Analyse du scénario d’Old Boy : réinventer l’enquête

CINÉMA — Analysons le scénario du film Old Boy (2004) : comment réinvente-t-il les codes du film d’enquête ?

Sur quelles fondations une histoire d’enquête repose-t-elle généralement ?

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, Apple Podcasts, Soundcloud, Spotify et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 25ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur deux. Aujourd’hui, sortons les marteaux pour décortiquer le thriller sud-coréen Old Boy, écrit par Hwang Jo-yun, Park Chan-wook, Lim Chun-hyeong et Lim Joon-hyung, d’après une histoire de Garon Tsuchiya, réalisé par Park Chan-wook, et sorti en septembre 2004 au cinéma. Nous y constaterons quelles entorses à quelles conventions d’écriture ont contribué à sublimer le scénario de cet incontournable film.


À la fin des années 80, Oh Dae-Soo, père de famille sans histoire, est enlevé un jour devant chez lui. Séquestré pendant plusieurs années dans une cellule privée, son seul lien avec l’extérieur est une télévision. Par le biais de cette télévision, il apprend le meurtre de sa femme, meurtre dont il est le principal suspect.

Au désespoir d’être séquestré sans raison apparente succède alors chez le héros une rage intérieure vengeresse qui lui permet de survivre.

Oh Dae-Soo est relâché 15 ans plus tard, toujours sans explication. Il est alors contacté par celui qui semble être le responsable de ses malheurs, qui lui propose de découvrir qui l’a enlevé et pourquoi. Le cauchemar continue pour le héros.

Jamais l’avertissement suivant n’aura été aussi approprié : Attention spoilers.

Si en général je parcours différentes lectures pour étudier un sujet, je m’en remettrai aujourd’hui au seul manuel de Vincent Robert, intitulé En Quête d’Émotions. L’auteur y dévoile les rouages des séries d’enquêtes criminelles dont la télévision raffole. Ces rouages, comme nous allons le voir, ne sont pas forcément le propre des fictions de 52 minutes diffusées en prime sur les chaînes de la TNT, nous les retrouvons aussi dans la plupart des oeuvres d’enquête, et c’est le cas avec Old Boy.

QUI A TUÉ ET POURQUOI ?

Dans une enquête, nous dit l’auteur, tout part de la fameuse double-question centrale : qui a tué et pourquoi ? Le spectateur constate un meurtre, il s’emploiera alors, aux côtés des protagonistes, à découvrir quelle personne a commis ce meurtre, et pour quelle raison. Dans Old Boy, il n’est pas question de meurtre mais de séquestration. La question reste entière, puisque l’enquête explore les mêmes problématiques du “qui” et du “pourquoi”. Cela figure dès le synopsis officiel que j’ai énoncé juste avant la bande annonce, et cette question s’avère même formulée littéralement par Lee Woo-Jin, le méchant de l’histoire, lorsqu’il s’adresse à Oh Dae-Soo, le gentil de l’histoire, lors de leur premier face-à-face : « vous savez que vous devez le découvrir seul, qui et ensuite pourquoi ». Qui a séquestré Oh Dae-Soo pendant 15 ans et pourquoi ?

Cela nous mène à un autre fondement d’une enquête criminelle, présenté par Vincent Robert : il s’agit avant tout de l’histoire d’un crime, et non de son élucidation. Une enquête criminelle ne nous raconte pas tant les péripéties des enquêteurs sur la piste du meurtrier, que les tenants et aboutissants du crime que ce dernier a commis : quel contexte, quel mode opératoire, quel mobile, quel facteur déclencheur, etc. En ce sens, voir un film d’enquête, c’est vivre une histoire passée, et non présente.

En à peine deux séquences, la victime d’Old Boy se retrouve séquestrée. Les scènes qui suivront enquêteront sur tous les événements qui ont précédé cette séquestration, qui l’ont conditionnée. Ou formulé autrement le futur d’un événement se plonge dans le passé de ce même événement.

LE MOBILE

Une fois les bases les plus élémentaires posées, l’ouvrage En Quête d’Émotions nous détaille le moteur central d’un récit d’enquête : le mobile. Car, soyons honnêtes, la motivation du tueur nous intéresse souvent davantage que le tueur lui-même. Qu’est-ce qui peut pousser un individu à en séquestrer un autre pendant quinze ans ? Pour le coup, il n’existe pas 36 000 mobiles possibles, ce n’est pas l’élément sur lequel un scénario jouera pour être original. Vincent Robert dénombre ainsi sept grandes familles de mobiles : la passion, la vengeance, l’autodéfense, le profit, la politique, l’accident et enfin la folie ; ces deux dernières familles étant plus conjoncturelles que personnelles. Le mobile de Lee Woo-Jin dans Old Boy est la vengeance. Il veut se venger d’Oh Dae-Soo, car ce dernier l’a surpris au lycée en pleine situation incestueuse avec sa soeur, et s’est empressé sous le choc de divulguer la chose, ayant mené la soeur de Lee Woo-Jin à se suicider sous ses yeux.

Ce n’est pas pour rien qu’Old Boy est présenté comme un film de vengeance, et non un film d’enquête. Le mobile est ce qui constitue l’histoire, car il s’agit de la dynamique humaine primaire que l’on retrouve au coeur d’un récit d’enquête. Quand le mobile est la vengeance, alors le spectateur reçoit une histoire de vengeance. Et pour cause, nous dit le dramaturge, un récit d’enquête vise à ramener à l’écran la terrible et douloureuse humanité qui sous-tend chaque crime.

Mais le cas d’Old Boy est plutôt particulier. Ce n’est pas seulement une histoire de vengeance, mais une histoire de double-vengeance. La vengeance mystérieuse et centrale dont nous venons de parler, et la vengeance qui en découle, celle d’Oh Dae-Soo à l’encontre de son ravisseur. Tandis que dans un film « classique » d’enquête, les policiers sont extérieurs au crime, ils n’ont pas à se venger du tueur.

Cela nous mène à une spécificité essentielle d’Old Boy, différenciant cette oeuvre de de la majeure partie des narrations de ce genre : Oh Dae-Soo enquête sur un crime subi par Oh Dae-Soo.

© Bac Films

LA VICTIME E(S)T L’ENQUÊTEUR

En général, nous dit Vincent Robert, un scénario d’enquête présente un personnage central et un protagoniste distincts. Le personnage central est celui ou celle au coeur de l’histoire, donc la victime comme nous allons en parler tout de suite. Tandis que le protagoniste est celui ou celle qui affronte le plus d’obstacles, donc l’enquêteur, qui s’emploie contre vents et marrées à démasquer le meurtrier.

Dans la plupart des types de récits, protagoniste et personnage principal sont une seule et même personne, la différenciation n’a pas donc lieu d’être. Mais concernant les narrations d’enquête criminelle, le personnage principal est ainsi la victime, et le protagoniste est ainsi l’enquêteur. Si vous prenez le thriller horrifique récent The Jane Doe Identity, deux médecins légistes passent le film à enquêter sur les circonstances d’un décès, en autopsiant le cadavre de la victime. Le cadavre est le personnage principal, nous découvrons petit-à-petit son histoire à travers les découvertes de l’autopsie, tandis que les légistes sont les protagonistes, ils se torturent l’esprit à comprendre ce qui a pu causer la mort de cette victime.

Old Boy, par contre, revient à une réunion classique du protagoniste du personnage principal en un seul personnage, mais dans le cadre d’un film d’enquête. Car d’une, la victime n’est pas morte, et de deux, elle ignore qui l’a attaquée et pourquoi. Voila donc ce cher Oh Dae-Soo à la fois victime et enquêteur, à la fois central et actif, à la fois personnage principal et protagoniste. Habile.

Je reviens deux secondes sur cette histoire de victime considérée comme un personnage principal : comme un film d’enquête est l’histoire d’un crime, le récit nous fait découvrir petit à petit qui était la victime, pour que nous saisissions ensuite qui l’aura tuée et pourquoi. Ainsi, remarque Vincent Robert dans son livre, une enquête criminelle constitue en quelque sorte le biopic de la victime. Dans Old Boy, nous apprenons rétrospectivement qu’Oh Dae-Soo était dans un certain lycée, qu’il avait la langue bien pendue, qu’il était amoureux d’une certaine fille, et c’est en la suivant qu’il l’a surprise avec son frère.

Après, Old Boy n’est pas construit comme des épisodes d’une série policière. Son passé ne nous est pas exposé petit à petit tout au long de l’histoire. Il ne nous est exposé qu’à partir du milieu du film. La première partie du film consistera à retrouver et à rencontrer son ravisseur, alors que la deuxième partie verra Oh Dae-Soo contraint à comprendre au plus vite les motivations de sa séquestration, donc à enquêter sur lui-même, sinon quoi Mido, la femme qu’il aime, sera tuée par le ravisseur initial.

Enfin, pour finir avec le personnage de victime dans un film d’enquête, le spectateur sera d’autant plus ému s’il assiste à ce qu’on appelle : un destin brisé. Et pour le coup, Old Boy ne nous ménage pas sur ce plan. Oh Dae-Soo avait une femme et une enfant, avant de se faire séquestrer. Lee Woo-Jin et sa soeur étaient naïfs et joviaux, avant le suicide de cette dernière. La femme d’Oh Dae-Soo et sa fille ont perdu un père, la première a même été tuée pendant la disparition du héros. Bref, les vengeances d’Old Boy baignent dans le tragique, et nous compatissons d’autant plus avec la descente aux enfer qui se déploie sous nos yeux. « Oh, ces pauvres victimes qui avaient pourtant tout pour elles » se dit-on, impuissants.

LE CONTEXTE DU FILM

Après la question du mobile, donc du couple victime / meurtrier, vient celle du contexte, donc du « où », du « quand », du « avec qui » et compagnie. C’est ici que l’histoire se verra caractérisée, spécifiée, distinguée de celles qui empruntent le même mobile — car rappelons-le un mobile n’est en lui-même pas bien original. Le contexte va alors conférer au crime, nous dit Vincent Robert, un sujet de société. Si un ado pratique un jeu dangereu tel celui du foulard pour s’amuser avec ses amis, sa mort trouvera pour mobile l’accident, à savoir une situation qui tourne mal, voire le profit, à savoir la recherche d’une reconnaissance au sein d’un groupe d’amis. Le sujet de société qui en découlera, dû au contexte, sera celui des jeux dangereux chez les mineurs. Concernant Old Boy, nous sommes face à la thématique des tabous, et plus spécifiquement celle de l’inceste. Le contexte du crime nous amène à constater la part de honte, de haine, d’incompréhension, de violence, de trauma que peut provoquer un comportement incestueux. Et le film dépeint d’autant plus efficacement cette situation, qu’il nous la fait vivre à notre insu, quand nous découvrons, en même temps qu’Oh Dae-Soo, que la romance à priori classique qu’il entretient avec Mido… s’avère de caractère incestueux aussi !

© Bac Films

LE MODE OPÉRATOIRE

Intéressons-nous à présent au “comment”. Comment la victime a-t-elle attaquée, comment le coupable s’y est-il pris. En matière d’enquête, on appellera cela le modus operandi, le fameux mode opératoire. Était-ce prémédité ou pulsionnel ? Y-a-t-il eu des témoins ? Quelle arme a été employée ? Quand ? Où ? Les traces ont-elles été effacés ? Quelle préparation a été nécessaire ? À noter que le « quand » et le « où » du contexte s’intéressent au général, tandis que le « quand » et le « où » du mode opératoire s’intéressent spécifiquement au passage à l’acte du coupable, en l’occurence dans Old Boy la séquestration d’Oh Dae-Soo.

Et c’est dans le mode opératoire, que ce chef d’oeuvre de Park Chan-Wook trouve sa plus belle trouvaille, doublée de sa plus belle transgression des codes du film d’enquête. Là où, en général, le clou d’une enquête réside dans sa révélation finale du « qui » et du « pourquoi », Old Boy nous trompe sur cette attente. Il arrive un moment où nous comprenons avec Oh Dae-Soo le « qui » et le « pourquoi », vers la fin du film : Lee Woo-Jin est le coupable, un camarade d’enfance du héros, et il lui en veut d’avoir divulgué ce qui s’est passé entre lui et sa soeur. Mais… il ne s’agit pas là de la révélation finale.

Dans Old Boy, le mode opératoire est la révélation finale. Nous apprenons au tout dernier moment, la façon dont Oh Dae-Soo a été agressé. Il n’a pas seulement été séquestré pendant quinze ans, il n’a pas seulement perdu sa femme, il n’a pas seulement été considéré comme le meurtrier de sa femme, il a surtout commis l’inceste malgré lui, en couchant avec sa fille sans le savoir. Le spectateur a eu tout ce qu’il attend, il a eu le « qui a commis », il a eu le « pourquoi a-t-il commis », parfait rentrons chez nous bonne nuit, et en fait non, le choc vient d’une dimension inattendue, il vient du « comment a-t-il commis ? ». Ce que nous identifions à l’origine comme un mode opératoire, n’était que la prémisse du véritable mode opératoire orchestré par Lee Woo-Jin.

Ainsi, plutôt que d’éprouver chronologiquement petit-à-petit comment le piège s’est refermé sur la victime, à l’instar de la majorité des fictions d’enquêtes criminelles d’après Vincent Robert, nous sentons ce-même piège se refermer, mais d’un seul coup, en un claquement de doigt : l’hypnose régulière du père et de sa fille, la rencontre forcée avec Mido, la corruption d’un homme de main, etc. Voilà de quoi largement décupler l’émotion liée au mode opératoire, par cette concentration d’informations conjuguée à une totale surprise.

© Bac Films

LES SUSPECTS

Autre présence inévitable des films d’enquête, les suspects. Bah oui, si pas de suspect pas d’enquête.

Le dramaturge insiste sur le fait que, si ces derniers sont de faux coupables, ils demeurent de vrais suspects ! Chacun d’entre eux présente de solides raisons d’être passé à l’acte, d’avoir commis le meurtre dans les mêmes conditions, même si pour un mobile à priori différent.

Après… le spectateur n’est pas dupe, et devine que le premier suspect présenté est rarement le coupable. Quand Oh Dae-Soo teste tous les raviolis chinois de la ville, pour retrouver le goût de ceux qu’on lui a fait manger pendant quinze ans, afin de remonter à la société qui le maintenait prisonnier, il arrive alors au gérant des lieux, celui dont il ôtera une dent, non sans violence. Cette personne n’est évidemment qu’un maillon de la chaîne, une personne employée par un supérieur, et Oh Dae-Soo cherche directement à atteindre le commanditaire.

Du coup, quels sont les suspects, dans Old Boy ? Et bien aucun. la victime marmonne longuement plein de noms que nous ne connaissons pas, cherchant laquelle de ses connaissances pourrait avoir commis tout ça, mais jamais une piste solide n’est explorée. Comme je le disais plus tôt, il trouve directement, au milieu du film, la bonne personne. Pour autant le spectateur reste captivé, puisqu’il ne sait pas qui est ce coupable. On en connait le pseudo mais pas encore le nom, on ne sait pas quel lien il entretenait avec la victime ni pourquoi il l’a enfermée. Du coup, cela fonctionne comme un suspect : on présume que c’est lui, mais on doit s’en assurer.

Les scénaristes de cette oeuvre vont même encore plus loin, tordant une autre convention des fictions d’enquête, en rendant ce coupable moteur dans le récit. D’habitude le coupable se cache, se tait, alors qu’ici il se présente, se vante, et impose même au pauvre Oh Dae-Soo d’enquêter sur ce qui lui est arrivé. Le coupable à visage découvert force la victime à enquêter sur son agression. Sacrée originalité.

LA STRUCTURE, ET SES REBONDISSEMENTS

Avant-dernier aspect important d’un récit d’enquête criminelle, la structure, ou formulé autrement le déroulement de l’élucidation de l’enquête. Pourquoi le spectateur, et surtout le téléspectateur, est-il friand de ce type d’histoire ? Car il se divertit à tenter de résoudre l’énigme de son côté, nous rappelle l’ouvrage. Dans Old Boy certains indices peuvent permettre aux plus clairvoyants de cerner ce qui se trame. Avant d’être libéré de sa captivité, Oh Dae-Soo est hypnotisé. À sa première rencontre avec Mido, elle dit que son visage lui est familier. Quand ils couchent ensemble, le coupable Lee Woo-Jin s’assure auprès d’un homme de main que les victimes sont effectivement passées à l’acte. Pour les autres spectateurs, la majorité, qui n’a rien vu venir comme moi, le film se contente d’aller de révélations en révélations. On apprend qu’Oh Dae-Soo est pisté une fois dehors, que son ravisseur a fait appel à tels hommes de main, puis au fil de l’enquête que tout remonte à un certain lycée, puis à une certaine étudiante, puis que cette étudiante souffrait d’une mauvaise réputation, qu’elle s’est suicidée, que l’origine de sa mauvaise réputation résidait dans son rapport avec son frère, et enfin qu’elle avait fini enceinte.

© Bac Films

Vous remarquerez alors que l’enquête générale a vite bifurqué, nous cherchions initialement ce qui est arrivé à la victime, pour finalement s’intéresser à ce qui est arrivé au coupable. Voilà encore un point d’originalité d’Old Boy. Comme le dit Vincent Robert, une enquête est structurée autour de la victime, on découvre petit-a-petit sa vie, ses prédispositions, ses vulnérabilités, ce qu’elle a subit, comment elle l’a subit, qui lui a infligé cela, où, comment, etc. Dans le film de Park Chan-Wook, figure une structure en deux temps, centrée comme on vient de le voir autour de deux victimes. L’histoire d’Oh Dae-Soo devient l’histoire de Lee Woo-Jin, et plus spécifiquement celle de sa soeur. Dans un premier temps, le héros enquête sur lui-même, puis il enquête sur le coupable. La seule chose qui le concerne, se trouve à la toute fin de ces révélations, quand il se souvient avoir observé la scène ayant déclenché la mauvaise réputation de Lee Woo-Jin et de sa soeur. Du coup, on peut dire de ce film que sa structure brille par sa mise en abime d’une enquête dans une autre.

La structure est donc construite autour de révélations, et non comme le souligne Vincent Robert autour de confirmations de thèses. Ainsi chaque révélation est un rebondissement, un cliffhanger, une nouvelle direction prise par le récit. Le dramaturge suggère alors aux scénaristes d’avoir recours à ce qu’il appelle des sur-cliffs. Le sur-cliff est un cliffhanger qui relate un événement passé mais tout en survenant au présent. Cela permet de faire avancer l’enquête sur un événement passé en créant de l’action et de l’enjeu au présent. Par exemple, des flics rentrent dans une salle dont la porte était piégée, elle explose, indiquant que la victime souhaitait cacher ce qui se trouve derrière. Le sur-cliff offre du présent à des éléments passés, dynamise l’histoire, évite que nous soyons juste à attendre d’en apprendre toujours plus sur le passé sans que les enquêteurs ne vivent eux-mêmes d’événements.

Dans Old Boy, étant donné que la victime enquête sur le crime qui la concerne, tout est sur-cliff. Chaque révélation est au présent, car ce qu’elle nous apprend, la victime l’apprend. Pensons notamment au plus magistral des instants du films, celui du twist final où Oh Dae-Soo ouvre un livre avec des photos de sa fille, qu’il voit grandir page après page pendant 15 ans, jusqu’à leur rencontre et leur romance. C’est par ce choc que la victime apprend l’orchestration de sa situation, constituant un sur-cliff des plus efficaces que le cinéma n’ait jamais connu.

NE PAS SE CONTENTER DU STYLE

Bon. On arrive à la fin. Quand on a précisé le crime, le mobile, la victime, le coupable, le contexte, le mode opératoire, les suspects et la structure, demeure une toute dernière notion essentielle : le style, ou le ton, ce qui rendra le film original. Car la majorité des fictions d’enquête ne sont véritablement originales que via la personnalité de leurs protagonistes — je pense notamment à la série Castle par exemple — ou sinon via leur réalisation, leur montage, leur esthétisme, donc ce qui sort du champ du scénario. Old Boy est archi-connu pour ses scènes de violence, ses chorégraphies en plan-séquence, le traitement onirique des scènes de captivité, le rythme de son montage, l’aspect ludique de certains instants comme la flèche qui pointe le visage d’un personnage depuis le marteau qu’Oh Dae-Soo tient dans ses mains, bref, c’est un film artistique et original.

Mais là où Old Boy double la mise, c’est qu’en plus d’être une oeuvre fraiche, originale et ambitieuse au niveau dans sa forme, elle défie en profondeur les conventions pourtant archi-balisés des fondements-même de sa narration, celle d’une enquête criminelle.

© Bac Films

Fondu au noir pour ce 25ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il vous aura intéressé !

Retrouvez tous les liens du podcast sur ccrpodcast.fr, dont Facebook, Insta’, Spotify, tout ça, mais encore et surtout Apple Podcasts : pour ce-dernier je vous invite à laisser 5 étoiles et un commentaire — c’est très im-por-tant pour le référencement du podcast, podcast dont l’habillage musical était signé Rémi Lesueur je le rappelle, et le pentacosa-remercie.

Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, et vous donne rendez-vous donc dans 2 semaines, pour la 26ème séance. Tchao !