Analyse du scénario d’Incassable : l’arc transformationnel

Baptiste Rambaud
Nov 17 · 21 min read

CINÉMA — Analysons le scénario du film Incassable (2000) : comment son protagoniste évolue-t-il ? Quel est son character arc ?

Pas besoin qu’un personnage passe du statut d’esclave au statut de maître du monde, pour donner au spectateur un sentiment de changement puissant et signifiant.

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, Apple Podcasts, Soundcloud, Spotify et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 45ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur deux. Aujourd’hui, l’eau sera notre Kryptonite avec le thriller fantastique américain Incassable, écrit et réalisé par M. Night Shyamalan, sorti en décembre 2000 en salles. Ce sera l’occasion pour nous de définir ce que les narrateurs appellent arc transformationnel, évolution de personnage ou encore character arc.


lijah Price souffre depuis sa naissance d’une forme d’ostéogenèse : s’il reçoit le moindre choc, ses os cassent comme des brindilles. Depuis son enfance, il n’a de cesse d’admirer les super-héros, des personnages qui sont tout l’opposé de lui-même. Propriétaire d’un magasin spécialisé dans les bandes-dessinées, il épluche pendant son temps libre les vieux articles de journaux à la recherche des plus grands désastres qui ont frappé les Etats-Unis. Il se met alors en quête d’éventuels survivants, mais y parvient rarement.

Au même moment, un terrible accident ferroviaire fait 131 morts. Un seul des passagers en sort indemne : David Dunn.

Au risque de briser des plot twists : attention spoilers.

Je sais ce que les plus attentifs d’entre vous se disent. « L’arc transformationnel, on en a déjà parlé ». Et bien oui, comme on le disait dans l’épisode consacré à Million Dollar Baby, la structure C’EST l’évolution du personnage, intrigue et histoire sont profondément soudés ; comme dirait Syd Field dans son livre Screenplay, soit le personnage fait avancer l’intrigue, soit l’intrigue fait avancer le personnage. Et du coup, quand je citais les nombreuses étapes identifiables d’une structure dramatique, dans l’épisode de Comment c’est raconté dédié à Zootopia, je citais les nombreuses étapes potentielles de l’évolution d’un personnage.

Alors oui, c’est vrai. On a ainsi déjà beaucoup parlé de character arc, des moments qui peuvent le composer. Mais du coup, de façon très locale. J’aimerais, cette fois, si vous me le permettez, m’intéresser à cette notion essentielle, mais dans un cadre un peu plus général.

LES PERSONNAGES DOIVENT-ILS ÉVOLUER ?

Déjà, commençons avec l’éternelle question : l’évolution du protagoniste est-elle absolument nécessaire, pour qu’un récit soit captivant ? Le personnage doit-il impérativement changer d’une façon ou d’une autre, en bien ou en mal ?

Blake Snyder, dans son incontournable best seller Save The Cat, est de cet avis. Plus encore, pour lui, TOUS les personnages doivent évoluer — à l’exception peut-être du méchant, histoire de montrer que ceux qui ne changent pas méritent une triste issue. À vrai dire, c’est à peu près ce qui se passe dans Incassable. Le héros David Dunn, incarné par Bruce Willis, prend petit à petit conscience de son pouvoir et le met à profit d’une noble cause, tandis que son fils Joseph est lui aussi de plus en plus convaincu que son père est un super héros invincible, jusqu’à pointer une arme dans sa direction, et enfin sans compter Audrey Dunn, la femme de David, incarnée par Robin Wright, qui lâche prise dans sa relation et en arrive à demander à son mari de tout reprendre à zéro, quand bien même il l’aurait trompée, après une longue période de froid conjugal. Seul Elijah, l’antagoniste incarné par Samuel Lee Jackson, demeure le même. Du début à la fin, il est convaincu que David représente une forme d’élu que le destin a appelé à devenir justicier, et il ne changera pas de point de vue là dessus. Donc effectivement, si cela ne prouve bien sûr rien, Incassable suit cette logique comme quoi tous les gentils évoluent et seul le méchant n’évolue pas.

Encore plus catégorique, David Mamet explique implicitement que TOUS les personnages doivent changer, dans son livre On Directing Film. « Il est impossible de rendre un personnage intéressant en général », écrit-il, « l’histoire n’est prenante que lorsqu’on trouve la progression du personnage prenante ». Autrement dit, la caractérisation des personnages c’est bien beau, mais cela n’a aucun forme d’intérêt tant que cette caractérisation n’est pas dynamique, n’est pas mise à l’épreuve et ainsi contrainte d’évoluer. Dans ce cas, si on suit la logique de ce dramaturge, il est impossible que le personnage d’Elijah soit intéressant, vu qu’il n’évolue pas. Pourtant, et ce n’est que mon avis, il s’agit probablement du personnage le plus intéressant du film. Mmh.

D’autres dramaturges plus mesurés, à l’instar de Syd Field dans son livre sus-nommé, avancent que non, l’évolution de personnages n’est pas impérative. Elle est seulement conseillée, mais ne s’adapte pas à tous les récits, ni à tous les personnages. Nous parlions d’OSS 117 dernièrement, bon bah le personnage reste le même inculte sexiste et raciste au fil des films, et pourtant, il est le personnage principal — je ne suis même pas sûr que les personnages qui l’entourent changent non plus. D’ailleurs, dans la plupart des comédies, les protagonistes finissent aussi inconscients de leur bêtise qu’ils l’étaient au début. Donc, sans chercher plus loin, je dirais que l’arc transformationnel n’est pas essentiel à l’appréciation d’une histoire. Après tout, ne retrouve-t-on pas les personnages de la bande dessinée Astérix dans le même état à chaque nouvel album ? Bah si.

© Gaumont Buena Vista International (GBVI)

Ainsi, pour revenir à ce que remarquait David Mamet, oui, je suis d’accord que la simple caractérisation ne rend pas un personnage intéressant, mais ce n’est pas sa progression non plus, qui garantit notre intérêt. Elle y contribue, mais elle ne garantit rien. Je souscris plutôt aux propos de Noé Debré dans un épisode de l’émission Secrets de Scénaristes, comme quoi un film est aussi intéressant que la nature de la relation entre ses personnages. J’ai ainsi dédié tout un épisode du podcast à cette importance du relationnel, lorsque j’analysais Terminator 2, c’est CELA, qui importe finalement, bien plus que de savoir si des personnages évoluent. D’ailleurs, si Elijah est aussi passionnant dans Incassable, c’est pour l’influence insidieuse qu’il a sur David, sur Audrey et sur leur enfant, en les harcelant presque afin de conformer David au destin qu’il estime lui deviner.

Pour finir sur cette question de l’importance de l’arc transformationnel, j’apprécie la façon dont K. M. Weiland résume les chose dans son livre Creating Character Arcs : s’il y a une évolution d’un personnage, il y a une histoire, tandis que s’il n’y en a pas, il n’y a qu’une situation — et non une histoire. Il est vrai que l’histoire inspire l’idée d’une progression d’une dynamique — or, rappelons-le, la dynamique de l’intrigue est liée à l’évolution du personnage — tandis que la notion de situation exprime une forme de statisme. Loin de moi l’envie de hiérarchiser les scénarios, de dire que certains sont plus nobles en leur réservant la qualification d’histoire, tout en rabaissant les autres en les limitant à la qualification de situation — même si Weiland avait peut-être cela en tête. Un film peut être, rappelons le, absolument génial tout en exposant de simples situations, et je préfère même cela à un film qui s’impose un arc transformationnel auquel je ne crois pas.

ÉVOLUER… LE FRUIT D’UNE VOLONTÉ, D’UN CHOIX ?

Question suivante : l’arc d’un personnage est-il forcément le fait de sa volonté ? Un personnage évolue-t-il parce qu’il cherche à faire ou à atteindre ou à devenir quelque chose ? En d’autres termes, doit-il être actif ? Là encore, si on écoute l’avis de Blake Snyder, on en conclue que oui — et c’est même pour lui une des principales raisons pour lesquelles un scénario peut être défectueux, d’avoir un personnage non proactif.

Et bien personnellement, de même qu’un protagoniste n’a pas à être actif pour qu’une histoire soit cool, comme je le disais dans l’épisode de Comment c’est raconté dédié à Eyes Wide Shut, il n’a pas non plus à être actif pour évoluer.

Mais, me répondrez-vous, comment un personnage passif peut-il évoluer, puisque par définition il ne fait rien ? Regardez Incassable. David est un personnage déprimé, mal dans son couple, apathique, absolument pas épanoui. Il mène sa petite vie d’agent de sécurité pour un stade universitaire de foot U.S., et pourtant, sans rien chercher de particulier, il se questionne sur ses capacités et sa santé, puis évolue. Pourquoi ? Parce qu’il existe quelque chose entre le statut d’actif et le statut de passif, il existe celui de réactif. C’est parce qu’Elijah questionne frénétiquement David sur son état de santé, sur son mal-être dans la vie, sur son identité, sur son intuition magique, que David enquête sur les limites de sa force, sur celles de son intuition quant-à la dangerosité d’un inconnu, sur celle de sa santé, et se met en chemin vers sa nouvelle vocation, celle de justicier. Ici, David n’est pas actif, il voulait simplement vivre sa vie à la base, non, il est réactif, il réagit aux paroles pressantes d’Elijah, le passionné de comics aux os de verre.

Toujours dans Creating Character Arcs, K. M. Weiland vante ainsi l’archétype bien pratique du personnage « impactant ». Ce personnage s’oppose généralement au héros dans sa vision des choses, il provoque l’envie d’évoluer, donne le pouvoir et la force de le faire. Voila, l’intérêt d’Elijah pour David et sa famille. De fait, le protagoniste qui évoluera peut parfaitement être à la base un monsieur tout le monde sans grande ambition. Dans Fight Club, c’est Brad Pitt, qui fait naître chez Edward Norton le besoin de quitter son confort consumériste. Dans De Rouille et d’Os, c’est Marion Cotillard qui contraint Matthias Schoenaerts à se responsabiliser. Weiland précise que souvent, le personnage impactant n’évolue pas, et peut même se révéler être l’ennemi du héros dans le dernier acte ou lors d’un twist final. Et devinez ce qu’apprend David à la fin d’Incassable, une fois son arc transformationnel complété ? Qu’Elijah est un fou dangereux qui a provoqué des centaines de morts.

Bref, un personnage peut évoluer sans nécessairement être actif ou animé par de grands projets, on peut également lui forcer un peu la main au moyen d’une rencontre opportune — et c’est d’ailleurs, à mon humble avis, le moteur de changement le plus commun, y compris dans la réalité.

Vous l’aurez remarqué, j’emploie différents termes depuis tout à l’heure, pour renvoyer au character arc. Je parle d’évolution, de changement, de progression… C’est la même chose, tout ça ? N’y a-t-il, pour un personnage, qu’une seule façon d’évoluer ?

ARC POSITIF, ARC NÉGATIF ET… ARC PLAT !

Bon déjà, vous le devinez, il y a l’arc positif, et l’arc négatif, c’est à dire d’une part les personnages qui progressent comme Toni Montana dans la première partie de Scarface, et d’autre part les personnages qui régressent, comme Toni Montana dans la deuxième partie de Scarface.

© Gaumont Buena Vista International (GBVI)

À ces deux arc s’ajoute ensuite l’arc plat, tel que le théorise (là encore) K.M. Weiland ; nous en parlions dans le premier épisode du podcast. Alors non, l’arc plat ce n’est pas exactement pareil que l’absence totale d’arc. C’est une forme d’arc indirect. Dans ce cas de figure, le personnage en question n’évolue pas, mais provoque l’évolution positive ou négative des autres personnages. Finalement, l’arc plat, c’est l’arc du personnage impactant, donc l’arc d’Elijah dans Incassable. Mais on ne le trouve pas que chez des personnages secondaires ! Les personnages principaux monolithiques tels que James Bond, Ethan Hunt ou John McClane contraignent leurs adversaires et interlocuteurs à s’adapter, tandis qu’eux restent droits dans leurs bottes, et dans leurs convictions. Ils ont un arc plat.

Mais quand je parle des différentes façons de changer, je ne voulais pas forcément faire référence aux notions d’arc positif, plat et négatif. Je m’intéresse surtout à la nature du changement. N’y a-t-il qu’un aspect sur lequel un personnage peut changer ? N’y a-t-il qu’une façon de changer ? Les dramaturges se sont posé la question.

LES DIFFÉRENTES NATURES DE L’ÉVOLUTION D’UN PERSONNAGE

Dans son ouvrage Comment écrire un film en 21 jours, Viki King remarque par exemple qu’un personnage ne change pas. On ne peut pas littéralement « changer ». Non, on grandit. En effet, développe-t-elle, changer, c’est passer fondamentalement d’une personnalité à une autre, or, ce qui se passe en général, est que notre personnalité évolue, et non qu’elle change. Elle s’enrichit, se modifie, se précise, s’intensifie, se nuance, mais on ne l’abandonne pas pour une autre. Dans Incassable, David demeure un personnage impassible, réfléchi, en retrait et responsable, quand bien même son visage s’éclaircit quand sa vocation refoulée de justicier s’est concrétisée. Bon après, je ne parlerais pas forcément de « grandir » puisque David gagne moins en maturité qu’en lucidité. Il ne devient pas plus adulte, il comprend simplement qui il est.

King précise qu’on n’emploie pas pour rien le mot changer, au lieu de grandir. C’est parce qu’il nous fait peur. On identifie certains de nos traits de caractère comme notre identité, et craignons qu’un ami ne nous reproche : « et bah, t’as changé, toi… ». Comment ça changé ? Je ne suis plus moi ? J’ai perdu ma personnalité ? Alors oui, le comportement de plein de gens peut radicalement changer mais bien souvent, dans le fond, la personnalité est restée la même. Et puis de toute façon, un personnage qui change du tout au tout aura du mal à convaincre un spectateur, quand bien même cela arrive réellement dans le vrai monde. Bref ! Un personnage ne change pas, il grandit, propose Viki King. Mais, concernant David, aucune des deux définitions ne convient à son arc. Poursuivons.

Dans The Art of Character, David Corbett propose à travers une métaphore routière, qu’un personnage qui grandit accélère, tandis qu’un qui se transforme tourne. Dans le drame social Ava de Léa Mysius, et dans les blockbusters Kick-Ass ou Wanted, un protagoniste accélère lorsqu’il gagne en maturité, autrement dit il gagne en pouvoir et donc en efficacité. Tandis que dans Black Swan ou Dogman ou Shining, le protagoniste dérive de son comportement initial vers un autre, de la docilité vers la furie ou la folie, comme s’il donnait la parole à une partie de lui jusqu’ici endormie, même si bien présente. On peut alors dire qu’il se transforme car il tourne, il change de direction. Cette laborieuse dichotomie me convient déjà mieux, pour décrire David dans Incassable. Il ne grandit pas, il se transforme. Il était un M. tout le monde sans histoire, passif et tranquille ; il devient un justicier, actif et aux aguets — quand bien même cela se passe dans le secret, sans que sa femme Audrey n’en sache rien.

Mais… on n’y est pas encore. Je ne résumerais pas le parcours de David comme une simple transformation. Cela n’intervient que dans les 20 dernières minutes du film.

Je m’en remets alors aux paroles de Jean-Marie Roth, dans son manuel L’Écriture de Scénarios : il ne faut pas confondre un personnage qui se transforme, avec un personnage qui se découvre. Voila ! On y est. Voila ce que fait David dans l’essentiel d’Incassable, ce que fait Bruce dans Batman Begins, ce que fait Justine dans Grave, ce que fait Sam dans Moon : ils se découvrent. David cerne sa vocation, ses capacités, son identité, il cerne comment il peut contribuer à la société, il trouve enfin sa place dans le monde : protéger et secourir ses semblables.

Entendu. Donc quand un personnage évolue il peut grandir, se transformer, ou se découvrir. Cool. Et donc ? Quel intérêt à définir tout ça ? À première vue pas grand chose, mais on va y revenir.

© Gaumont Buena Vista International (GBVI)

LES DEUX GRANDES ÉTAPES DU CHARACTER ARC

Point suivant : comment un arc transformationnel s’orchestre-t-il ? Je ne veux pas dire sur le plan local, hein — pour rappel je ne parle pas des étapes particulières qu’il peut traverser — je veux dire sur le plan général.

John Truby prévient, dans L’Anatomie du Scénario, les scénaristes qu’une erreur de débutant consiste à décrire un personnage sous plein de traits différents, et de le faire évoluer d’un coup, soudainement, à la fin du film. Eh oui. Pour qu’un character arc soit convaincant, il doit être construit progressivement, il doit être amené. Il y a une gamme de petits changements qui mènent finalement à un plus grand changement. Et tout cela se fait d’après un processus particulier.

Ainsi, toujours dans son livre, Viki King explique que la première partie d’une histoire consiste à l’acceptation, tandis que la deuxième partie consiste au grandissement. D’abord le personnage évolue dans sa tête, puis il évolue dans son comportement. John Yorke emploie une formule semblable dans son livre Into the Woods : d’abord le personnage découvre une vérité, puis il l’assimile.

Voilà, pourquoi il était important de définir la nature d’une évolution. Un personnage dont le changement de comportement est crédible — qu’il grandisse ou qu’il se transforme — passe forcément par une longue étape de découverte de lui-même. La réciproque n’est pas toujours vraie, parfois il n’y a QUE la prise de conscience — comme dans le film Grave que je citais à l’instant — mais si le personnage modifie son comportement en profondeur, on ne peut pas échapper à l’étape préliminaire d’acceptation d’une vérité. Je parlais de Black Swan, de Dogman et de Shining concernant la dynamique de transformation, et bien c’est respectivement la prise de conscience d’une incapacité à incarner un personnage sombre, la prise de conscience de l’incapacité à affronter plus grand que soit, et la prise de conscience de l’incapacité à écrire, qui poussent les trois protagonistes à évoluer. Ils n’évoluent pas par magie. Ils ne sont pas forcément maîtres de leur évolution, mais ils sont actif dans leur lâcher-prise, de leur ouverture au changement.

Dans Incassable, Bruce Willis finit par reconnaitre son invulnérabilité, par reconnaitre que son accident de jeunesse était un mensonge afin d’interrompre sa carrière de footballer et de séduire sa future femme, par reconnaitre qu’il a un don de clairvoyance lorsqu’il heurte une personne potentiellement menaçante, et par reconnaitre que l’eau est sa seule véritable faiblesse. À partir de là, il décroche son téléphone et demande à Elijah ce qu’il doit faire. Autrement dit, après une heure quinze de prise de conscience, David se demande enfin comment agir conformément à sa véritable vocation.

Alors détaillons. D’abord savoir, ensuite agir. Commençons par le « savoir ».

ÉTAPE 1 : APPRENDRE ET DIGÉRER UNE VÉRITÉ

Dans son livre Invisible Ink, Brian McDonald remarque qu’un personnage sait presque toujours ce qu’il veut, mais rarement ce dont il a besoin. Être clairvoyant à son propre sujet, on en parlait au sujet de Watchmen, est infiniment rare et compliqué. Notre cher David est mal dans sa peau, mal dans son couple, et la seule solution qu’il avait trouvé à cela, au début du film de Shyamalan, était de fuir travailler à New York. Donc s’éloigner de Philadelphie, de son contexte actuel, voire de sa famille. Ce qu’il veut, au début, c’est ça, c’est fuir. C’est la seule solution qu’il trouve, changer d’air, pour faire finalement le même travail d’agent de sécurité.

Ce qui est intéressant par ailleurs, observe David Trottier dans sa Screenwriter’s Bible, est que chaque personnage a un point de vue sur lui-même. J’explorais la question du point de vue dans le podcast au sujet du deuxième opus de la dernière trilogie La Planète des Singes, et bien un personnage ne le dirige pas que vers une situation ou vers les autres. Il croit aussi quelque chose à son propre sujet. Et souvent, bien sûr, il se trompe. Dans Incassable, quand Joseph dit à son père David qu’il pourrait battre le père d’un de ses camarades sans problèmes, David nie. Non, de son point de vue, il n’est pas quelqu’un de puissant, de musclé, de performant, de solide. Il ne peut pas se concevoir comme son fils et Elijah aimeraient qu’il se conçoive — et cela rend la prise de conscience encore plus ardue.

Ainsi, remarque Viki King dans son livre, avant de grandir, un personnage dénie, il s’énerve, il désespère, bref : il se défend contre le changement.

David insiste longuement auprès de sa femme pour qu’elle se souvienne d’un jour où il est tombé malade. Il ne peut pas entendre qu’elle ne s’en souvienne pas. Quand, face à Elijah, Joseph rappelle à son père David l’accident de voiture de sa jeunesse — rappelons qu’il s’agit d’un mensonge — David saute sur l’occasion pour affirmer à Elijah qu’effectivement, il a bien déjà été blessé. Une belle preuve de déni, comprend-on plus tard. Quand le protagoniste apprend qu’il avait vu juste, au moment où il pressentait un flingue argenté avec une cross noire dans la poche d’un supporter, il minimise l’intuition en disant juste que la plupart des flingues sont gris avec une crosse noire. En gros, David n’est pas prêt à entendre qu’il puisse être particulier, qu’il puisse être doté de capacités surhumaines — et j’ai envie de dire, qui ne le serait pas…

Donc la simple assimilation d’une vérité est compliquée pour le personnage sujet à l’évolution, il faut beaucoup de temps et de persuasion de la part du personnage impactant, pour que le protagoniste ouvre une brèche dans son propre esprit.

Tout ce que veut le protagoniste dans la première partie de son arc, explique Craig Mazin dans l’épisode 403 du podcast Scripnotes, c’est revenir à sa vie d’avant. David en arrive à demander à Elijah de sortir de sa vie, de ne plus contacter ni lui ni son gosse ni sa femme. Si triste était son quotidien, il le préférait à cette tortueuse remise en question. Le personnage est alors, remarque King, plus occupé à chercher une solution qu’à véritablement définir le problème.

Et puis, au bout d’un moment, le personnage accepte. Nous en avons parlé dans l’épisode du podcast dédié à Million Dollar Baby, l’acceptation n’est pas une mince affaire. À ce stade, même si le personnage n’a pas encore agit conformément à ses nouvelles convictions, il a tout même enfin évolué. David Trottier avance même que le personnage grandit au moment où il change de point de vue, que c’est suffisant.

LE CYCLE DE LA PRISE DE CONSCIENCE

Ici, je serais tenté de dire que le protagoniste David a complété ce qu’un de mes profs appelait le cycle de la prise de conscience : d’abord, il ne sait pas qu’il ne sait pas. Puis, il sait qu’il ne sait pas. Ensuite, il ne sait pas qu’il sait. Et finalement, il sait qu’il sait.

© Gaumont Buena Vista International (GBVI)

C’est le bordel, je reprends. D’abord, David envoie chier Elijah, lors de la première rencontre, quand ce dernier lui expose sa thèse du surhomme pour compenser l’homme de verre ; David craint qu’Elijah ne soit qu’un charlatan venu lui soutirer son numéro carte bleue. Là, clairement, David refuse l’appel à évoluer, à se comprendre, il ne sait pas qu’il ne sait pas. Mais il se questionne. Alors que sa vie conjugale est toujours au point mort, il sonde son passé en quête de blessures. Là, il sait que quelque chose lui échappe, il sait qu’il ne sait pas. Et puis, sans s’en rendre compte, voila David en chemin vers la vérité. Il pousse des poids de plus en plus importants au développé-couché, il pressent d’autres potentiels criminels dans les couloirs du stade qu’il surveille. À ce moment donné, David a compris qu’il était différent, il le sait — mais il ne se l’avoue pas encore ! Il nie effectivement auprès de son fils — quand il le récupère à l’école après une bagarre — être quelqu’un de fort. Il ne sait pas qu’il sait. Enfin, le héros finit par accepter sa situation, par reconnaitre son mensonge au sujet de son accident de jeunesse, quand il se rend dans une casse pour voiture accidentées, et décroche son téléphone pour demander à Elijah quoi faire. Cette fois, David sait qu’il sait. Il a complété le cycle de la prise de conscience.

Voila pour l’acceptation d’une vérité — à laquelle Incassable accorde les trois quarts de sa durée — passons maintenant à l’assimilation de cette vérité.

ÉTAPE 2 : INCARNER CETTE VÉRITÉ, À TRAVERS L’ACTION

Dans Inside Story, Dara Marks explique que l’évolution du personnage requiert de l’épuisement. Il ne suffit pas d’avoir conscience, il faut traverser une situation suffisamment déplaisante.

Bah oui. À titre personnel, je suis arachnophobe. Quand on m’explique que la plupart des araignées ne font aucun mal, je peux accepter cette vérité. Ça n’empêche que, si je vois une araignée au plafond quand je me couche, bah je ne vais pas m’endormir aussi facilement. La théorie c’est une chose, la pratique c’en est une autre…

Quand David appelle Elijah pour savoir quoi faire de son pouvoir, Elijah l’invite simplement à aller où sont les gens, les choses viendront d’elles mêmes. Il précise ensuite que c’est normal d’avoir peur. Elijah sait que la prise de conscience n’est pas suffisante, et prend soin de préparer David à son destin.

Une fois en place dans une gare, David tend les bras et reste attentif à ses intuitions. Il pressent alors plusieurs malfaiteurs. D’abord, une femme qui vient de voler des bijoux. David n’intervient pas. Puis un homme qui a éclaté une bouteille sur une personne noire dans la rue en lançant des insultes racistes. David n’intervient toujours pas. Il est choqué, tétanisé, mais il demeure immobile. Ensuite, un homme qui a violé une femme inconsciente. Et là, il faut agir, non ? Ce n’est pas assez grave ?! Et bien, ce n’est pas que ce n’est pas assez grave, David est juste toujours paralysé, il n’arrive pas à intervenir, à interpeller les coupables. Sa nouvelle tâche lui demande un courage énorme. Comme le formule Viki King, d’abord on fait tout pour grandir et puis, quand on commence à grandir, on fait tout pour arrêter. Bon, pour le coup, certains personnages renoncent bien plus vite et expressément que David dans Incassable, n’empêche que ce dernier peine momentanément à assumer sa décision.

Et puis… David pressent un quatrième coupable, un meurtrier cette fois, carrément. Il prend son courage à deux mains et le suit dans la rue, jusque dans la maison où le criminel a séquestré la femme, les filles, et tué le mari. David les sauve une à une et… se fait surprendre par le tueur. Voila notre héros frappé, et projeté dehors, dans la piscine — sa Kryptonite, pour rappel, puisque l’eau le renvoie à un traumatisme d’enfance où il a failli se noyer. Ce triste retournement de situation rappelle la méthode décrite par l’écrivain Vladimir Nabokov : d’abord on fait monter un personnage à un arbre, puis on lui jette des pierres à la tronche. Ah donc David a assimilé une vérité ? Ah donc il a eu le courage de la mettre en pratique ? Bah prends ça. Tiens. Ton pire cauchemar, ta grande faiblesse, te voila immergé dedans. Dara Marks disait qu’il faut de l’épuisement ? David est servi. Une fois sorti d’affaire grâce à un coup de main des victimes qu’il a sauvées, voila le protagoniste plus affaibli que jamais. Il s’est relevé du pire. Il y a survécu. Retourner au combat malgré ce qu’il vient de subir prouvera une fois pour toute sa nouvelle conviction. Et heureusement, c’est ce qu’il fait. David rentre dans la maison, et étrangle péniblement le tueur.

Cette fois, l’arc transformationnel est complété. Craig Mazin résume magnifiquement la chose dans l’épisode de Scriptnotes que j’évoquais : le personnage est passé de l’ignorance d’une vérité, à l’incarnation de cette vérité à travers l’action. Il ignorait être destiné à sauver son prochain. Il l’a su. Il a essayé. Et il a sauvé son prochain. De l’ignorance, à l’incarnation d’une vérité par l’action. Dans l’Anatomie du Scénario, John Truby évoque différentes évolutions possibles : d’enfant à adulte, d’adulte à leader, de cynique à participant, etc. Et bien c’est seulement ici, au bout du périple, que cette évolution s’opère concrètement. Mais comme nous le disions plus tôt, elle ne peut pas sortir de nul part.

Le storytelling, conclue John Yorke dans Into the Woods, c’est la dramatisation du processus d’apprentissage — nous l’évoquions dans le podcast au sujet de La La Land.

GARE À L’AMPLEUR DE L’ARC TRANSFORMATIONNEL !

Allez, petit aparté avant de vous quitter, encore un peu de patience ! Comment proposer une évolution crédible du personnage ? Certains films passent des plombes à faire accepter des choses toutes bêtes au protagoniste et on y croit, d’autres films les font énormément progresser en un éclair et on y croit aussi, mais des fois dans le premier cas on s’ennuie, et dans le second cas on perd notre empathie pour le personnage.

Truby explique qu’un personnage qui répond à un « petit » besoin n’est pas très intéressant — comme moi tout à l’heure avec mon histoire d’arachnophobie. Et, à l’inverse, un personnage qui répond à un énorme besoin parait invraisemblable. Tout réside alors, nous dit-il, dans la capacité du scénariste à établir l’importance de l’arc, et les étapes successives qui le composent. Accepter d’être un sur-homme, dans un monde rationnel, demande énormément de temps. Dans la plupart des films de super héros, cela se fait assez vite, par ellipses, et du coup on perd notre empathie pour le personnage, on s’amuse de ses péripéties peut-être, mais on ne se met plus à sa place. De mon point de vue, la prouesse du film Incassable a été, notamment en prenant le temps nécessaire pour faire naître chez son personnage une vérité, de garder l’empathie du spectateur pour un personnage pourtant surréaliste. Son cheminement semble crédible.

© Gaumont Buena Vista International (GBVI)

Fondu au noir pour ce 45ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il vous a intéressé !

Retrouvez tous les liens du podcast sur ccrpodcast.fr, dont Facebook, Insta’, Spotify, tout ça, mais encore et surtout Apple Podcasts : pour ce-dernier je vous invite à laisser 5 étoiles et un commentaire — c’est très im-por-tant pour le référencement du podcast, podcast dont l’habillage musical était signé Rémi Lesueur je le rappelle, et le pentatetraconta-remercie.

Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, content de vous retrouver, et rendez-vous dans deux semaines pour la 46e séance. Tchao !

Comment c’est raconté ?

Restranscriptions du podcast d’analyse de scénarios.

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