Analyse du scénario des Gardiens de la Galaxie : une exposition maîtrisée

CINÉMA — Analysons le scénario du film Les Gardiens de la Galaxie (2014) : comment gère-t-il l’étendue de son contexte ?

Quand l’univers d’un film est riche de planètes, de personnages, d’espèces et de mythologie, comment nous expose-t-il tout son contexte sans devenir indigeste ?

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, iTunes, Soundcloud et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 10ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur deux. Aujourd’hui, nous voyagerons aux côté des Gardiens de la Galaxie, film de science-fiction américano-britannique écrit par Nicole Perlman et James Gunn, réalisé par ce dernier, et sorti en août 2014 sur nos écrans. Si nous avons déjà eu l’occasion de survoler la notion d’exposition dans de précédents numéro, nous lui porterons cette fois toute notre attention.


Peter Quill, incarné par Chris Pratt et surnommé Star-Lord, dérobe un mystérieux globe convoité par le puissant Ronan.

Trahissant son coéquipier Yondu en ne partageant pas le futur butin avec lui, Star-Lord dénombre désormais de nombreux chasseurs de prime à ses trousses.

Alors qu’il s’apprête à revendre l’objet auprès d’un marchand sur la planète Xandar, celui-ci refuse finalement toute transaction, ne voulant pas avoir affaire au terrible Ronan, reconnu pour détester les xandariens au plus profond de son être.

Peter se retrouve alors seul sur Xandar, avec son globe invendable, et traqué par les chasseurs de prime.

Observons les diverses façons dont l’univers des Gardiens de La Galaxie nous est révélé durant son premier acte, attention légers spoilers.

Juste pour qu’on soit tous d’accord, pour rappel, l’exposition constitue l’ensemble des informations nécessaires à la compréhension de l’histoire. Par exemple le nom d’un personnage, comme Peter Quill, c’est de l’exposition. Il doit être introduit à un moment à un autre, d’une façon ou d’une autre, pour que nous spectateur sachions qu’il s’appelle ainsi. Il en sera de même pour le nom des planètes, la profession des personnages, leur point de vue, leur passé, leur rapport les uns aux autres, leur but, leurs motivations et tout autre élément contextuel participant à mettre cette histoire en mouvement.

L’exposition constitue donc la partie la plus ennuyante d’un récit, un peu comme lorsqu’on découvre un nouveau jeu de société : on prend d’abord connaissance de ses règles du jeu. C’est nécessaire, mais c’est relou.

Parmi les défauts de scénario les plus répandus, évoqués dans le numéro sur Les Dissociés, figure celui d’un premier acte trop long, d’une histoire qui met trop de temps à démarrer. Les space opéras comptent parmi ces œuvres chargées de contexte qui risquent le plus de sombrer dans ce travers.

Heureusement, Les Gardiens de la Galaxie ne sombre pas dans cet écueil : le premier acte s’achève quand les personnages décident de s’évader de prison pour tirer ensemble profit du globe, au bout de seulement trente minutes soit un quart du film. Car oui sur un film d’une heure trente seulement, cela fera évidemment beaucoup trop, mais l’œuvre dure ici deux bonnes heures.

Alors comment procède-t-il ? Le film condense-t-il toute la présentation de son exposition en seulement quelques scènes indigestes ? Evidemment non ! Le premier acte cumule bon nombre de scènes d’action : le combat avec des sbires de Ronan, l’évasion de la planète, le combat entre les futurs Gardiens dès leur rencontre, et cætera.

Dans La Dramaturgie, encore et toujours, Lavandier appelle à diluer le plus possible l’exposition dans une œuvre, afin d’éviter des scènes indigestes saturées d’informations dont nous ne pourrions même pas retenir la moitié. Le premier acte des Gardiens de la Galaxie n’est pas statique. Chaque scène ou presque apporte son lot d’informations autant qu’elle fait avancer le récit, même au-delà du premier acte.

Alors comment ? Comment faire cohabiter exposition et narration ? Tout simplement, précise Lavandier, par le recours à la dramatisation. Les éléments nécessaires à la compréhension de l’histoire doivent le plus possible être enrobés de conflit, afin de nous être véhiculés sans que nous ne nous en rendions compte.

© The Walt Disney Company France

Nous parlions du nom du héros ou de sa profession, comment nous sont-ils exposés ici ? Lorsque Peter dérobe le globe, des sbires adverses l’interceptent et le menacent. Ils lui demandent légitimement son nom et ce qu’il fout là. Acculé dans cette situation de conflit, Peter dévoile son nom et son surnom. Dans la foulée, les ennemis craignent que Peter ne soit un « Ravageur ». Une profession dont seule le nom nous est exposée pour le moment, mais dont nous comprenons qu’elle s’avère celle de Star-Lord. Constatez comme ces éléments nous sont introduits sans même que nous nous en rendions compte. La dramatisation agit comme le goût agréable que l’on donne à du sirop pour le faire avaler plus facilement.

Autre exemple : l’introduction du personnage de Drax. Les détenus désirent tuer Gamora à un moment, car beaucoup lui doivent leur incarcération. C’est alors que Drax intervient pour la tuer à leur place, expliquant aux autres détenus pourquoi ce serait à lui de la tuer : elle est fille de Ronan, et ce dernier a tué la femme et la fille de Drax. Ainsi, dans cette situation de conflit, Drax expose son prénom et une partie de sa « situation familiale ». Et là encore ça ne nous est pas parachuté, nous attendions de comprendre pourquoi il s’intéressait à Gamora.

D’ailleurs, cela nous permet de rebondir sur une autre caractéristique fondamentale d’une bonne exposition : elle doit être soustraite et non imposée au spectateur. McKee avance dans son fameux ouvrage Story, que le meilleur moyen de conserver l’intérêt du public en lui dévoilant le contexte de l’histoire, consiste non pas à lui fournir directement ces informations, mais à créer un besoin chez lui d’en prendre connaissance.

C’est le cas de l’introduction du personnage de Drax comme on vient de le voir. En outre, à l’arrivée des protagonistes sur Kryn en prison, un employé les présente un-à-un avant leur incarcération. Nom, prénom, origine, réputation, tout y passe. Seulement, cela n’intervient qu’après déjà plusieurs scènes, notamment celle de combat où chacun veut récupérer soit Peter soit le globe et en tirer profit. Ainsi, les personnages ne nous sont introduits plus en profondeur qu’à partir du moment où nous nous y sommes attachés, que ce soit pour leur humour, leur tempérament, leur objectif, leur comportement dans la bataille, et ainsi nous DÉSIRONS les connaître un peu mieux.

Si une telle scène nous avait été introduite dès le début, nous n’aurions tout bonnement rien retenu, car ces personnages ne nous auraient pas encore intéressés.

Par ailleurs, cette scène où tous les personnages sont successivement introduits oralement fonctionne car ils s’avèrent très différents les uns des autres. Cela constitue un autre intérêt de l’univers Marvel en général : chaque personnage présente des caractéristiques physiques fortes, identifiables et différenciantes : sa morphologie, sa pigmentation improbable, son apparence animale ou végétale, ou encore son équipement en ce qui concerne les gardiens de la Galaxie.

Dans l’ouvrage Save The Cat, le regretté Blake Snyder conseille qu’un personnage de fiction audiovisuelle ne présente effectivement pas trop de caractéristiques fortes, afin qu’on les retienne facilement, mais surtout qu’il dispose d’UNE caractéristique visuelle identifiable, telles celles que nous évoquions à l’instant pour les Gardiens. De fait, plusieurs personnages peuvent être présentés, y compris simultanément, le spectateur ne sera pas perdu.

D’une manière générale, cette configuration s’avère nécessaire et appropriée dans des œuvre de type Space Opera, propices à des personnages aussi nombreux que hauts en couleurs.

© The Walt Disney Company France

On parle ici beaucoup de ce que constitue une bonne exposition, mais en quoi consisterait une mauvaise exposition, celle qui nous saoule ?

D’une manière générale, l’introduction des éléments nécessaires à la compréhension de l’histoire risque de nous ennuyer lorsqu’elle met le récit en pause, en d’autres termes lorsque l’histoire s’arrête pour que son contexte nous soit dévoilé.

Il existe de nombreuses façons mal camouflées pour injecter de l’exposition à peu près n’importe où dans une histoire, telle que le flashback, le rêve, l’hallucination, ou encore l’éternelle voix off. Tous ces éléments risquent de frustrer le spectateur dès lors qu’ils ne lui apportent rien d’autre que de l’information brute.

Les Gardiens présentent malheureusement un flashback, au tout début, quand Peter nous est présenté enfant, mélomane, au chevet d’une mère mourante, avant de fuguer puis d’être enlevé par un vaisseau extraterrestre. Néanmoins, cette scène ne brise pas le récit, puisqu’aucun récit n’a encore commencé : c’est la toute première scène. Ainsi, les flashbacks placés en introduction, comme c’est le cas dans certains volets du Seigneur des Anneaux, s’inscrivent dans la continuité temporelle du récit et s’achèvent simplement sur une monumentale ellipse vers le présent.

L’exposition artificielle ne dérange également pas, si elle est évidemment brève et dispersée. Le meilleur exemple d’exposition artificielle brève, réside dans ce qu’on appelle les cartons. À chaque changement d’époque ou de planète, un petit texte en surimpression sur un plan large nous indique l’année en cours et le nom de cette planète. Par exemple dans les Gardiens on apprend que la scène d’intro se passe dans les années 80, puis le reste 26 ans plus tard. On fait notamment connaissance avec la planète Morag puis la planète Xandor. C’est très court, efficace, basique, simple.

© The Walt Disney Company France

Beaucoup de films ont recours aux cartons lorsqu’ils changent de ville, afin de situer l’action, ou au début du film comme star wars, pour nous introduire le contexte, ou encore à la fin du film comme les biopics, pour nous dévoiler la fin de vie du protagoniste, juste avant avant le générique.

La manière artificielle la plus répandue de parachuter de l’exposition dans une fiction, j’ai oublié de la mentionner, réside tout bêtement dans l’utilisation des dialogues. Car autant les personnages peuvent nous fournir des informations clés à l’oral durant des joutes verbales ou en réponse à un mystère comme nous le disions, autant parfois l’histoire se met en pause et les personnages échangent des banalités sur leur enfance, leur rapport au monde, leur but dans la vie, alors que rien ne les y pousse. Les Gardiens de la Galaxie nous épargne cela, et présente d’ailleurs une scène où les protagonistes amenés en cellule discutent MAIS sans balancer trente-six informations. Juste ils se charrient, s’engueulent, se trollent, s’amusent, bref on s’y attache et le contenu est léger.

D’ailleurs, s’il est possible de bien comme de mal véhiculer de l’exposition à travers le dialogue, le meilleur moyen reste de faire appel à l’image plutôt qu’aux dialogues. Dans la première scène du film, le jeune garçon écoute une cassette dans son walkman. La scène suivante, vingt-six ans plus tard, un personnage vole un globe sur une planète inhabitée. Comment comprenons-nous que c’est Peter, le même personnage ? Tout simplement car on nous le montre avec le même walkman et la même cassette. Vous connaissez le fameux axiome « montrez, ne racontez pas » ? Et bien il est également valable pour l’exposition : il vaut mieux nous faire comprendre au maximum l’univers que de nous le débiter littéralement de quelque façon que ce soit, comme avec cette habile histoire de walkman.

Dans son livre The Screenwriter’s Bible, David Trottier résume très bien les choses de la façon suivante : « le scénariste doit rendre l’interne externe, et l’abstrait visuel ». L’aspect visuel d’un film nous marquant bien plus que son aspect audio, l’exposition matérialisée aura toujours davantage d’impact, surtout si nous recollons nous-même, spectateur, les informations dans notre tête.

Revenons donc aux conseils d’Yves Lavandier. Ce dramaturge français formulait une autre remarque importante : ne fournir que le strict minimum d’exposition nécessaire, et la diluer au maximum. Dans Les Gardiens de la Galaxie comme je le disais, des scènes d’action ludiques parsèment le premier acte. Si elles permettent de le faire respirer, de ne pas l’isoler du reste du film, elles s’avèrent surtout dénuée d’exposition dont nous n’aurions pas besoin.

Plein d’éléments nous seront exposés dans les actes deux et trois. Mais que doit-on savoir pour le moment ? Juste le nom des personnages, ce qu’ils veulent, et pourquoi ils le veulent, rien de plus. Cela suffit à lancer le récit, à catalyser l’incident déclencheur, et le reste ne nous importera qu’au moment des péripéties futures. Voilà encore un bon point pour cette petite réussite de l’univers Disney-Marvel.

Alors, nous avons abordé la majorité des notions structurelles liées à l’exposition, néanmoins vous vous en doutez, il existe toujours de petits tricks auxquels les scénaristes ont recours pour faire encore mieux passer la pilule.

© The Walt Disney Company France

Ma technique préférée s’intitule « le pape dans la piscine », également conseillée par le défunt Blake Snyder dans Save the cat. Ce théoricien suggère, lorsqu’une scène a recours a beaucoup d’exposition notamment à travers le dialogue, d’intégrer un élément visuel insolite afin de distraire le spectateur, comme le pape qui nage dans la piscine dans je ne sais plus quel film. Par exemple dans les Gardiens de la Galaxie, lorsque les personnages sont incarcérés et introduits oralement, on les voit faire les cons. Notamment Peter, qui fait le coup de la manivelle qui dépoile un doigt d’honneur à l’intention du corps pénitencier ; doigt d’honneur qu’il fait semblant de se surprendre à déployer. C’est visuel, c’est du troll, c’est drôle, et ça fait diversion durant sa présentation orale par un autre personnage.

Enfin, autre conseil que j’évoquais dans le troisième numéro de ce podcast dédié au film Réalité : introduire dans chaque scène d’exposition, notamment du premier acte, un personnage qui en sait aussi peu que le spectateur. Ce conseil nous vient du scénariste et désormais réalisateur Aaron Sorkin dans une masterclass diffusée sur le web, elle offre la possibilité de fournir du contexte au spectateur de façon légitime. Prenons la scène où Star-Lord se fait surprendre à dérober le globe. Les personnages ennemis lui demandent son nom et sa profession car ils ne le connaissent pas. S’ils le connaissaient, ce ne serait absolument pas crédible qu’ils disent quelque chose comme « Salut Star-Lord, le fameux ravageur, comment vas-tu ? » tout simplement car personne ne dit à son pote des choses que son pote sait déjà.

Ainsi, les informations sur les personnages des Gardiens de la Galaxie nous sont souvent fournies au moment où les uns rencontrent les autres, ainsi ils font autant connaissance entre eux que nous faisons connaissance avec eux, et tout est cohérent.

Dernier petit trick, au cas où un personnage évoque oralement des informations nécessaires à la compréhension de l’histoire dont son interlocuteur a déjà connaissance : l’interlocuteur peut le couper et terminer la phrase à sa place. Comme ça l’information nous est quand même véhiculée, mais en même temps cela dépasse car admet le problème comme quoi les personnages parlent d’un truc qu’ils sont sensés déjà savoir.

Pour conclure d’une manière générale, plus une œuvre présente un univers riche, plus elle aura fatalement recours à de l’exposition, et donc plus cette dernière devra être diversifiée, diluée, concrétisée, condensée, maquillée, dramatisée ou encore soutirée.

© The Walt Disney Company France

Fondu au noir pour ce 10ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il aura satisfait votre curiosité !

Retrouvez tous les liens du podcast sur ccrpodcast.fr, dont Facebook, Insta’, tout ça, mais encore et surtout iTunes : pour ce-dernier je vous invite à laisser 5 étoiles et un commentaire — c’est très im-por-tant pour le référencement du podcast, podcast dont l’habillage musical était signé Rémi Lesueur je le rappelle, et le déca-remercie.

Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, et vous donne donc rendez-vous donc dans 2 semaines, pour la 11ème séance. Tchao !