans la figure, des chutes, des baffes, des vannes, de l’extravagance, de l’absurde, des fautes de langage, de la bêtise pure, du scato, du sexe, des jeux de mots, des grimaces, des insultes gratuites, n’importe quel procédé comique simple et autosuffisant trouve sa place dans la farce. Autosuffisant, dans le sens que ces procédés ne nécessitent aucun contexte : ils sont drôles par eux-mêmes.

Dans Les Garçons et Guillaume à table, les scènes de farce ne manquent pas. Par exemple quand Guillaume, se faisant couper les cheveux, se tourne plusieurs fois vers sa mère pour lui parler, empêchant le coiffeur de faire son travail. Ou la scène d’ostéopathie durant laquelle Guillaume se fait littéralement broyer de partout. Ou encore quand la mère de Guillaume se lève brusquement de son lit, au début du film, provoquant un sursaut du chat qui se barre en courant.

La farce repose en partie, nous dit John Vorhaus dans sa Comic Toolbox, sur l’assurance d’un personnage face à son incompétence. Par exemple, quand la grand-mère de Guillaume perd la raison elle prononce, avec une grande assurance, des phrases insensées telles que « n’oublie jamais que le clown se lave toujours les dents au cirque » ou « à part ça, ça clignote ». De même, plus tôt dans le film, Guillaume appelle ses frères à table en criant, sûr de lui, de peur pour eux qu’ils ne se fassent engueuler à cause de leur lenteur, tandis qu’ils étaient justement cachés pour fumer, et que Guillaume risque ainsi de les faire repérer.

Petite parenthèse : la farce est bien souvent considérée comme un type de comédie vulgaire, inintéressant, et surtout facile. Bah oui, c’est simple un acteur qui se prend une porte, c’est simple de faire une grimace, c’est simple de donner la diarrhée à un personnage en pleine situation sérieuse. Mais justement, la simplicité des fondements de la farce en fait la catégorie la plus exigeante et à mes yeux, la plus difficile à mettre en application. Pourquoi ? Car il n’est pas question de travailler un scénario encore et encore, en filant une longue métaphore, en développant un propos sous-jacent, en orchestrant un quiproquo, ou en jouant sur n’importe quelle dynamique comique. Ici, l’acteur est à nu. Seuls sa performance, sa mise en scène, son timing, sa chorégraphie, son élocution, permettent à la farce de fonctionner. De fait, si la farce n’est effectivement pas intéressante d’un point de vue scénaristique, elle a de nos jours perdu à tord ses lettres de noblesse au profit par exemple de l’ironie ou du méta. Pensez aux grimaces de De Funès, aux bêtises de Laurel et Hardy et de Mr Bean, aux chutes de Buster Keaton et de Charlie Chaplin. Qui pourrait autant nous faire rire avec des choses aussi simples ? Dans la scène de « colothérapie » pratiquée par Diane Kruger sur Gallienne dans Les Garçons et Guillaume à table, ce dernier ne se contente pas de gémir, il le fait avec des remarques et des comportements propres au personnage naïf et douillet qu’il incarne tout au long du film.

Et au delà du talent et de l’intuition que la farce demande, ce type de comédie requiert également un travail de longue haleine. Il a sûrement fallu des heures d’inventivité aux Nuls pour accoucher d’autant de vannes absurdes dans La Cité de la Peur, ou des heures de chorégraphie à Jackie Chan pour rendre ses cascades aussi fluides que puissantes.

© Gaumont Distribution

Ainsi, pour clore cette parenthèse, si le snobisme joue sûrement un grand rôle dans l’impopularité de la farce du côté des critiques cinématographiques, la difficulté à créer une farce de qualité provoque par ailleurs bon nombre de films moyens venant ternir la réputation de cette catégorie de comédies.

Reprenons, et partons sur un terrain plus théorique. Walter Kerr désigne la farce, dans son traité Tragedy & Comedy, comme une expérience de naissance. Le personnage se comporte comme si le danger n’existait pas, et découvre que la douleur existe. Voilà pourquoi la grande naïveté du personnage de Gallienne est propice à la farce. Quand il s’essaye aux boîtes gay, un mec l’accoste et l’invite chez lui. Une fois dans l’appart, Guillaume est stupéfait, d’une façon très innocente, du gang bang auquel on a cherché à le convier.

Dans The Mask, Jim Carrey découvre, à travers son alter ego masqué, un enthousiasme excentrique qui sommeillait en lui, et qui s’exprime sans conscience des lois ni des règles de vie en société. Une certaine de naissance là aussi.

Vous rappelez-vous de l’épisode du podcast dédié à Good Bye Lennin, où nous parlions du rapport qu’entretient la comédie avec tout ce qui constitue nos limites ? Walter Kerr précise que la farce présente un rapport particulier à la limite : il n’est pas question d’un personnage limité par la société, par ses proches, ou par son idéologie, mais plus simplement d’un personnage limité par son corps. Si ses pieds sont attrapés, nous dit le dramaturge, le héros découvre qu’il ne peut pas s’enfuir. De façon là encore tout à fait primaire, un humain planificateur et assuré est rendu anarchiste par la simple nature, celle qui le constitue comme celle et avec laquelle il interagit. Je pense notamment à la scène de cricket dans un pensionnat anglais, où Gallienne est totalement limité par son absence de condition physique comme de compétences sportives, le rendant ridicule dans l’exercice de ce sport.

Finalement, les procédés comiques relatifs à la farce ont pour point commun d’être affaire de faits, et non de morale, nous dit Kerr, notamment tout ce qui touche à la sexualité. Là où des valeurs et croyances sont régulièrement associées à la sexualité, les scènes de cul dans les farces se contentent de conflits liés à l’anatomie, à l’harmonie des corps, au mental des personnages, à leurs fantasmes absurdes, et au déroulé physique de l’acte d’une manière générale.

Pour explorer son attirance émotionnelle et sexuelle, Guillaume se laisse inviter par un gentleman monté — je cite — comme un « cheval ». Gallienne ne réalise qu’une fois face à lui nu, et avec la naïveté amusante qu’on lui connait, un aspect totalement trivial et non moral, un fait propre à la sexualité : les chevaux, c’est pas son truc.

Vous vous amusez peut-être à m’entendre intellectualiser quelque chose d’aussi grotesque qu’un personnage face à un sexe énorme, et pourtant les éléments de la farce sont là : la découverte des limites du corps humain, par un personnage jusqu’ici sûr de lui, malgré son ignorance. Mais là encore, ce qui est amusant, c’est avant tout la réaction de Gallienne et la mise en scène, et non l’événement en soi, qui sur le papier a du faire peur aux producteurs.

© Gaumont Distribution

LA SATIRE

Passons à une deuxième catégorie de comédie : la satire. Vous vous y attendez, elle s’oppose à la farce en bien des points. Là où cette dernière se concentre sur des faits, la satire se concentre sur une éthique, une morale. Comme le formule Robert McKee dans Story, l’auteur comique doit ici se demander « contre quoi suis-je en colère ? ».

Les Garçons et Guillaume à table dénonce, à travers bien des scènes et des situations, le rapport d’une famille traditionnelle, et plus généralement de la société, à la masculinité. Durant un repas de famille, le père de Guillaume lui demande de faire du sport tous les samedis, comme pour l’endurcir, en faire un homme un vrai. La scène est d’abord pesante, le père propose tout un tas de sports, les frères de Guillaume se moquent de lui, et dans un élan de panique, Guillaume propose à son père d’être inscrit au sport suivant : le piano. On ne peut que rire, en tant que spectateur, devant l’absurdité de ce que Guillaume veut faire passer comme un sport, afin de calmer les attentes de son pères. Cela questionne le spectateur sur l’impératif stupide d’entretenir des activités sportives chez les mecs, quand on n’a juste aucune affinité avec le sport. On est dans la satire.

Le comique de répétition où Guillaume Gallienne change de psy à chaque scène de thérapie, pointe l’absurdité pour une personne de chercher indéfiniment des problèmes en elle-même, alors que ces problèmes sont chez les autres, les machos et homophobes. C’est à la société de changer et non à Guillaume, nous voilà de nouveau en plein dans la satire.

De même pour la scène où le médecin du service militaire demande à Guillaume s’il prend des médicaments, après avoir lu le rapport alarmant du psy, et que Gallienne verse un sac géant de médicaments au sol. Ce procédé d’exagération sur la détresse psychologique du personnage sert à nouveau la satire, à l’encontre des ravages sociaux que provoquent les stéréotypes.

La satire, à l’inverse de la farce, s’adresse à ce qui peut être aider, nous dit Walter Kerr. Et oui, si on critique, c’est qu’on espère une résolution. Ainsi, les erreurs pointées par la satire, devraient idéalement ne jamais avoir lieu. Il ne s’agit plus d’un corps humain ou d’un comportement inné qui nous laissent fatalement impuissants, mais d’une société et d’un idéologie qu’il nous est possible de remettre en question !

La révélation finale des Garçons et Guillaume à Table, est l’hétérosexualité d’un homme maniéré. Si cela surprend le spectateur au point de constituer un twist final puissant, c’est que le spectateur lui-même présente des préjugés à l’égard de la masculinité. Car oui, la satire ne se moque pas que des personnages, elles redouble de puissance lorsque le spectateur vit lui-même ce qu’on lui reproche. Mais rassurons-nous, comme nous venons d’en parler, ce type de comédie s’adresse à des comportements que l’auteur a espoir de voir évoluer, et c’est d’ailleurs toute l’intention d’une telle conclusion de récit : inviter le spectateur à corriger ses à-prioris.

© Gaumont Distribution

Comme le résume si bien Walter Kerr, la satire ne se contente pas de jeter des pierres à distance, elle casse les fenêtres depuis l’intérieur, ainsi le spectateur se moque autant de lui-même que des personnages. Nous reviendrons sur ce phénomène dans un numéro ultérieur du podcast.

Là où la farce requiert une performance d’acteur certaine, je trouve que la satire requiert surtout un travail de scénario. De nombreux humoristes sont parfaitement incapables de jouer la comédie, ou alors le strict minimum, puisque leur fond de commerce est leur texte : la façon dont ils critiquent la société, l’actualité, leur propre éducation, ou que sais-je.

Quand le père de Guillaume le surprend en train de re-jouer princesse Sisi dans sa chambre, il lui demande ce qu’il fout avec sa couette attachée autour de la taille. Il apparait évident au spectateur que cela sert au protagoniste à s’imaginer avec une robe. Après une brève hésitation, Gallienne sort pour excuse qu’il a froid la nuit, mais que sa couette glisse quand il dort, donc qu’il l’attache pour ne pas la perdre. Cette excuse absurde et en même temps loin d’être bête, a dû demander à l’auteur une certaine imagination, imagination ici bien plus payante et centrale que le jeu d’acteur en lui-même, du moins à mon goût. C’est donc un travail d’auteur, qui permet à la satire d’opérer, en l’occurence de permettre à un jeune homme d’échapper à l’étroitesse d’esprit de son père réac.

MÊLER FARCE ET SATIRE

Comme toujours, les catégories de comédies sont moins étanches qu’il n’y parait : une situation peut parfaitement mêler satire et farce. Je pense par exemple à cette scène entre le protagoniste, encore très perturbé quant à sa propre sexualité, et un psychiatre. Guillaume bafouille, et peine à exprimer la raison de ses relations compliquées avec ses frères. Il débute la phrase suivante : « j’ai eu une relation avec un… un… un… » et le voilà qui bugue. Le psychiatre tente de faire accoucher Gallienne de sa phrase, devinant qu’il a eu une relation avec un homme, ce qui a pu déplaire à une fratrie homophobe. Mais Gallienne continue de buter sur le dernier mot, il ne parvient pas à le sortir. Le médecin s’impatiente, s’énerve, et Guillaume termine enfin sa phrase : il a eu une relation avec… un noir. Surpris, le psychiatre bafouille à son tour, et tente de démarrer une phrase : « et… et…et… que pensez vous des noirs ? » échappe-t-il, avant de se reprendre en rectifiant par « que pensez-vous de l’armée ? », puisqu’il est toujours question de service militaire. Nous nageons ici d’abord en plein dans la farce, avec l’incapacité chronique et ridicule du personnage de guillaume à formuler une phrase, doublée d’un miroitement de cette incapacité chez le psychiatre, fameuse technique de l’arroseur arrosé. Mais on est surtout dans la satire : la peur de Gallienne de sortir sa phrase montre le racisme qui trône dans sa famille, puis la réaction accompagnée du lapsus du psychiatre indiquent son propre racisme. On devine, dans sa tête, l’imaginaire associé aux représentations réductrices des hommes noirs. Plus encore, si le spectateur découvre éprouver la même surprise que le psychiatre face à cette annonce, alors est-il également invité à se remettre en question, même phénomène que nous évoquions à l’instant.

LA PARODIE

Enfin, troisième catégorie de comédie, cousine de la satire, et sur laquelle nous passerons rapidement : la parodie. Là où la satire s’attaque au fond d’un sujet, la parodie s’attaque à la forme de ce sujet, nous dit John Vorhaus, toujours dans sa Comic Toolbox. La saga Scary Movie parodie les ressorts clichés des films d’horreur. Hot Fuzz prend le contre-pied des fictions policières. Tonnerre sous les Tropiques joue des tropes propres aux films de guerre testostéronés.

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On retrouve également de la parodie dans Les Garçons et Guillaume à table. En revanche, il ne s’agit pas de parodier un genre cinématographique mais une personne : Gallienne parodie sa propre mère. Déjà, parce qu’il l’incarne à l’écran, mais surtout parce qu’il le revendique lui-même, à travers son personnage de fils.

L’imitation n’est pas toujours réalisée à des fins comiques, comme lorsque Guillaume imite le pas de sa mère, son timbre de voix et son vocabulaire grossiers, pour surprendre sa famille en arrivant dans leur dos comme s’il était sa mère.

Mais parfois, cela tourne à la parodie, je pense notamment à la scène où Gallienne, incarnant sa mère, reproduit son passage brutal d’une grande chaleur humaine à un froid glacial. Je pense aussi à la scène où le protagoniste veut imiter d’autres femmes que sa mère — puisqu’il croit ou du moins désir en être une lui-même — et qu’il reproduit de façons très appuyée la gestuelle, l’élocution, le comportement des jeunes femmes dont il croise le chemin.

À l’instar la satire, la parodie surprend par l’écart qu’elle présente entre la réalité telle que le spectateur la perçoit, et la réalité telle que l’auteur la présente, conclue John Vorhaus. Les mouvements que Gallienne reproduit chez les jeunes femmes ne sont pas ceux que la société considère bêtement comme « féminins », comme croiser les jambes quand on est assis ou replacer ses cheveux derrière ses oreilles. Non, Guillaume reproduit des rythmes de respirations, la façon de manipuler ses effets personnels, ou le tic de jeter des regards sur le côté. Ainsi, il parodie des comportements d’individus et non des prétendus comportements de genre féminin, conférant au film un regard alternatif sur la construction d’une personnalité, dans une société bien trop manichéenne.

© Gaumont Distribution

Fondu au noir pour ce 30ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il vous aura intéressé !

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Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, et vous donne rendez-vous donc dans 2 semaines, pour la 31ème séance. Tchao !