Analyse du scénario du Premier jour du reste de ta vie : la crise

Baptiste Rambaud
Oct 6 · 14 min read

CINÉMA — Analysons le scénario du film Le Premier jour du reste de ta vie (2008) : quel est l’intérêt des situations de crise, dans un récit ?

Pourquoi retrouve-t-on presque systématiquement, dans une histoire, ce moment où le protagoniste est au fond du trou ?

Info : Cet article retranscrit un épisode du podcast “Comment c’est raconté ?”, disponible sur Youtube, Apple Podcasts, Soundcloud, Spotify et services de podcast par RSS.

Salut ! Et bienvenue dans ce 42ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, le podcast qui déconstruit les scénarios un dimanche sur deux. Aujourd’hui, recentrons-nous sur le cercle familial avec le drame français Le Premier jour du reste de ta vie, écrit et réalisé par Rémi Bezançon, et sorti en juillet 2008 au cinéma. Il nous permettra de déconstruire la mécanique narrative bien huilée, des situations de crise, chez les personnages.


Le Premier jour du reste de ta vie présente cinq jours décisifs dans la vie d’une famille de cinq personnes, cinq jours plus importants que d’autres où plus rien ne sera jamais pareil par la suite.

Les drames familiaux ne dérogent pas à l’avertissement : attention spoilers.

QU’EST-CE QU’UNE CRISE ?

Une crise, c’est aussi la manifestation violente d’un état morbide, en pleine santé apparente. Comme une crise d’appendicite, une crise de foie, ou une crise d’épilepsie. On retrouve également ce mot pour parler de pénurie : une crise du logement, une crise économique, etc.

Mais la définition qui m’intéresse le plus dans ce que nous propose le Larousse est la suivante : une situation marquée par un trouble profond. D’entrée de jeu, Le Premier jour du reste de ta vie nous présente une famille réticente à l’idée d’euthanasier leur chien de 18 ans. Dans la mesure où ce chien a partagé l’essentiel de leur vie de famille, l’idée de l’euthanasier sème un trouble profond chez eux, cela revient à mettre un terme à ces 18 années de bonheur partagé.

Dans leur Anti-manuel de Scénario, les Cahiers du Cinéma invitent les scénaristes à ne pas systématiquement demander des comptes à leurs personnages, avec cette idée d’objectif et de performance, mais aussi des fois leur demander simplement comment ils vont. C’est cet instant qui m’intéresse aujourd’hui, l’instant où l’on se soucie de comment un personnage va, que l’on retrouve généralement dans ces situations de trouble profond. Par exemple, la réaction bouleversante du personnage de Raphaël, le deuxième fils, à la mort du chien, est de remarquer que l’animal a précisément son âge ; il n’a jamais connu la vie sans lui.

Si on précise la définition classique de la crise, pour en obtenir UNE particulièrement adaptée à l’art de raconter des histoires, j’opterais alors pour celle proposée par Craig Mazin dans l’épisode 403 du podcast Scripnotes : elle piège le personnage. La crise piège. D’un côté, le passé ne peut plus être, et d’un autre côté, le futur ne peut pas encore être.

Prenez le premier segment du film. Il raconte le départ de l’aîné, Albert, qui part vivre en appartement pour ses études. Pour la première fois, la famille se divise — dans le sens littéral du terme, puisqu’une personne part. À partir de ce jour, ils ne pourront plus vivre comme avant, il va falloir accepter être moins nombreux et laisser Albert faire sa vie. Pour autant, la mère d’Albert, Marie-Jeanne, n’est pas prête à cela. Elle insiste pour que son fils vienne manger le soir même, et lui dresse un couvert même s’il n’est pas là. La pauvre mère est si perturbée, qu’elle prend d’ailleurs sur un coup de tête la décision de reprendre ses études, anticipant le moment où ses deux autres enfants quitteront le foyer et qu’elle sera seule à s’ennuyer comme un rat mort. Dans cette situation, Marie-Jeanne est tout aussi incapable de laisser son fils partir, que d’aborder sereinement le futur du foyer ; pour autant elle n’a pas le choix, ni pour l’un ni pour l’autre : il faut bien que les enfants partent, et il faut bien aussi que la vie continue.

© StudioCanal

DOULEUR + VULNÉRABILITÉ = EMPATHIE

Par ailleurs, ajoute Aristote dans son traité Poétique, entremettre la pitié et la crainte permet au spectateur de purger ce type de sentiment, en les projetant. Non seulement on est impliqués, mais on libère nos propres tourments à travers ce qui se passe à l’écran.

LA CRISE, COMME ÉTAPE MAJEURE DE LA STRUCTURE

En gros, du point de vue de la structure, la crise est ce fameux « low point » que désignent les anglo-saxons, cet instant où tout semble perdu, juste avant que les personnages ne se reprennent et entrent dans l’acte 3. Dans cette situation, explique K. M. Weiland dans Creating Character Arcs, il n’y a apparemment aucun échappatoire possible, un ou plusieurs personnages vivent ici une forme de mort, qu’elle soit symbolique ou littérale — et en l’occurence, elle est littérale.

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L’intérêt de l’étape de crise à ce stade de l’histoire, d’un point de vue de la structure, est qu’elle fait de la place. C’est le moment où meurent toutes les tentatives des personnages de s’accrocher à leur passé, et qu’il n’y a plus d’autre issue que de remettre en question leur conception même des choses. Dans le film de Rémi Bezançon, la mort du père met un terme à cette quête impossible à satisfaire de garder une famille soudée et harmonieuse, forçant alors nos personnages à faire leur bout de chemin chacun de leur côté. Voila pourquoi le scénariste a choisi de fermer son film sur le test de grossesse positif de Fleur, la cadette. Un foyer a éclaté, pour que d’autres puissent naître à leur tour.

La crise montre au personnage, conclue Weiland, qu’il ne peut pas à la fois poursuivre son objectif et satisfaire son besoin. Cela implique un récit où les personnages sont en quête de quelque chose, et pour le coup ce n’est pas le cas du Premier jour du reste de ta vie, car cette histoire raconte des instants de vie, plus qu’une quête de quelque chose, il y a donc peu d’intrigue à proprement parler, mais surtout de l’humain.

… MAIS PAS SEULEMENT

Les retournements de situation, remarque John Yorke dans son livre Into the Woods, sont précisément des points de crise. C’est parce que Marie-Jeanne n’est plus satisfaite sexuellement qu’elle accepte un rencard avec un autre homme, c’est parce que Fleur manque d’intimité qu’elle fuit la maison et provoque l’accident de sa mère, c’est parce qu’Albert est incapable de laisser sa soeur grandir, qu’il s’interpose quand un mec la drague et jette un froid dans le foyer. Sans qu’une crise ne soit forcément majeure et existentielle, telle que l’affrontement et l’acceptation de la mort à la fin du film, elle intervient tout au long du récit, lorsqu’un conflit atteint son paroxysme, lorsqu’un comportement de personnage est poussé jusqu’à ses limites.

Et de même que pour LA crise du récit, les petites crises provoquent des changements de comportement, comme par exemple Marie-Jeanne qui se met à porter des jeans troués et à fumer des joints comme sa fille, lorsque cette dernière lui fait remarquer qu’elle vieillit.

De même que pour les noeuds dramatique, dont on parlait dans l’épisode du podcast dédié à Million Dollar Baby, les crises existent à plus ou moins grande échelle — et sont d’ailleurs particulièrement interconnectés avec ces noeuds dramatiques, puisque ce sont elles, justement, qui permettent à ces derniers de survenir dans la foulée.

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LA CRISE, CE MOTEUR DU RÉCIT

Donc. Si le point majeur de bascule d’un récit est la crise, et s’il est approprié d’annoncer cette potentielle crise dès le premier conflit avec un point d’attaque, alors nous ne pouvons que donner raison à Donald Davis, qui avance dans son livre Telling your own stories que toute histoire est articulée autour d’une crise. Plus encore, il remarque que c’est moins l’élément déclencheur que la crise, qui permet l’histoire. En effet, combien d’histoires avec un élément déclencheur fort, se perdent dans leur deuxième acte pour finalement nous proposer une résolution improbable, à défaut de destination ? Je ne peux malheureusement pas vous citer d’exemples au risque de vous spoiler, mais notez ce sentiment récurrent, devant une histoire bien racontée, d’assister à un piège qui se referme, à des péripéties en entonnoir, à la convergence d’un personnage vers sa contradiction profonde, pour finalement complètement perdre pied dans une crise cathartique.

À ce sujet, approfondissons les mécanismes qui opèrent, lorsqu’une histoire inflige une situation de crise à son personnage.

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LA CRISE QUI ÉDUQUE

À l’inverse, il y a la deuxième école, celle formulée par Park Chan Wook en interview je ne sais plus où : « c’est quand on est affaibli, qu’on agit méchamment ». Dans ce cas là, la crise ne mène pas à l’apprentissage ou en tout cas pas tout de suite, elle mène d’abord à la bêtise, au chaos. Je pense par exemple au personnage d’Albert, l’aîné de la famille, lorsqu’il s’énerve de voir sa petite soeur draguer un jeune homme à une soirée. Vulnérable, Albert non seulement s’interpose, mais frappe son frère et traite son père de raté, prenant bêtement tout le monde pour responsable sauf lui. Dans ce cas là, le personnage est encore aveugle, incapable de cerner son besoin de lâcher prise sur sa petite soeur, de la laisser grandir ; préférant engueuler son père de venir la chercher trop tard, et son frère de rester là sans agir.

…AU PRIX D’UN CONFORT

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En gros, ne soyons pas hypocrites. Le changement de comportement qu’appelle une crise ne requiert pas seulement d’abandonner nos défauts, il n’y aurait pas de véritable dilemme dans ce cas. Il impose aussi au personnage d’abandonner un confort, un plaisir. Rappelons-le, nos cinq protagonistes ont vécu 18 ans de vie familiale harmonieuse. Evidemment qu’il est difficile pour chacun de s’en extraire, pour vivre ensuite dans son propre sillon. « On sait ce qu’on perd ou ce qu’on quitte, mais on ne sait pas ce qu’on retrouve », comme le dit le proverbe. Voilà, ce qui contribue à diviser un personnage, entre quête d’un bonheur passé et nécessité d’évoluer.

LA CRISE, C’EST FORCÉMENT VILAIN PAS BEAU ?

Voilà pourquoi je suis mal à l’aise, quand un scénariste nous montre les personnages pleurer pendant des heures et se morfondre, lors d’une période de crise. Déjà, le patos est souvent repoussant et ridicule, car ce n’est pas de voir un personnage pleurer qui fait pleurer, mais plutôt d’interpréter son malheur. Mais aussi car il faut savoir accueillir la crise, comme processus naturel. Prenez la tragique mort du père de famille, Robert. Elle est plutôt élégamment désamorcée : on nous épargne les cris, les larmes, l’agonie du père de famille ; tout ça figure dans une ellipse de 4 mois, et c’est très bien. On est ému, par la simple perspective de disparition du père, auquel on s’est attachés, et par la simple perspective de tristesse chez sa famille, avec laquelle on est également en empathie depuis le début. Cela suffit amplement à émouvoir ! Le secret n’est pas nécessairement de tout miser sur un bref instant de crise tel un père fouettard, mais de savoir l’apporter, l’amorcer, le rendre si inévitable ou naturellement tragique, que sa simple évocation suffira à terrasser le spectateur.

(APARTÉ ET) CONCLUSION

Pour conclure, la crise est un trouble profond qui piège un ou plusieurs personnages, entre un passé confortable auquel il sont attachés mais qui ne les comble plus, et un futur brumeux qu’ils ne savent pas comment aborder. Ce trouble implique une douleur et une vulnérabilité nécessaires à l’empathie du public, qui pourra alors extérioriser ses propres sentiments de pitié et de crainte. Si la crise désigne généralement le temps fort de la fin du deuxième acte des histoires, on la retrouve en réalité partout, elle structure même le récit. Enfin, si les personnages apprennent de leurs erreurs à travers leurs déboires et parfois se braquent bêtement, la crise n’est pas qu’une punition, elle est également organique à la vie-même, et doit être abordée avec bienveillance.

© StudioCanal

Fondu au noir pour ce 42ème numéro de “Comment c’est raconté ?”, merci pour votre écoute, j’espère qu’il vous a intéressé !

Retrouvez tous les liens du podcast sur ccrpodcast.fr, dont Facebook, Insta’, Spotify, tout ça, mais encore et surtout Apple Podcasts : pour ce-dernier je vous invite à laisser 5 étoiles et un commentaire — c’est très im-por-tant pour le référencement du podcast, podcast dont l’habillage musical était signé Rémi Lesueur je le rappelle, et le dotetraconta-remercie.

Je m’appelle Baptiste Rambaud, disponible sur Twitter pour répondre à vos questions, à vos réactions, content de vous retrouver, et rendez-vous dans deux semaines pour la 43e séance. Tchao !

Comment c’est raconté ?

Restranscriptions du podcast d’analyse de scénarios.

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